‹ Silas MarnerChapitre 19 sur 37 · Allusion à la cérémonie de la commination. (N. du T · texte numérisé non relu

Allusion à la cérémonie de la commination. (N. du T

2. La commination se trouve placée à la fin du livre de prières anglais. (N. du Tr.)

immobile dans sa première attitude, appuyant ses coudes sur ses genoux et pressant sa tête entre ses mains. M. Maeey s'arrêta, ne doutant pas qu'il n'eût été écouté. 11 s'attendait à quelque appréciation en réponse; mais Marner resta silencieux. Il avait le sentiment que le vieillard voulait lui être agréable, et avait à son égard des intentions de bon voisin; malheureusement, cette bonté tombait sur Silas comme les rayons du soleil sur l'homme misérable : sentant qu'elle était bien loin de lui, il n'avait pas le cœur d'en jouir.

« Voyons, maître Marner, n'avez- vous rien à répondre à cela? dit enfin M. Macey, d'un ton de légère impatience.

— Ah, répondit Marner lentement, en secouant sa tète entre ses mains, je vous remercie, je vous remercie de tout mon cœur.

— Oui, oui, certainement, je savais que vous me remercieriez, dit M. Macey, et il m'est avis que.... A propos, avez-vous un habillement du dimanche?

— Non, dit Marner.

— C'est ce que je pensais, dit M. Macey. Maintenant laissez-moi vous conseiller de vous en procurer un. Tenez, Tookey, c'est un pauvre diable, mais il a mon fonds de tailleur, et une certaine partie de mon argent avec. 11 vous fera un vêtement complet, à bon marché et à crédit. Alors vous pourrez venir à l'église et être un peu plus sociable avec vos voisins. Comment! vous ne m'avez jamais entendu dire

« Amen » depuis votre arrivée dans ce pays! Je vous recommande de ne pas perdre de temps, parce que ce sera de la triste besogne quand Tookey en sera chargé entièrement. Je pourrai bien ne plus avoir du tout la force de me tenir debout au lutrin, vienne un autre hiver. » Là-dessus, M. Macey fit une pause, s'attendant peut-être à quelque signe d'émotion de la part de son auditeur. N'en observant aucun, il continua : « Et quant à l'argent pour le vêtement complet, eh bien, vous gagnez à votre métier quelque chose comme une livre sterling par semaine, maître Marner, et vous êtes encore jeune, il me semble, bien que vous paraissiez si cassé. Mais, vous ne deviez pas avoir vingt-cinq ans à l'époque où vous êtes venu dans ce pays, n'est-ce pas? »

Silas tressaillit légèrement lorsque M. Macey passa à ce ton d'interrogation, et répondit avec douceur : « Je ne sais pas; je ne puis pas le dire au juste; il y a bien longtemps! »

Après avoir reçu une telle réponse, il n'est pas surprenant que M. Macey ait fait observer plus tard, dans la soirée, à l'auberge de l'Arc-en-Ciel, que Marner avait la tête toute troublée, et qu'il ne savait probablement pas quand le dimanche venait, preuve qu'il était plus païen que bien des chiens *.

i. Texte: than many a doy. Expression commune en Angleterre. On dit aussi : A clog of a heathen, chien de païen. D'un autre côté, le mot chiens est employé dans la Bible, pour désigner les Gentils ou anciens polythéistes. (N. du Tr.)

Outre M. Macey, une autre personne qui consolait Silas, vint à lui le cœur tout rempli des mêmes pensées. C'était Mme Winthrop, la femme du charron. Les habitants de Raveloe n'allaient pas aux offices avec une régularité scrupuleuse. Peut-être eût-il été difficile de trouver quelqu'un dans la paroisse, qui ne pensât pas que les fidèles fréquentant l'église tous les dimanches du calendrier, manifestaient un désir avide d'être bien avec le ciel, et d'obtenir indûment un avantage sur leurs voisins, — un désir d'être meilleurs que le commun des mortels, impliquant un certain blâme à l'adresse des gens qui, ayant eu des parrains et des marraines aussi bien qu'eux, possédaient un droit égal au service funèbre. En même temps, il était entendu que tout le monde, excepté les domestiques et les jeunes gens, devait recevoir le sacrement de l'eucharistie à l'une des grandes fêtes. Le squire Gass lui-même communiait à Noël, tandis que ceux qui étaient considérés comme bons chrétiens, allaient à l'église plus souvent, mais avec modération cependant.

