Galates, VI, 7. (N. du Tr
cessation graduelle de l'agitation qu'il avait causée à Raveloe. L'absence de Dunstan Cass fut à peine le sujet d'une observation : une fois déjà auparavant, il avait eu une querelle avec son père, et était parti personne ne savait où. Au bout de six semaines il était revenu reprendre ses anciens quartiers sans rencontrer d'opposition, et faire le fanfaron comme à l'ordinaire. Sa famille elle-même, qui s'attendait également à cette issue, avec cette seule différence que lesquire était déterminé cette fois à lui interdire les quartiers en question, ne mentionnait jamais son absence, et, lorsque son oncle Kimble et M. Osgood la remarquèrent, la nouvelle qu'il avait tué Éclair et .commis quelque offense contre son père, suffît pour empêcher qu'on en fût surpris. Rapprocher le fait de la disparition de Dunsey avec celui du vol arrivé le même jour, c'était une chose bien éloignée du cours ordinaire des pensées de tout le monde, même de celles de Godfrey, qui avait de meilleures raisons que n'importe qui pour savoir ce dont son frère était capable. Il ne se souvenait pas que Dunsey et lui eussent mentionné entre eux le nom du tisserand depuis douze ans, époque de leur enfance où c'était leur amusement de se moquer de lui. En outre, son imagination trouvait toujours un alibi 1 pour Dunstan : il se le représentait continuellement dans quelque repaire en harmonie avec les goûts qu'il lui
1. Présence d'une personne dans un autre lieu que celui où a été accompli le crime ou le délit. (Littré.)
connaissait, et vers lequel il s était dirigé après avoir abandonné Éclair. 11 le voyait vivant aux crochets de connaissances de rencontre, et songeant à revenir à la maison pour s'amuser à tourmenter son frère aîné comme autrefois. Lors même qu'un esprit de Raveloe aurait rapproché les deux faits ci-dessus, je doute qu'une combinaison aussi injurieuse pour l'honorabilité héréditaire d'une famille ayant un monument mural dans l'église et des gobelets d'argent vénérables, ne fût pas restée secrète à cause de sa tendance malsaine. Mais les puddings 1 de Noël, la chair de porc bouillie et épicée et l'abondance des liqueurs spiritueuses, jettent l'originalité de l'esprit dans la voie du cauchemar, et sont de grands préservatifs contre la dangereuse spontanéité de l'activité de la pensée.
Quand on parla du vol à l'auberge de l'Arc-en- Ciel et ailleurs, dans la bonne société, la balance continua à osciller entre l'explication rationnelle basée sur la boîte à amadou, et la théorie d'un mystère inpénétrable qui tournait les recherches en ridicule. Les partisans de la croyance à la boîte à amadou et à un colporteur, considéraient leurs adversaires comme une collection de gens crédules au cerveau troublé, qui, ayant personnellement l'œil vairon *, supposaient que tout le monde n'y voyait
1. On désigne sous ce nom diverses espèces de gâteaux anglais, généralement composés de graisse, de farine, d'œufs, de lait, et souvent de raisins de Corinthe. (N. du Tr.)
2. Ces villageois s'imaginaient, à tort, qu'une personne qui a l'œil vairon voit tout en blanc. (N. du Tr.)
Di
comme eux que du blanc; et ceux qui étaient pour l'inexplicable, faisaient plus que de donner à entendre que leurs antagonistes étaient des volatiles disposés à chanter avant qu'ils eussent trouvé du grain, — de vraies écumoires sous le rapport de la capacité, et dont la clairvoyance consistait à supposer qu'il n'y avait rien derrière une porte de grange parce qu'ils ne pouvaient pas voir à travers. Par suite, bien que cette controverse ne servît pas à éclaircir le fait du vol, elle dévoilait certaines opinions vraies et importantes, mais n'ayant pas trait au sujet.
