‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 10 sur 208 · CHAPITRE I — DE L'ACTION D'ARISTOTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE I — DE L'ACTION D'ARISTOTE

vorables à son progrès : absence de bien-être et de ressources matérielles ; rareté des écoles et des maîtres ; difficulté d'entrer en possession d'une science dont les monuments sont partiellement perdus et les meilleurs malaisément abordables sous l'écorce rebelle de langues à peine connues ; pénurie littéraire sous le régime laborieux et dispendieux des manuscrits qui ne permet l'instruction que par l'audition d'un maître et un effort constant de la mémoire. Obstacles, il est vrai, dont plusieurs sont allés s'atténuant avec le progrès des années ou plutôt des siècles, mais qui n'ont jamais disparu de la vie intellectuelle médiévale et en ont rendu le labeur énorme. — C'est, en outre, le fait de cette trajectoire décrite par la pensée occidentale du ix^ au xiv^ siècle, et qui marque les étapes de sa formation et de son progrès. Dans la nature de ses productions scientifiques, mosaïques inhabiles du ix^ siècle où ne sont pas même dissimulées les pièces d'emprunt ; travaux plus indépendants des xi^ et xii^ siècles, grandes compilations et encyclopédies de la première moitié du xiii^ siècle, commentaires critiques et observations personnelles dans les années qui suivent. Dans la constitution du champ de la philosophie, limite de ce champ, jusqu'à la fin du xii« siècle, à la seule logique et au problème métaphysique de l'universel, puis élargissement subit qui le porte aux mêmes confins que lui avait assignés l'hellénisme. — C'est encore la diversité d'attitude prise par la pensée médiévale en présence des idées et des systèmes de l'antiquité classique. C'est Aristote et Platon se créant de nouveaux disciples, suscitant des écoles et des factions dont les programmes sont des plus variés, depuis l'intransigeance littérale des uns, jusqu'à la répulsion philosophique des autres, en passant par les écoles diverses de conciliation et d'éclectisme. — C'est enfin le contre-coup produit par le développement scientifique dans le domaine des études sacrées ; la formation de courants théologiques dépendants de leurs directions philosophiques corrélatives, au milieu desquels grandit et prédomine celui qu'a fait naître l'activité intense d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquin.

Tels sont, croyons-nous, les faits généraux qui dominent la vie intel* lectuelle du moyen âge, et c'est à les dégager que doivent tendre les travaux d'histoire analytique sur cet objet et sur cette époque.

Nous nous préoccupons ici surtout de quelques-unes des conséquences produites au xin^ siècle par la grande entrée d' Aristote chez les Latins, et c'est pourquoi nous devons signaler spécialement l'événement de son introduction en Occident, événement qui domine tout le travail d'importation et d'adaptation scientifique du moyen âge.

Le mouvement intellectuel en Occident, avons-nous dit, est né sous

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Taction de civilisations antérieures ou externes, par l'intermédiaire des monuments écrits. Ces apports littéraires successifs étaient nombreux, au xii^ et au xiiie siècle surtout, plus qu'on ne l'imagine d'ordinaire, mais ils étaient singulièrement disparates et incohérents, à raison de la diversité des milieux et des esprits qui les avaient élaborés.

Le monde romain, sur le territoire duquel la partie principale de la société médiévale se trouvait établie, avait légué, comme élément politicosocial, les restes de ses anciennes institutions et de ses mœurs, le souvenir fascinateur de l'Empire et, plus tard, sa législation tout entière. Dans le domaine des lettres, il avait versé à l'apport, avec la survivance de sa langue, des écrits pédagogiques, et surtout des modèles de rhétorique, de poésie et d'éloquence, ce qui donna à la première culture médiévale, surtout au xii^ siècle, un cachet humaniste destiné à disparaître sous l'action de la seconde entrée d'Aristote, au xiii^ siècle. Les idées morales, seul apanage philosophique de l'esprit essentiellement pratique des Romains, eussent exercé plus d'influence si l'éthique chrétienne, enveloppant toute la vie individuelle et sociale, n'en avait déjà prévenu l'action par son programme plus précis, plus assimilable et plus étendu. Enfin, l'œuvre des Pères latins, bien que placée en grande partie en dehors des préoccupations purement rationnelles, fournit un des principaux éléments d'activité intellectuelle à une société fortement christianisée, où le bienfait de l'instruction était, à peu de chose près, le privilège des clercs.

Le monde grec, plus éloigné de la société médiévale par sa position géographique, et sévèrement enclos par la barrière de sa langue, renfermait, au point de vue strictement scientifique, des richesses bien supérieures à celles du monde latin. Eminemment spéculatif, le génie grec, dans le développement symétrique de ses écoles et de leurs systèmes, avait successivement posé les nombreux problèmes que soulève une raison maîtresse d'elle-même, et les avait tour à tour envisagés sous leurs aspects les plus divers. Platon et Aristole avaient condensé sous des formes et dans des systèmes antithétiques la substance de la pensée grecque et allaient alimenter de leurs doctrines et de leurs écrits le déclin de l'hellénisme. C'est de CCS sources, des maîtres surtout, mais aussi des disciples, même des derniers Alexandrin.s, que le moyen ûge devait recevoir la commotion la plus intense en matière de science et de spéculation.

La civilisation arabe, en contact avec les Latins par la péninsule Ibérique, la Sicile et la conquête chrétienne d'Orient, s'était développée quant à sa science sous l'influence des Grecs. Mais l'activité scientifique de rislam avait travaillé à sa manière, à la lumière des Alexandrins, la philosophie d'Aristote et de Platon ; elle avait surtout ajouté des données

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