Mme Winthrop comptait parmi ces derniers. C'était en tout point une femme consciencieuse et scrupuleuse. Elle avait une telle ardeur à remplir ses devoirs, que la vie ne semblait pas les lui présenter assez fréquemment, lorsqu'elle ne se levait pas à quatre heures et demie du matin. Cela diminuait, il est vrai, la besogne des heures qui suivaient, et cet inconvénient devenait pour elle un problème qu'elle cherchait constamment à résoudre.

Pourtant, elle n'avait pas le caractère acariâtre qu'on suppose être nécessairement associé avec de telles habitudes. C'était une femme très douce et très patiente, qui recherchait par nature tous les éléments les plus tristes et les plus sérieux de la vie, pour en repaître son esprit, — c'était la personne à qui Ton songeait tout d'abord à Raveloe, chaque fois qu'il se trouvait une maladie ou une mort dans une famille, lorsqu'il y avait des sangsues à appliquer, ou qu'une garde-malade faisait soudainement défaut.

Femme serviable , de bonne mine, au teint frais, elle avait toujours les lèvres légèrement serrées, comme si elle se croyait dans une chambre de malade, en présence du docteur ou du pasteur. Mais elle ne pleurnichait jamais; personne ne l'avait vue verser des larmes. On ne remarquait chez elle que de la gravité et une disposition à secouer la tête, et à soupirer d'une façon presque imperceptible, comme une pleureuse qui n'est pas parente du défunt. Il paraissait surprenant que Ben Winthrop, qui aimait son pot de bière et ses bons mots, s'accordât si bien avec Dolly 1 ; mais elle acceptait les plaisanteries et la jovialité de son mari aussi patiemment que toute autre chose. Elle se disait que les hommes étaient toujours ainsi, quoi qu'on fasse, et, à ses yeux, les personnes du sexe fort étaient des créatures qu'il

i. Dolly, diminutif de Dorothy, Dorothée. (N. du Tr.)

avait plu au ciel de rendre naturellement ennuyeuses, comme les taureaux et les dindons.

Cette femme bonne et bienfaisante ne pouvait guère manquer de se sentir fortement attirée vers Silas Marner, maintenant qu'il lui apparaissait sous l'aspect d'une personne souffrante. Un dimanche, dans l'après-midi, elle emmena son petit Aaron avec elle, et se rendit chez Silas. Elle portait à la main quelques petits gâteaux au saindoux, faits de pâte peu épaisse, et très estimés à Raveloe. Aaron, enfant de sept ans, dont les joues ressemblaient à des pommes, et dont la collerette propre et empesée paraissait être l'assiette qui contenait ces fruits, eut besoin de toute l'audace de sa curiosité pour s'enhardir contre la crainte que le tisserand aux gros yeux ne lui infligeât quelque mal physique. Son appréhension s'accrut beaucoup quand, en arrivant aux Carrières, lui et sa mère entendirent le bruit mystérieux du métier.

« Ah, c'est comme je le pensais, » dit Mme "Winthrop tristement.

Ils durent frapper avec force, avant que Silas les entendît; cependant, lorsqu'il vint enfin à la porte, il ne montra aucune impatience, comme il l'eût fait autrefois en recevant une visite qui n'était ni sollicitée ni attendue. Jadis, son cœur avait été comme un coffret fermé à clef, et contenant un trésor; mais maintenant le coffret était vide, et la serrure en était brisée. Abandonné dans les ténèbres et y cherchant

sa voie à tâtons, son appui lai faisant complètement défaut, Silas avait inévitablement le sentiment — sentiment triste, en vérité, et touchant presque au désespoir — que si aucun secours devait lui arriver, ce ne pouvait être que du dehors. Aussi, éprouvait-il une légère émotion d'espérance à la vue de ses semblables. Il avait une faible idée qu'il devait compter sur leur bienveillance.

