‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 93 sur 208 · CHAPITRE VII — SIGER DE BKABANT AVERROÏSTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII — SIGER DE BKABANT AVERROÏSTE

seignement révélé. Que faut-il conclure de ces affirmations contradictoires ? Siger et ses collègues en averroïsme croyaient-ils trouver dans ces déclarations incohérentes une solution qui satisfaisait à des convictions religieuses et à des convictions philosophiques également sincères ? ou bien, un semblable procédé n'était-il qu'un expédient destiné à pallier une absence de foi et à échapper aux censures et aux poursuites ecclésiastiques ? C'est ce qu'il serait sans doute intéressant de savoir.

Nous avons indiqué, au début de cette étude, les conditions générales qui avaient présidé au développement de la civilisation de l'Europe jusqu'au sortir de l'Humanisme. Nous avons insisté sur ce fait que la civilisation occidentale n'était au fond qu'un travail d'absorption des anciennes civilisations gréco-romaines. Pendant cette période millénaire, deux éléments sont en présence : l'élément absorbant, faible, informe, qui est le milieu social européen ; l'autre, l'élément informant, produit stable et achevé, résidu dernier de longues élaborations dans des sociétés puissantes et fécondes. La tendance des anciennes formes civilisatrices a été de se ressusciter et de revivre de toutes pièces. L'Empire et le droit romain, la philosophie grecque, la littérature et l'art antiques ont présenté ce même phénomène de chercher à renaître dans leur intégrité primitive, et cela à raison de leur supériorité relativement au milieu européen en voie de formation. Une puissance cependant s'opposait à ces renaissances fatales et sans correctif : l'Eglise, qui s'en faisait à la fois l'instrument propagateur et la puissance modératrice. C'est ainsi qu'elle avait rétabli l'Empire et combattu son autocratie, propagé la science antique et posé une barrière à ses erreurs. Au temps seul de l'Humanisme et de la Renaissance les hommes d'église favorisèrent les lettres et l'art antiques sans pressentir les dangers que dissimulait l'esthétique payenne, et l'on paya chèrement ce manque de clairvoyance.

Cependant, malgré les efforts de l'Eglise pour atténuer les dangers de l'introduction d'Aristote au xiiie siècle, des esprits se rencontrèrent sur lesquels la vue de l'ancienne civilisation intellectuelle exerça une assez grande fascination pour qu'ils n'en pussent plus détacher leur regard. • L'effort gigantesque d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquin pour christianiser la science grecque, laissa un groupe de penseurs hors de la sphère de leur action ; ce furent les averroïstes. La présence de ces derniers témoigne donc de la puissance attractive que la pensée antique développait en pénétrant l'âme de l'Europe médiévale. Il était inévitable qu'un certain nombre d'intelligences la subissent sans réserve. Sans doute des

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philosophes aussi avertis que Siger de Brabant ne pouvaient ignorer les graves difficultés qui militaient contre les solutions de plusieurs théories fondamentales d'Aristote. Néanmoins, on peut croire que, tout compte fait, ils trouvaient encore plus rationnel de s'y rallier en tout, et il est visible que ce qui les lie le plus fortement, ce sont les anneaux de fer de la métaphysique d'Aristote, qu'ils ne tentent ni de briser ni d'élargir. Ce serait donc se tromper, pensons-nous, que de chercher à interpréter la position des averroïstes du xiii^ siècle par des causes secondaires, comme une simple préoccupation, par exemple, de faire échec aux grands philosophes chrétiens, à Albert le Grand et à Thomas d'Aquin.

Mais ce point établi, peut-on dire que la profession de foi des averroïstes, à côté de doctrines qui en étaient la négation, fût sincère ? On pourrait le soutenir sans trop d'invraisemblance. Si l'on considère, d'une part, que nous sommes en présence d'hommes d'église, quoique de la moindre catégorie, et que, de l'autre, les averroïstes font des déclarations formelles d'adhérer à l'enseignement ecclésiastique, il semblerait légitime de les en croire sur parole ; et ils pouvaient eux-mêmes, le jour où leur orthodoxie était mise en cause, exciper de leurs incessantes déclarations. Mais il n'en restait pas moins que leurs convictions scientifiques et religieuses étaient ostensiblement en conflit, et l'on était en droit de leur demander lesquelles ils étaient disposés à sacrifier. A s'en tenir à leurs écrits philosophiques, c'est-à-dire à la seule forme connue de leur activité, il ne semble pas qu'ils fussent d'humeur à modifier leurs théories scientifiques, et il était dès lors légitime de conclure que leur foi religieuse était au moins assez faible sinon entièrement fictive *. Si nous retrouvions dans