Cependant, tandis que la perte qu'il avait éprouvée servait ainsi h activer le faible courant de la conversation à Raveloe, le pauvre Siîas lui-même était consumé par le désespoir que lui causait cette privation au sujet de laquelle ses voisins raisonnaient à leur aise. Quiconque l'eût observé avant la disparition de son or, aurait pu se figurer qu'un être aussi flétri et aussi ratatiné avait à peine la force de supporter aucune meurtrissure, ou de subir aucune déperdition, sans succomber immédiatement. En réalité, sa vie avait été une vie ardente, occupée par un but immédiat qui le séparait de l'inconnu immense et triste; sa vie avait été tenace, et, bien que l'objet autour duquel les fibres de cette vie s'étaient enlacées fût une chose isolée et inerte, cet objet donnait satisfaction au besoin de Marner d'avoir un attachement quelconque. Mais maintenant la séparation protec-
trice était détruite, l'appui était enlevé. Les pensées de Silas ne pouvaient plus se mouvoir dans leur ancien cercle. Elles se trouvaient déroutées par un vide semblable à celui que la fourmi laborieuse rencontre, lorsque la terre s'est affaissée sur le sentier conduisant à sa demeure. Le métier était là, et le tissage, et le dessin croissant du tissu ; mais le brillant trésor dans la cachette, sous ses pieds, avait disparu; la perspective de le palper et de le compter n'existait plus; le soir n'avait plus ses visions de délices pour calmer les désirs ardents de cette pauvre âme. La pensée de l'argent qu'il gagnerait par le travail du moment, ne pouvait lui procurer aucune joie, car cette image chétive ne faisait que lui rappeler de nouveau son infortune; et ses espérances avaient été écrasées avec trop de violence par le coup soudain, pour que son imagination s'arrêtât à l'idée de voir s'amasser un nouveau trésor avec ce petit commencement.
Ce vide était comblé par son chagrin. Lorsqu'il était occupé à tisser, il gémissait fréquemment, tout bas, comme une âme en peine : c'était le signe que ses pensées étaient revenues au gouffre abrupt, — aux heures inertes du soir. Et pendant toutes ces heures, assis dans la solitude près de son triste feu, il appuyait ses coudes sur ses genoux, serrait sa tête dans ses mains et gémissait encore plus bas, comme s'il cherchait à n'être pas entendu.
Cependant, il n'était pas complètement abandonné
dans son tourment. L'aversion qu'il avait toujours inspirée à ses voisins s'était en partie dissipée, grâce au nouveau jour sous lequel son infortune l'avait présenté. Au lieu d'un homme possédant plus d'habileté que les gens honnêtes n'en pouvaient acquérir, et, ce qui était plus grave, nullement disposé à en faire usage en bon voisin, il était évident maintenant que Silas n'avait pas même assez d'habileté pour conserver ce qui lui appartenait. On parlait généralement de lui comme d'une pauvre créature bien cassée, et cet éloignement pour son prochain, qu'on avait attribué auparavant à son mauvais vouloir et à des rapports probables avec la pire société, était actuellement considéré comme pure folie.
Ce retour à de meilleurs sentiments se manifestait de différentes manières. L'air était imprégné de l'odeur de la cuisine de Noël, et c'était la saison où la superfluité du porc et du boudin suggère la charité de la part des familles aisées. Le malheur arrivé à Silas l'avait placé au premier rang dans l'esprit des ménagères telles que Mme Osgood. M. Crackenthorp aussi, tout en avertissant Silas que son argent lui avait probablement été pris parce qu'il y pensait trop et ne venait jamais à l'église, renforçait sa doctrine en lui faisant un cadeau de pieds de cochon, — moyen excellent pour dissiper les préjugés mal fondés, ayant cours sur la réputation du clergé. Les voisins qui n'avaient que des paroles de consolation à donner, se montraient enclins, non seulement à
saluer Silas et à discuter assez longuement son infortune lorsqu'ils le rencontraient dans le village, mais aussi à prendre la peine d'entrer dans sa chaumière, et à lui faire répéter tous les détails du vol dans l'endroit même où il avait été commis. Puis, ils essayaient de l'encourager, en disant : « Eh bien, maître Marner, vous n'êtes pas plus malheureux que les autres pauvres gens, après tout; et, si vous veniez à être impotent, la paroisse vous donnerait un secours. »
Je suppose qu'une des raisons pour lesquelles nous sommes rarement capables de consoler notre prochain par nos paroles, c'est que nos intentions se trouvent corrompues malgré nous avant de parvenir à passer entre nos lèvres. Nous pouvons envoyer du boudin et des pieds de cochon sans leur donner la saveur de notre propre égoïsme; mais le langage est un courant qui a presque toujours le goût du terroir impur qu'il a traversé. Il y avait une proportion raisonnable de bonté dans le cœur des gens de Raveloe; seulement, ils exerçaient cette bonté avec la franchise maladroite de l'ivresse, en employant les formes dont la flatterie et la dissimulation se revêtent le moins.