Il ouvrit la porte entièrement pour laisser entrer Dolly; toutefois, sans lui rendre son salut autrement qu'en faisant avancer le fauteuil de quelques pouces, pour lui indiquer qu'elle devait s'y placer. Aussitôt que Dolly se fut assise, elle enleva le tissu blanc qui recouvrait ses gâteaux et dit avec la plus grande gravité :

« Maître Marner, hier j'ai fait cuire au four des gâteaux au saindoux, et ils ont mieux réussi que de coutume. Je venais vous demander de vouloir bien en accepter quelques-uns, si vous le jugiez convenable. Je ne mange pas de ces choses-là moi-même, car ce que je préfère d'un bout de Tannée à l'autre, c'est un peu de pain; mais les hommes ont l'estomac si bizarrement fait, qu'il leur faut du changement, — oui, il leur en faut, je le sais; que Dieu leur vienne en aide. »

Dolly soupira doucement, en offrant les gâteaux à Silas. Celui-ci la remercia avec bonté et regarda le présent de très près, distraitement, car il était accoutumé à examiner ainsi tout ce qu'il prenait dans la

main. Pendant tout ce temps, il était fixé par les yeux ronds, brillants et étonnés du petit Aaron, qui s'était retranché derrière la chaise de sa mère et lançait de là des regards furtifs.

« Il y a des lettres empreintes dessus, dit Dolly. Je ne puis pas les lire moi-même, et personne, pas même M. Macey, ne sait au juste ce qu'elles veulent dire ; mais elles ont une bonne signification, attendu que ce sont celles qu'on voit sur le tapis du pupitre de la chaire, à l'église. Quelles sont ces lettres, Aaron, mon enfant? »

Aaron se retira complètement derrière son rempart.

« Oh, allons donc, c'est méchant, lui dit sa mère, avec douceur. Eh bien, quelles que soient ces lettres, elles ont une bonne signification. Ben dit que c'est une marque qui a toujours été dans la famille, depuis son enfance. Sa mère avait coutume de la mettre sur les gâteaux, et je l'y ai toujours mise aussi; car, s'il existe quelque bien, nous en avons besoin dans ce monde.

— C'est I. H. S. S » dit Silas.

A cette preuve de savoir, Aaron lança de nouveau un regard furtif de derrière la chaise.

« Eh bien, pour sûr, vous pouvez les lire facilement, dit Dolly. Ben me a les lues maintes et maintes fois, mais elles me sortent toujours de la tête. C'est d'autant plus dommage que ce sont de bonnes lettres;

1. I. H. S. In hac salus, dans ceci (cette croix) le salut. (N. du Tr.)

autrement, elles ne seraient pas dans l'église. C'est pourquoi je les mets sur toutes les miches et sur tous les gâteaux, bien que, parfois, elles ne veuillent pas tenir parce que la pâte se soulève; car, comme je le disais, si nous pouvons obtenir quelque bien, nous en avons besoin en ce monde, je vous assure. J'espère qu'elles vous en procureront, maître Marner. C'est dans cette intention que je vous ai apporté les gâteaux, et vous voyez que les lettres ont tenu mieux que de coutume. »

Silas était aussi incapable d'interpréter les lettres que Dolly; cependant, il n'était pas possible, en entendant les douces paroles de Mme Winthrop, de se tromper sur le désir qu'elle avait de faire du bien. Il répondit avec plus de sentiment qu'auparavant :

« Merci, merci de tout mon cœur. »

Néanmoins, il mit là les gâteaux et s'assit distraitement, triste et inconscient de tout avantage distinct, que les gâteaux et les lettres, et même la bonté de Dolly, étaient susceptibles de lui procurer.

« Ah, s'il y a du bien quelque part, nous en avons besoin, » répéta Dolly, qui n'abandonnait pas facilement une phrase utile. Elle continua de parler, en regardant Silas avec compassion.

« Mais n'avez-vous pas entendu les cloches de l'église ce matin, maître Marner? Je crois que vous ne saviez pas que c'était dimanche. Vivant si solitaire ici, vous oubliez quel jour c'est, il me semble ; puis, lorsque votre métier fait du bruit, vous ne pouvez pas

entendre les cloches, d'autant plus que l'air froid et humide en étouffe le son maintenant.