• A propos de ce jugement, A. Luchaire me demande ce que j'en sais? et il ajoute : . c II y a eu de tout temps des penseurs qui ont su concilier, nous ne disons pas seulement la pratique, mais la croyance chrétienne avec la spéculation philosophique la plus hardie. Comment affirmer que Sifçer n'est pas de ceux-là? > Revue critique, 1900, p. 85. — Ce que j'en sais ? J'en sais seulement ce qu'en a écrit Siger de Brabant. Il a écrit qu'il faut adhérer non à « la croyance chrétienne », mais à l'enseignement de l'Eglise catholique, ce qui est déjà plus précis. D'autre part, il a enseigné des doctrines qui sont non « une spéculation philoKophi'^ue la plus hardie », ce qui ne dit rien, mais la négation formelle de cet enseignement ecclésia.stique auquel il déclarait falloir adhérer. Comment pouvait .M faire sincèrement cette conciliation dans l'esprit d'un homme éclairé, je ne le comprends pas, et mon critique qui .semblait le comprendre a négligé de me l'apprendre. J'entends mieux l'interprétation de Jules Soury, et elle exprime sans doute l'attitude réelle de Siger; mais peu de personnes, je le crains, trouveront qu'elle est aussi naturelle A adopter pour le commun des hommes : c II est toujours loisible, selon nous, de confesser au moins des lèvres, à c6té des vérités scientifiques, des vérités de foi, d'ordre théologique, et Siger en particulier n'y a jamais manqué ». /iih/iothiijiie de l'Ecole des Chartes, LX (1899), p. 671.

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dans les écrits averroïstes quelques-unes des propositions condamnées en 1277, par exemple, que la théologie repose sur des fables, qu'elle n'apprend rien, que les sages du monde sont les seuls philosophes \ l'illusion ne serait guère possible sur ce qui constituait la pensée intime 4es averroïsants parisiens. Mais la littérature averroïste nous est encore trop peu connue pour pouvoir établir que des propositions de cette catégorie, visées en 1277, ont été eifectivement enseignées dans leur teneur littérale. Elles peuvent n'être que des inductions tirées par les juges de 1277, ou des propos qui circulaient parmi la population scolaire, et que les maîtres se seraient empressés de désavouer. A en juger par les précautions et les atténuations de Siger de Brabant, nous sommes peu portés à croire qu'ils aient été assez téméraires pour déclarer en toutes lettres « que la loi chrétienne a ses fables et ses erreurs comme les autres religions, qu'elle est un obstacle à la science » '^ Néanmoins, on ne peut méconnaître que, sous le bénéfice de ses restrictions ordinaires, Siger de Brabant ne soit allé luimême très loin. C'est ainsi que, dans son De aeternitate mimdi^ il place les théologiens à côté des poètes parce que les uns et les autres admettent la fable de la création ^. Nous l'avons vu aussi ne pas hésiter en face de la conception du retour cyclique des choses dans lequel est englobé le christianisme lui-même *. Enfin Thomas d'Aquin, dans un sermon universitaire prononcé le jour de la Toussaint, lors de son second séjour à Paris, accuse formellement les averroïstes, qu'il qualifie de novi argtimentatores, de condamner la pauvreté et la virginité chrétiennes ^ On verra, d'ailleurs, au chapitre suivant, que l'état moral de l'Université, même dans

1 Ile Partie, p. 176, n. 1-7 ; p. 189, n. 180-83. 3 L. c, p. 189, n. 180-81.

* Supra, p. 171.

* Sunt novi argumentatores qui nesciunt quid dicunt. Ipsi dicunt quod virtus consistit in medio, et ita omnia renuntiare et virginitas non sunt de génère virtutum, quia non sunt in medio. Dicit Philosophus : inexperti ad pauca respicientes facile enuntiant. Non oportet quod sit in medio secundum quantitatem, sed secundum rectam rationem. Dicit Philosophus in quarto Ethicorum, quod magnanimus magnitudine est in extremis, sed eo quod ut oportet est médius, quia est magnanimus, ubi débet secundum quod débet, et propter quod débet. Philosophi omnia sua deposuerunt, ut possent vacare philosophiae et continenter vixerunt. Si hoc fuit apud Gentiles, bene débet esse in Christianis. Sed si vir vellet continere quando mulier petit debitum, hoc esset vitiosum ; sed in virginitate est summa virtus. Igitur Apostoli acquisierunt regnum paupertate. Cette reportation de sermon est dans le ms. 36, latini, classe VI de la Marciana de Venise, fol. 195^. Elle a été éditée par Uccelli, Sermoni inediti delV angehco dottore san Tomvtaso d'Aqtiino, dans II g£nio

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la faculté de théologie, était tel qu'il nécessita, en 1272, une épuration vigoureuse '.

