‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 55 sur 208 · CHAPITRE V — CONDAMNATION DE L'AVERROISME · texte numérisé non relu

CHAPITRE V — CONDAMNATION DE L'AVERROISME

principaux ont misérablement fini leurs jours au delà des Alpes \ Peckham, en faisant ici allusion à Siger de Brabant et à Boèce de Dacie condamnés plus tard, en 1277, emploie un artifice de partisan en cherchant à rejeter sur les doctrines de saint Thomas le discrédit attaché à celles des deux célèbres averroïstes depuis leur condamnation. Il commet, en outre, une grave erreur, qu'on a peine à s'expliquer chez un maître, qui aurait dû être un peu plus familiarisé avec les événements scolaires, quand il prétend que deux séculiers ont peut-être été les inventeurs de la théorie de l'unité des formes substantielles, alors qu'Albert le Grand l'avait propagée plus de vingt années auparavant ^ Mais il ne se trompe pas lorsqu'il laisse entendre que le péripatétisme de Thomas d'Aquin le rejetait du côté de la faculté des arts ; et c'est là, en effet, qu'au milieu de ses luttes, il trouvait ses admirateurs et ses amis '.

Quant à l'affirmation de Peckham que Frère Thomas aurait soumis ses doctrines au jugement des maîtres de la faculté de théologie, cela peut s'entendre d'une parole respectueuse, ou d'une formule de déférence à l'égard de l'évêque de Paris et de la faculté de théologie, mais non de la disposition effective où il aurait été de soumettre ses idées à un arbitrage quelconque. Malgré sa modestie, le grand penseur médiéval ne se méprenait pas sur la valeur respective de ses conceptions et de celles de ses contemporains, et il n'ignorait pas davantage où siégeait l'autorité qui seule avait le droit de le jug'er. La sérénité de convictions et l'inflexi-

' Nec eam (opinionem) credimus a religiosis personis, sed saecularibus quibusdam duxisse originem, cuius duo praecipui defensores vel forsitan inventores miserabiliter dicuntur conclusisse dies suos in partibus transalpinis, cum tamen non essent de illis partibus oriundi. Regtstnan, III, 842.

'•* Cette mentalité, qui déforme les choses les plus claires, paraît encore pire chez le Franciscain spirituel Pierre Jean Olivi quand, au cours de ses rêveries apocalyptiques, il affirme que c'est l'enseignement philosophique et théologique des Dominicains qui a été la cause des erreurs averroïstes chez les maîtres parisiens. Quidam (altiorum et doctiorum et novissimorum religiosorum) etiam talia dogmata philosophica sive paganica suis theologicis tractatibus inseruerunt, ut ipsi multi clerici Parisius philosophantes omnes articulos fidei reicerint praeter unitatem Dei, et solam philosophiam mundanam dixerint esse veram et humano regimini suffitientem ; dixeruntque mundum ab aeterno fuisse et Deum per se et immédiate nihil posse operari de novo, sed quidquid immédiate potuit, fecit necessario ab aeterno ; ponuntque unum solum intellectum in omnibus hominibus, et fere negant arbitrii libertatem, DOllinger, Beitriige ziir Sekteiigeschichte des MifielctUers, II, p. 555. Etant donné cependant l'incorrection des textes édités par DôUinger, il se pourrait qu'il n'y eût pas un lien causal entre les deux parties du texte rapporté. On devrait lire alors : et ipsi multi, au lieu de ut ipsi.

* Nous verrons plus loin les témoignages d'estime et d'amitié donnés par la faculté des arts à Thomas d'Aquin, lors de son départ de Paris, en 1272, et en 1274, après sa mort.

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bilité doctrinale qui éclatent partout dans les écrits de Thomas d'Aquin excluent le moindre doute à cet égard. S'il fallait citer un exemple, nous nommerions le court opuscule De Aeternitate mundi contra murmurantes \ où il vise, au temps dont nous parlons, les. mêmes adversaires, et se montre intraitable sur une question fort délicate et alors vivement débattue. Il assaisonne même, chose très rare, sa défense d'un mot d'une ironie un peu hautaine et qui dit assez ce qu'il pensait des adversaires dont il avait à subir les contacts scolaires et doctrinaux. « C'est entendu, écrit-il: ceux-là seuls qui ont l'esprit assez subtil pour percevoir qu'il répugne que le monde puisse être créé ab aeterno^ ceux-là seuls sont des hommes, et la sagesse se lève avec eux » -, Nous signalerions enfin le fait que, peu de temps avant sa mort, il se prononçait encore sur cette théorie de l'unité des formes, si bruyamment attaquée à Paris, comme s'il n'avait existé ni objections, ni opposants '.

L'opposition doctrinale franciscaine, représentée par Peckham, lors du dernier séjour de Thomas d'Aquin à Paris, ne devait pas cesser de sitôt *. Elle fut continuée plus tard par le même docteur pendant son épiscopat à Cantorbéry. Nous n'avons pas à toucher ici l'historique de ces brûlantes disputes de 1284 et 1285. Mais nous devons retenir le jugement porté alors par Jean Peckham sur l'écart existant entre la direction franciscaine et l'école thomiste. A son avis, elles n'ont plus rien de commun dans les matières librement discutées en dehors des vérités de foi \ La

' Opéra omnia, XXVII, p. 450 ; Quaest. qiiodltbetal., quodl. III, a. 3. Le titre que nous donnons à cet opuscule est celui qu'il porte dans le catalogue des œuvres de saint Thomas, qu'on trouve dans son procès de canonisation. Revue Thomiste, XVII (1909), p. 169.

' Ergo, illi qui tam subtiliter eam (repugnantiam) percipiunt, soli sunt homines, et cum tris oritur sapientia. L. c, p. 45B.

' Qtiaeit. quodlibetai, quodl. XII, a. 9: in nullo corpore est nisi una forma substantialis.

• I/ordre franciscain prit ofliciellement position contre la doctrine de saint Thomas dans son chapitre général de 1282, tenu à Strasbourg sous le ministre général Bonagratia {Analecta Franciscana, III, 374). Ce décret qui constate la résistance de l'autorité de l'ordre, témoigne aussi indirectement que les doctrines du maître dominicain pénétraient déjà l'enseignement franciscain, (ieneralis minister imponit ministris provincialihus quod non permittant multiplicari Summam fratris Thomae nisi apud lectores notabiliter intelligentes, et hoc nisi cum declarationibus fratris G(uillelmi] de Mara, non in marginibus positîs, sed in quaternis, et huiusmodi declarationes non scribantur per aliquos Meculares. Constitutions des Frères Mineurs, ms. du XIV« siècle, chez le R. P. Antoine de Ponentruy, définileur général de l'ordre dfs Capucins, citation dans Atuilectu nolfan- «/iVinn, XVIII (1800), p. 202. On voit que le Correctoriiim fratris Thomtie de (iuillaume de la Mare, dont on place d'ordinaire la composition v<:rs 1284, était déjà rédigé en 1282.

* Cum Uoctrina duorum ordinum in omnibus dubitabilibus sibi pêne pcnitus hodie

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