LE MOUVEMENT INTELLECTUEL MÉDIÉVAL
La civilisation de l'Europe, depuis les premiers essais de formations sociales par les barbares jusqu'au sortir de la Renaissance, est surtout un travail de restauration et d'absorption de la civilisation gréco-romaine. Pendant dix siècles, l'Europe est à l'école de l'antiquité et lui emprunte la presque totalité des éléments d'une culture qu'elle s'adapte lentement. Comme tous les milieux sociaux qui débutent dans leur formation par les plus humbles degrés, elle demande à un milieu extérieur les éléments de son éducation et de son progrès. En trois moments successifs et bien caractérisés, elle s'assimile les résultats généraux de la culture hellénolatine. A ses débuts, dans le haut moyen âge, elle reçoit de l'antiquité, avec les débris survivants de ses institutions, ses notions politico-sociales, à peine transitoirement modifiées par les coutumes des Germains, et qui la conduisent à la restauration de l'Empire et du droit romain. Après un premier effort intellectuel, au ix<? siècle, suivi d'ailleurs de peu de succès, elle s'assimile définitivement, aux xii^ et xiii^ siècles, la science et la philosophie grecques. Enfin, du xiv^ au xvi^ siècle, elle achève le cycle de son développement sous l'action du monde antique, en lui empruntant les formes de sa littérature et de ses arts.
Dans ces trois phases, sociale, scientifique et esthétique, qui expriment
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les grands éléments permanents de toute civilisation \ l'Europe est entièrement sous la dépendance de la Grèce et de Rome; elle vit de réminiscences et d'emprunts ; et cette longue évolution n'est autre chose que le travail gigantesque qu'elle a opéré pour passer de l'état quasi-amorphe à l'état spécifique des anciens et remarquables milieux qui l'avaient précédée.
La vie intellectuelle du moyen âge ne doit donc pas être comprise et jugée au point de vue exclusif, ni même principal de l'originalité des doctrines. Les manifestations les plus parfaites et les plus hautes de la civilisation de l'Europe n'ont rien de foncièrement original jusqu'au sortir de l'Humanisme ^ et nous conservons encore, dans ce que nous sommes, des éléments notables dont on ne peut méconnaître l'origine antique.
Il n'y a, en conséquence, ni plus ni moins de génialité dans la pensée et les théories scientifiques du moyen âge qu'on n'en trouve, plus tôt ou à la même époque, dans les idées politico-sociales et le droit romain restauré ; qu'il n'en apparaîtra plus tard dans les imitations littéraires et artistiques de la Renaissance.
L'importance et l'intérêt de la vie intellectuelle du moj'en âge sont surtout dans les phénomènes généraux qui révèlent le premier grand travail accompli par l'Europe pour atteindre une véritable culture intellectuelle. — C'est d'abord ce fait fondamental que la formation scientifique première de ce qui est devenu le monde moderne est le résultat d'une transfusion, d'une endosmose intellectuelle sous l'action des monuments écrits de civilisations antérieures ou externes. De là, la double conséquence que l'Europe a pu s'assimiler rapidement une science déjà faite et longtemps élaborée ailleurs, et qu'elle a dû se mouvoir avant tout dans la modalité de cette culture importée ; et, à ce titre, la vie intellectuelle d'alors est une renaissance dans le domaine des idées comme elle l'a été, quelques siècles après, dans le domaine des lettres et des arts. — C'est aussi le fait de la vigueur dans l'effort pour apprendre, chez une société à peine policée à l'origine, et qui se fraie sa voie mal<rré les obstacles de tout ordre et les conditions défa-
• L'élément éthique et l'élément religieux qui sont, avec ceux que nous énumérons, dM éléments de civilisation permanents, ne sont pas d'ordre successif, c'est-i\- dire conditionnés, dan* leur apparition et leur pro(;rès, par la préexistence d'autres éléments de civilisation, comme c'est le cas pour les trois éléments susnommés, qui ne se produisent intensivement que l'un après l'autre, et dans l'ordre de succession indiqué.
' Les éléments ori((inaux dans la culture du moyen fige sont encore au second plan, recouverts ou supplantés par les éléments d'importation. Dans le domaine politico-social, c'cit le mouvement communal et ce qui en dépend ; dans la vie intellectuelle, l'éveil du sens critique et l'esprit d'observation ; dans le domaine esthétique, les premiers essais littéraires des idiomes nationaux et l'art gothique.