Après semblables constatations, ceux qui voudraient voir dans l'averroïsme une forme déguisée de la libre pensée, s'attachant sur le visage le masque d'orthodoxie qu'imposaient à des clercs leur tonsure et leur bénéfice ecclésiastique, et plus encore l'autorité intransigeante de l'Eglise, ceux-là ne seraient peut-être pas des calomniateurs de Siger de Brabant et de ses pairs. En tout cas, les contemporains orthodoxes des averroïstes et l'Eglise elle-même les ont ainsi jugés ^.

Quoi qu'il en soit, nous devons particulièrement retenir de ces observations le fait constant que Siger a insisté, au cours de son enseignement philosophique, pour sauvegarder les droits de l'orthodoxie. On peut avoir

cattolico di Reggio-Emilia (1875) et tirage à part sans lieu ni date, p. 38. Les théories averroïstes visées ci-dessus par saint Thomas et relatives à la pauvreté et à la virginité correspondent à plusieurs propositions condamnées en 1277. 11^ Partie, p. 190, prop. 208-212.

* Je signale pour mémoire l'affirmation de quelques auteurs qui sont portés à voir dans les averroïstes une sorte de société secrète. Voigt, par exemple, écrit : Es schéint, dass die Averroisten eine Art Geheimbund bildeten, der entweder durch stilles Einverstândnis und gewisse Stichworte zusammen hielt oder auch in seiner Verzweigung und in seiner Stellung neben der Kirche an das Freimaurer- und Logenwesen wenigstens erinnem mag. Die Wiederbelebung, I, p 89. Les averroïstes n'ont pas constitué une société secrète, mais les circonstances les ont conduits à dissimuler leur enseignement, voire même à en faire l'objet de conventicules secrets. Cela eut lieu, à Paris, où est confiné l'averroïsme de ce temps-là, entre 1270 et 1277. Les polémiques publiques et surtout la condamnation de 1270 obligèrent les averroïstes à se dissimuler. On a d'ordinaire induit ce fait de l'apostrophe adressée par saint Thomas aux averroïstes (nous savons maintenant qu'elle était adressée à Siger de Brabant en personne) à la fin de son De unitate ititellectus ; mais le texte n'a pas cette portée. Non loquatur in angulis, nec coram pueris, qui nesciunt de causis arduis judicare ; c'est-à-dire qu'il ne se contente pas de parler en privé ou devant ses seuls écoliers. Le défi porté par Thomas semble avoir été accepté. Nous savons, en effet, par Gilles de Lessines, qu'au cours de 1270, les propositions, qui devaient être condamnées à la fin de cette année, étaient soutenues par les maîtres averroïstes dans les disputes publiques (supra, p. 105), et ce scandale amena leur condamnation (p. 110). A raison des graves pénalités attachées à la condamnation, les averroïstes durent ttécessaîrement se dissimuler. Nous en avons la preuve dans le décret du 2 septembre 1276, porté par l'université contre les conventicules secrets de certains maîtres et dont nous parlerons au chapitre suivant. La condamnation de 1277 devait ruiner, pour un temps du moins, l'averroïsme parisien.

• Il n'est venu à l'idée d'aucun des nombreux critiques qui se sont occupés de la première édition de cet ouvrage de découvrir que Siger de Brabant n'était pas averroïste. Cet honneur était réservé à BruckmUller dans la dissertation signalée plus haut, et venue M monde sous le patronage scientifique de Fr. v. Hertling. Bruckmdller réunit en deux pafef les textes où Siger fait ses déclarations ordinaires qu'il ne fait que réciter les philosophes, etc., et faisant abstraction de toutes les données historiques que nous possédons

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des doutes sur ses pensées secrètes, il n'en existe pas sur les déclarations formelles qu'il a fait entendre, et cela nous aidera à mieux pénétrer quelques-uns des points obscurs que nous avons à examiner dans la suite de son histoire.

sur Siger et l'averroïsme, déclare que je n'ai pas établi que Siger fut averroïste (p. 170), et que, en prétendant cela, je l'ai calomnié (p. 12). Bruckmuller a plutôt la plaisanterie lourde. S'il avait seulement su lire les textes qu'il cite, il y aurait vu la condamnation de ses prétentions d'innocenter Siger. On trouvera les principaux de ces textes plus haut, p. 150, n. 2. La seule réponse à faire à Bruckmtlller et à ses patrons est celle que saint Thomas faisait à Siger et je les y renvoie (supra, pp. 151-52).

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