CHAPITRE Vil — SIGER DE BRABANT AVERROÏSTE
qui connaît la pénalité encourue tombe dans le second mode du nécessaire, celui où la cause inclinant au mal ne peut être annulée. Or, d'après Siger,^ il est inutile de punir ce qui ne peut être évité. En tout cas, l'aveu que les actions humaines sont toujours régies par la nécessité, est formel chez Siger, et il équivaut à la négation catégorique de l'existence du libre arbitre dans l'homme, et cette doctrine s'identifie avec celle que l'auteur du De necessitate nous a déjà exposée.
Telles sont les doctrines authentiques de Siger de Brabant. Au cours de leur exposition, nous avons eu soin de les confronter avec un grand nombre de propositions condamnées en 1277. On a pu voir que les groupes principaux d'erreurs qui constituent le fond des condamnations de 1270 et 1277 se trouvent formellement dans les écrits de Siger, ou se rattachent visiblement à son péripatétisme averroïste. Cela nous met loin, on le reconnaîtra, d'un Siger de Brabant thomiste, tel que Le Clerc ' et surtout Hauréau " l'avaient d'abord conçu sur des données externes, plus apparentes que réelles ^
* Histoire littéraire de la France, t. XXI, pp. 102, 112, 126, où Le Clerc qualifie Siger de « thomiste » et « docteur thomiste ».
" « Sa doctrine est au fond le pur thomisme ». Histoire de la Philosophie scolastique, Seconde Partie, t. II, p. 132.
' C. CipoUa avait cherché à maintenir cette position en ajoutant à d'autres arguments celui de la similitude de la démonstration de l'existence de Dieu chez saint Thomas et chez Siger de Brabant. Gicrnale storico, VIII, p. 101 et suiv. Seulement, ce point n'était pas spécifique pour opposer un péripatéticien averroïste, comme Siger, à un péripatéticien chrétien, comme saint Thomas, car ils admettent l'un et l'autre la preuve d'Aristote pour démontrer l'existence de la cause première. Hauréau, en présence de diverses données historiques, fut conduit à voir dans Siger un des condamnés de 1277. Mais il n'a pas jugé à propos de nous faire connaître ce qu'il pensait relativement à l'ancien thomisme de Siger. Histoire littéraire de la Fra)ice,XXlX, 1885, p. 333 et suiv.; Journal des Savants, 1886, p. 176 et suiv., et Histoire littéraire de la France, XXX, 1888, p. 270 et suiv. ; Notices et extraits de quelques manuscrits, V, pp. 88, 98 et suiv. Le jugement de Hauréau était on ne peut plus prématuré quand il écrivait : « Siger est maintenant bien connu ». Journal des Savants, l. c, p. 177. Denifle-Chatelain fournirent, en . 1889, le premier renseignement établissant la théorie averroïste de Siger sur l'unité de l'intellect d'après l'examen du De Anima intellectiva. Mais leur communication était on ne peut plus sommaire, à raison du peu de place qu'ils pouvaient accorder à cette question dans leur publication. Chart. Univ. Paris.., I, p. 487. Baeumker, en publiant les Impossibilia, mais en les interprétant de la façon que nous avons signalée, ne pouvait y trouver de traces notables d'averroïsme, aussi écrit-il : Von dem specifischen Averroismus Siger's giebt unsere Schrift keine sonderlich hervorstehenden Belege. Die Impossibilia, p. 193. Il existe cependant dans les Impossibilia des preuves manifestes d'averroïsme, et elles sont dans les réponses aux sophismes. Nous les avons mises en évidence daqs l'exposé des doctrines de Siger de Brabant.
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On attend sans doute de nous, maintenant que nous connaissons les œuvres et les doctrines de Siger, un jugement sur sa valeur et son rôle comme philosophe.