M. Macey, par exemple, vint un soir tout exprès pour informer Silas que les événements récents lui avaient donné l'avantage d'être considéré avec plus de faveur, par un homme dont l'opinion n'était pas formée à la légère. A cet effet, aussitôt qu'il se fut
assis et qu'il eut ajusté ses pouces, il commença la conversation, en disant :
« Allons! maître Marner, voyons, vous n'avez pas besoin de rester là assis à gémir. Vous êtes beaucoup plus heureux d'avoir perdu votre argent, que de l'avoir conservé par de vils moyens. Je pensais tout d'abord, quand vous êtes venu dans ce pays, que vous n'étiez pas meilleur qu'il ne fallait. Vous étiez beaucoup plus jeune que vous ne l'êtes maintenant; mais vous avez toujours été une créature pâle et effarée, ressemblant en partie à un veau à tête blanche, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi. Pourtant on peut se tromper. Ce n'est pas le malin qui a fait toutes les créatures à l'aspect bizarre. Je veux parler des crapauds et autres êtres semblables, car ils sont souvent inoffensifs; ils sont même utiles pour détruire la vermine. Il en est à peu près de même de vous, autant que je puis en juger, bien qu'en ce qui concerne vos connaissances des plantes et des drogues propres à rétablir la respiration, si vous les avez apportées d'un pays éloigné, vous eussiez pu en être un peu plus généreux . Et si ces connaissances n'étaient pas acquises où il fallait, eh bien, rien ne vous empêchait de compenser cela en venant à l'église régulièrement. En effet, pour ce qui est des enfants que la sorcière de Tarley char- * mait, je me suis trouvé à leur baptême maintes et maintes fois, et ils recevaient l'eau bénite tout aussi bien que les autres. Et c'est comme cela doit être,
attendu que si le vieux malin a envie de faire un peu de bien pour se donner un congé, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, quel est celui qui peut y trouver à redire? Voilà mon opinion. Il y a quarante ans que je suis chantre de cette paroisse, et je sais que lorsque le pasteur et moi nous dénonçons la colère céleste, le mercredi des Gendres *, on ne prononce aucun anathème contre ceux qui ont envie d'être guéris sans médecin, que le D r Kimble en dise ce qu'il voudra. Par conséquent, maître Marner, comme je vous le disais tout à l'heure, — il y a tant de détours dans les choses, qu'il vous arrive d'être entraîné comme je viens de l'être, jusqu'au dernier chapitre du livre de prières 2 avant de revenir à son sujet, — mon opinion est que vous ne devez pas vous décourager. Quant à s'imaginer que vous êtes un malin personnage, et qu'il y a plus de science dans votre tête que vous ne pourriez en révéler, je ne suis pas de cet avis du tout, et c'est ce que je répète toujours aux voisins. Vous prétendez, leur dis-je, que maître Marner aurait forgé un conte, eh bien, c'est absurde, en vérité. 11 faudrait réellement un homme intelligent pour inventer une histoire comme celle-là; et j'ajoute : lorsqu'il est venu à l'auberge, il paraissait aussi effrayé qu'un lièvre. »
Pendant ce discours sans suite, Silas était resté