‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 90 sur 208 · CHAPITRE VII — SIGER DE BRADANT AVERROÏSTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII — SIGER DE BRADANT AVERROÏSTE

répond avec raison : « C'est une erreur, si on limite au seul objet appétible toute la raison du mouvement de la volonté » \ Notre auteur continue : La liberté de la volonté ne consiste pas davantage en ce que, quand la volonté est disposée à vouloir et que l'objet qui la meut est en disposition de la mouvoir, la volonté puisse parfois n'être pas mue : cela est impossible. Ainsi, quand la volonté est sous l'action exercée par son objet, elle ne peut pas ne pas vouloir^ c'est-à-dire que son acte est nécessaire. La condamnation de 1277 a reproduit presque littéralement l'affirmation de notre traité ^ Enfin, arrivant à une définition positive, le De necessitate nous dit : « La liberté de la volonté consiste en ceci que, bien que la volonté soit mue de temps à autre par certains motifs non empêchés, la nature de la volonté est telle que chacun des motifs aptes à mouvoir la volonté, peut être empêché dans l'exercice de son action, parce que la volonté veut par un jugement de la raison qui s'étend aux opposés ». Cette définition et les quelques explications dont elle est accompagnée ne laissent pas apercevoir nettement le fond de la pensée de l'auteur. Mais ce qu'il nous a déjà dit, à savoir que dans son acte la volonté n'est jamais liV)re, suffirait pour nous faire pressentir que cette définition de la liberté cache un piège ; et notre philosophe se charge lui-même ultérieurement de nous dévoiler toute sa pensée, lorsqu'il parle de la nécessité dans les causes ut in piurihus ' auxquelles il a, ici même, identifié la volonté.

« La nécessité en vertu de laquelle, dit notre auteur, la cause ut in pluribus non empêchée n'a pas le pouvoir d'être empêchée pendant qu'elle ne l'est pas, ou ne peut pas ne pas produire son effet pendant qu'elle n'est pas empêchée, n'est pas une simple nécessité, mais une nécessité en un certain sens : non est nécessitas simpliciter sed secundum quid. Le nécessaire, en effet, c'est ce à quoi il est impossible d'être autrement ; aussi l'impossible supprime le pouvoir de passer à l'acte, soit pour le présent, soit pour l'avenir, si bien que ce qui est présentement ou peut être dans le futur n'a pas la raison de simple impossible. Ce qui est indéterminé et peut être autrement dans le présent ou dans le futur n'est donc pas purement et simplement nécessaire, c'est un nécessaire pour un temps déterminé. Si donc

» Ile Partie, p. 187, n. 151.

' Non est hoc etiam libertas voluntatis Quod vohmtate existetite in tali dispo-

quod ipsa voluntate existente in dispositione sitione, in qv.a nafa est fuoveri, et ntovente tlla, in qua nata est tnoveri ad volendum, manente sic dispositOy quod natum est ntoet Movente etiam existente in dispositioneni vere, impossibile est voluntatem non velle. in qua natum est movere, possit aliquando 11® Partie, p. 187, n. 160. non moveri voluntas. Il» Partie, p. 118.

8 Ile Partie, p. 127. Ulteriug.

la* SIGER DE BRABANT — Ire PARTIE

une cause qui n'est pas empêchée n'a pas le pouvoir de ne pas produire son effet quand elle le produit, ou si non empêchée, elle n'a pas le pouvoir de l'être au moment où elle ne l'est pas, ce n'est là qu'une nécessité transitoire et non une nécessité pure et simple, parce que cela ne supprime pas la puissance de pouvoir être autrement, et de l'être dans un autre temps » ^

Ainsi, pas de doute, pour l'auteur du De necessitate et contingentia causariim, la volonté humaine est soumise à la condition générale des causes tit in pluribiis. Ces causes, par définition, sont celles qui produisent ordinairement leur effet, mais non toujours, parce qu'elles peuvent être parfois empêchées. Quand elles produisent leur effet, elles le produisent nécessairement ; mais parce qu'elles ne le produisent pas toujours, ou ne produisent pas toujours le même, elles ne se meuvent pas d'une nécessité absolue, mais d'une nécessité relative. En tout cas, dans chacun de ses actes, la cause iit in piuribus est soumise à la loi de la nécessité temporaire. •Le libre arbitre, pour notre auteur, est donc un mot vide de sens, et est employé pour désigner le seul fait de la contingence dans l'exercice de la volonté. La volonté pouvant s'appliquer à des actes opposés n'est pas soumise à la loi de la nécessité absolue, sinon elle ne produirait qu'une catégorie d'actes toujours identiques ; mais elle est soumise à la loi de la nécessité relative, en ce sens que ses actes divers sont, pour chaque cas, soumis à la loi de la nécessité.

Siger de Brabant, ainsi que nous l'avons dit, a touché, dans ses Impossibilia, la question de la liberté humaine, à l'occasion du sophisme qu'il propose sous cette formule : Parmi les actions humaines, il n'est pas d'acte mauvais que l'on doive prohiber à cause de sa malice, ou dont on doive punir l'auteur *. On verra comment Siger, arrivé à la question fondamentale de la liberté humaine, propose une doctrine de tout point identique à celle du De necessitate et contingentia cansanim, jusque dans la littéralité de ses formules.

Dans la solulion du sophisme indiqué, Siger traite l'ensemble de la question relative au problème du mal dans les actions humaines. On peut réduire l'exposé de sa doctrine à quatre thèses bien caractérisées. Qu'est-ce qu'une action humaine mauvaise ? Quel est son rapport à la cause première ? Le législateur doit-il la punir ? La volonté humaine est-elle nécessitée à raccomplir?

• Pour que le texte latin fût correct, on devrait lire, p. 127, T)" lijçne du bas de la page : aiiquaU, ti hahet ; et p. 128, 2'^ li^çne du haut : tempore inUeterminato, ■ II" Partie, p. m, v.

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