Nous pouvons d'abord pressentir l'opinion de ses contemporains sur ce sujet. Les renseignements sont rares, il est vrai : peu de penseurs dans la seconde moitié du xiii^ siècle eussent voulu tenter l'éloge d'un maître dont les doctrines avaient causé un véritable scandale ; seul quelque écolier du quartier de Garlande aurait pu louer Siger avec enthousiasme et sans réticence. Néanmoins, plusieurs données nous ont été conservées qui parlent assez haut en faveur de la réputation que Siger s'était acquise dans le monde des écoles. Nous signalons seulement pour mémoire le fait que l'un des manuscrits des œuvres de Siger, le qualifie de Siger le Grand \ car ce n'est là peut-être qu'une anomalie d'écriture. Par contre, Gilles de Lessines, un dominicain parisien, en envoyant à Albert le Grand, en 1270, la liste des propositions soutenues par les maîtres averroïstes, appelle ces derniers « ceux qui sont réputés les plus éminents en philosophie » ^ ; et Siger est incontestablement au premier rang parmi les professeurs désignés. Pareillement, le rapprochement qu'un esprit aussi éclairé et aussi libre que Pierre Dubois, fait entre le nom de Siger et ceux d'Albert le Grand, de Thomas d'Aquin et de Roger Bacon, témoigne, qu'à son avis, le maître brabançon avait rang parmi l'élite intellectuelle de son siècle ^ Le titre de precellentissimtis qu'il lui décerne est lui-même très significatif *. Enfin Dante, en plaçant le maître parisien dans la pléiade des grandes intelligences qui illuminent les espaces paradisiaques et dont Thomas d'Aquin fait entendre l'éloge ^ traduit sous une autre forme, mais avec plus de relief encore, la même pensée d'estime que nous trouvons chez Pierre Dubois.
* Paris, Bihl. Nation. lat. 16222. On lit à la table : Quedam determinatio Sygeri magiii de Brabancia de eternitate mundi si qua sit.
« Supra, p. 107 ; II» Partie, p. 29.
■ De recuperatione Terre Saticte, éd. Langlois, pp. eO-Ol, 65.
* Voy. p. 141, n. 6. Pour juger de la portée de cet éloge, il ne faut peut-être pas oublier que le règne de Philippe le Bel fut témoin d'une recrudescence d'Averroïsme i Paris. Jean de Jandun et Marsile de Padoue, les défenseurs des prétentions royales, étaient des averroïstex notoires. Dans le procès fait à Avignon, en 1310, contre la mémoire de Boniface VIII, on porta contre lui de noml)reu8e8 accusations qui s'itlentifient avec l'averrolsme de Siger de Brabant, ainsi (|ue l'a clairement établi K.Wenck dans son article : War Bonifaz VIII. ein Ketzir Y (Ilistorische Zeitschrijf, t. 94, pji. 1-6B). Mais je •ub très sceptique sur l'averroYiimc de Honifacc VIII, tandis que je le suis moins sur celui de l'entourage du roi de France. Je crois bien que ce sont les agents de Philippe le Bel qui ont projeté leur propre averroYsme sur la mémoire du pape haï et disparu,
* Paradùo, Canto X.
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Si les témoignages sont rares, et nous en avons tout à l'heure indiqué la raison, ils sont catégoriques et autorisés.
Mais, les écrits de Siger nous donnent-ils la même impression que les jugements de Pierre Dubois et de Dante ? Nous mettent-ils en présence d'une personnalité philosophique ?
Il n'y a pas lieu de se demander quelles sont les qualités littéraires de Siger de Brabant. Chez lui, comme chez la plupart des autres penseurs de son temps, la forme est entièrement sacrifiée à l'idée. Les travaux de Siger et des autres scolastiques sont essentiellement techniques, et ils ne laissent place à aucune amplification littéraire. Les seules qualités qu'on soit en droit d'en attendre sont l'ordre, la clarté et la précision. A ce point de vue Siger est remarquable. Les questions qu'il traite sont ordonnées avec beaucoup de méthode. Bien qu'il ne s'explique pas sur les raisons qui président à la distribution des parties et des arguments, il est aisé de voir qu'elles sont l'œuvre d'un esprit très pénétrant, rompu aux disputes de l'école. Siger possède une grande habileté à mettre en évidence les preuves qui favorisent ses théories ainsi que les difficultés les plus topiques qui atteignent ses adversaires. Son langage scientifique est surtout caractéristique par sa concision et sa clarté. Rien n'est à la fois plus sobre et plus nerveux que ses raisonnements. Ses formules, comme ses déductions, sont mathématiques. Le style et la manière de Thomas d'Aquin, pourtant si précis et si sobres, paraissent littéraires et très amples lorsque l'on passe de l'un à l'autre maître. Une pareille concision devrait, semble-t-il, amener quelque obscurité dans des questions souvent subtiles ou abstruses. Il n'en est rien cependant. Sans doute, des lecteurs non initiés à la philosophie médiévale et à sa langue, trouveraient que quelques-uns des écrits de Siger de Brabant sont d'exaspérants grimoires. En cela ils se tromperaient, comme quiconque voudrait juger d'une science technique compliquée sans l'avoir préalablement étudiée. La qualité dominante de l'esprit de Siger, croyonsnous, c'est la finesse. Il déploie un art étonnant à établir les thèses les plus hardies sans heurter, évitant de formuler les conséquences désastreuses qui en découlent, si bien que des spécialistes ont pu passer devant quelquesunes de ses théories extrêmes sans saisir ce qui se trouve au fond.
