‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 89 sur 208 · CHAPITRE VII — SIGER DE BRADANT AVERROISTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII — SIGER DE BRADANT AVERROISTE

La quatrième grande erreur visée par les condamnations de 1270 et 1277, est celle de la négation de la liberté humaine. Il est peu ordinaire, au xiii^ siècle, de voir accuser Aristote d'avoii méconnu l'existence de la liberté. Jean de Salisbury s'était fait cependant, au siècle précédent, l'écho très ferme de cette accusation ^ Aujourd'hui encore on hésite sur ce qu'a été en ce point le véritable enseignement d' Aristote '■^. Quelques-uns voyant la place occupée par la théorie de la contingence dans les écrits du Stagirite sont portés à l'identifier avec celle de la liberté. . La vérité semble que la tendance déterministe dont sont empreintes les conceptions d' Aristote s'étend aussi au domaine de la psychologie. D'autre part, dans le domaine de la morale et de la vie sociale, Aristote se rend compte des conséquences désastreuses de la négation de la liberté et semble vouloir en écarter le fatalisme. Quoi qu'il en soit, les averroïstes latins ont résolument accepté la suppression de la liberté psychologique, c'est-à-dire du libre arbitre dans les actions humaines tout en s'efforçant de sauvegarder les apparences ^

Siger n'a pas écrit spécialement sur la question de la liberté dans ceux

lective en la comparant à celle d'Aristote, d'Averroès et de Thomas d'Aquin. Il a découvert, à l'inverse de ce que j'ai établi, que Siger constitue l'intellect humain comme individuel. L'entreprise n'est pas banale, et suppose une sagacité philosophique peu commune. On ne s'attend pas à ce que je relève ici semblables enfantillages. Toute la philosophie de cette thèse de doctorat, dédiée au Prof, von Hertling et approuvée par lui, se résume dans le désir de mettre un peu de baume sur la blessure, qu'à contre-cœur, j'ai dû faire à Baeumker, à propos des Impossihiha (supra, p. 121). Comme Hertling est le co-directeur de Baeumker pour les Beitrâge fiir Geschichte der Philosophie des Mittelalters, il a voulu offrir, sans doute, une petite compensation à son ami. Les circonstances atténuantes que plaide Bruckmiiller en faveur de Baeumker (p. 10), et la déclaration de ce dernier que Siger, tel qu'il le comprend, diffère beaucoup du mien (supra, p. 127, n. 4j, semblant renvoyer, quoique sans le dire, au secours apporté par Bruckmiiller, tout cela témoigne, semble-t-il, d'une entreprise à trois, pour aboutir à une absurdité, analogue à celle dont Baeumker s'était jadis constitué le patron. La dissertation de Bruckmiiller a peut-être paru aux auteurs responsables un petit chef-d'œuvre de diplomatie : elle n'est qu'un chefd'œuvre de ridicule. Le plus à plaindre dans cette équipée est le jeune docteur. S'il arrive, un jour, à se faire une idée claire sur des matières qu'il a traitées sans les entendre, il regrettera, je pense, que l'on ait abusé de son inexpérience pour satisfaire à des intérêts qui n'ont rien de scientifique, ni même de très relevé.

' De errore Aristotelis. Sed tamen erravit, dum sublunaria casu — Credidit et fatis ulteriora geri. — Non est arbitrii libertas vera creatis. — Quam solum plene dicit habere Deum. Entheticus, vers 331-34. Pair, lut, t. CXCIX, col. 983.

» Zeller, Die Philosophie der Griechen, IL Th., IL Abth., pp. 587-92; H. Hildebrand, Aristoteles' Stellung zutn Determinismus und IndeterminismuSy Chemnitz, s. d. ; H. Lecoultre, Essai sur la Psychologie des actions humaines d'après les systèmes d'Aristote et de saint Thomas d^Aqtiin, Lausanne, 1883.

* La place occupée par cette théorie dans les propositions condamnées en 1270 çt 1277, ne laisse pas de doute sur la réalité de cet enseignement chez certains philo-

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dé ses ouvrages que nous connaissons. Néanmoins, à l'occasion du cinquième sophisme des Impossibilia^ il nous a donné une théorie assez complète de la façon dont la nécessité régit les actions humaines. L'auteur du De necessitate et contingentia causarum a. aussi abordé, au cours de son traité, la question du libre arbitre ; et parce qu'il rattache ce problème à la théorie générale des causes, nous donnerons tout d'abord son exposé. D'ailleurs les deux traités, sur ce point comme sur d'autres, se rejoignent dans leur doctrine, et tendent à nouveau à confirmer l'identité de leur auteur.

Le De necessitate aborde le problème de la causalité volontaire à propos des causes ut in pluribus, contre lesquelles il a soulevé cette objection : ces causes produisant toujours leur effet lorsqu'elles ne sont pas empêchées, leur effet doit être nécessaire ^ Notre auteur reconnaît que les causes ut in pluribus^ en tant qu'elles ne sont pas empêchées, produisent leur effet nécessairement. Mais, dit-il, ce n'est pas là une simple nécessité, une nécessité absolue ; et il en est de même dans toutes les nécessités des causes présentes, c'est-à-dire du monde inférieur. Faute de comprendre cette distinction, les uns en sont venus à dire que toute cause qui produit son effet est nécessaire, et les autres qu'elle n'est pas nécessaire, car cela entraînerait la suppression du conseil et du libre arbitre. Mais ces erreurs viennent, dit notre auteur, de ce qu'ils ne comprennent pas notre distinction du nécessaire. Il donne alors quelques exemples qui ne touchent pas le fond du problème, parce qu'il s'agit de causalités physiques. Il indique ensuite en quoi ne consiste pas la liberté de la volonté, et en quoi elle consiste. D'abord, dit-il, il ne faut pas comprendre la liberté de la volonté dans ses opérations, comme si la volonté était elle-même la cause première de son vouloir et de son agir, capable de se porter vers des objets opposés sans être mue préalablement elle-même. La volonté ne passe pas au vouloir sans quelque appréhension d'objet.On remarquera que, par cette exclusion, l'auteur réduit la causalité dans les mouvements de la volonté à la motion exercée par les seuls objets appréhendés, comme si la puissance volontaire n'avait de sa nature aucune activité propre. La condamnation de 1277 a touché exactement cette doctrine. A cette formule, qui est celle de notre auteur : « L*âme ne veut rien, si elle n'est mue par un autre », la condamnation

sopbe». Voyez Icit proposition! 8, 4, 0 de 1270, supra, p. 111, n. 1 ; et les propositions de 1277, II* Partie, p. 187, prop. 150-160. Plusieurs de ces propositions sont cependant susceptibles d'un sens acceptable, telles les propositions 162, 103, 1(59 qui ont été imputées & Thomas d'Aquin.

' )!• Fartie.'p. 1 17, ad secundum.

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