L'érudition scientifique de Siger de Brabant ne s'étend guère au delà d'Aristote et d'Averroès. Les renseignements littéraires que nous a déjà fournis Thomas d'Aquin l'établiraient à eux seuls, si nous ne savions encore que l'ambition de Siger était de reproduire exclusivement la pensée d'Aristote. Il a réussi dans cette tâche, car sa langue, sa méthode, la direction de ses solutions sont un efibrt saisissant pour se rapprocher de son
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modèle. C'est à ce point de vue que Siger caractérise véritablement une direction intellectuelle de son siècle, très limitée sans doute, mais très originale.
Toutefois, l'originalité de Siger est relative. Elle naît de la diversité de position prise par lui à l'encontre de celle qu'adoptèrent ses contemporains. En soi, la pensée de Siger est l'une des moins originales et des moins indépendantes du xiii^ siècle. Elle est asservie, et par principe, à Aristote et à Averroès. Albert le Grand et Thomas d'Aquin, malgré leur respect pour les grandes autorités philosophiques, surtout pour Aristote, agitent et résolvent les problèmes pour leur compte personnel, et leur donnent les solutions que la vérité comporte à leurs yeux. Rien de semblable chez Siger. Il se résigne à constater les difficultés que soulèvent ses solutions sans songer un instant à les modifier. Aussi quelques-unes des graves théories qu'il expose, telles celles de Tunité de l'intellect et de la nécessité dans les actions humaines, ne satisfont-elles pas aux difficultés élémentaires du problème. Siger est donc à la fois extrêmement audacieux, et très peu indépendant. Son audace est dans l'affirmation de théories antichrétiennes qui sont le scandale de ses contemporains ; son asservissement est dans le parti pris de ne s'écarter en rien de la pensée d'Aristote et d' Averroès, et de ne chercher pas à la faire progresser ^
Cette attitude chez un philosophe qui se disait chrétien, commune d'ailleurs à plusieurs autres, soulève le curieux problème de savoir sous quelle influence les averroïstes avaient été conduits à adopter une position si étrange en apparence. Nous avons entendu Siger placer l'enseignement de la foi au-dessus de tout et déclarer y adhérer fidèlement. Il nous a appris, d'autre part, et démontré à sa façon, que la raison de l'homme démontre scientifiquement des vérités philosophiques qui sont la négation de l'en-
• Dans une recension, d'ailleurs trtVs bienveillante, de la première édition de ce livre, Achille Luchaire, trouve ma distinction bien subtile. « On avouera, écrit-il, que VasserviêHement de Siger à la pensée d'Aristote, quand il s'agissait d'en aflirmer les tendances antichrétiennes en plein XIII» siècle, en face de l'Église triomphante et de l'Inquisition 'déji organisée, était, au contraire, un acte de courage et d'indépendance au premier chef. » Revut critii/ue, 1900, p, 86. Je n'ai pas nié cela, puisque j'ai qualifié d'audacieuse l'attitude de8iger au point de vue ecclésiastique. Mais, il ne faudrait cependant pas en exagérer l'héroTsme. Les averroTstes en général et Siger de Hrabant en particulier avaient soin de couvrir leurs audaces doctrinales de cette déclaration qu'ils récitaient les opinions d'Aristote, mais n'en défendaient pas la vérité, ce qui était d'un héroïsme un peu prudent. Karl Wenck me parait autrement dans le vrai quand il pense que les tenants de l'averroTsme n'avaient aucun goût pour le martyre : Nicmals aber iîndet man in ail dieser Zeit bei den Bckcnnern des Averroismus eine Neigung zum Martyrium. Historische Zeitschrift^ X. M, p. 87.