— Si, si, je les ai entendues, » répondit Silas, pour qui le son des cloches du dimanche était un simple incident, n'ayant aucun rapport avec la sainteté de ce jour. Il n'y avait pas de cloches dans la Cour de la Lanterne.

« Grand Dieu! dit Dolly, s'arrêlant avant de reprendre la parole. Mais quel dommage que vous travailliez le dimanche, et que vous ne vous nettoyiez pas, quand même vous n'iriez pas à l'église. Si vous aviez un morceau de rôti au feu, on comprendrait que vous ne pussiez pas le quitter, seul comme vous Têtes. Mais la rôtisserie est là. Il n'y aurait qu'à vous résoudre à dépenser de temps en temps une pièce de quatre sous pour mettre votre viande au four, — pas toutes les semaines, bien entendu; je n'aimerais pas faire cela moi-même. Vous pourriez porter votre petit dîner chez le rôtisseur, car ce n'est que raisonnable d'avoir un petit morceau de quelque chose de chaud, le dimanche. Vous ne devriez point vous arranger de façon à ne pas pouvoir faire une distinction entre votre dîner de ce jour-là et celui du samedi. Mais maintenant, le jour de Noël, ce saint jour de Noël qui approche, si vous portiez votre dincr à la rôtisserie, et si vous alliez à l'église voir le houx et l'if 1 , entendre l'antienne et communier ensuite,

1. Allusion à un vieil usage d'orner, à Noël, en Angleterre, les églises, les maisons et les boutiques, avec des rameaux et

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vous vous sentiriez beaucoup mieux. Vous sauriez à quoi vous en tenir, et vous pourriez mettre votre confiance en Ceux qui en savent plus que nous, attendu que vous auriez accompli ce qu'il est de notre devoir à tous d'accomplir. »

Cette longue exhortation de Dolly, qui lui avait coûté un effort extraordinaire de paroles, fut prononcée de ce ton doux et persuasif avec lequel elle aurait essayé d'amener un malade à prendre sa médecine, ou un bol d'une bouillie pour laquelle il aurait eu de la répugnance. Jamais auparavant Silas n'avait été serré de si près au sujet de son absence de l'église. Le fait avait été simplement considéré comme un trait du caractère général de sa nature bizarre, et Marner était trop franc et trop simple pour éluder l'appel de Dolly.

« Non, non, dit-il. Je ne sais rien de l'église. Je n'ai jamais été à l'église.

— Jamais! » reprit Dolly, du ton bas de l'étonnement. Alors, se rappelant que Silas était venu d'un pays inconnu, elle ajouta :

« Serait-ce parce qu'on n'avait pas d'églises dans le pays où vous êtes né ?

— Oh, si, » dit Silas d'un air méditatif, assis, suivant son habitude, ses coudes appuyés sur ses genoux et soutenant sa tête dans ses mains. « Il y avait des églises, il y en avait beaucoup. C'était une

des arbrisseaux verts. C'est un reste des coutumes païennes. (N. du Tr.)

grande ville. Mais je ne les connaissais pas, j'allais

à la chapelle . »

Dolly, très perplexe en entendant cette expression nouvelle, fut quelque peu effrayée de pousser plus loin ses questions, dans la crainte que le mot chapelle ne signifiât quelque repaire de méchanceté. Après un instant de réflexion, elle dit :

« Eh bien, maître Marner, il n'est jamais trop tard pour changer de conduite. Si vous n'avez jamais fréquenté l'église, on ne saurait dire quel grand bien cela vous ferait d'y venir. Moi, je me trouve plus à mon aise et plus heureuse que je ne l'ai jamais été, lorsque je suis allée entendre les prières, et les chants aux louanges et à la gloire de Dieu que M. Macey entonne, et les bonnes paroles prononcées par M. Crackenthorp, principalement les jours de communion. Si un peu d'ennui me vient, je sens que je puis le supporter, car j'ai cherché de l'aide où il fallait. Je me suis abandonnée à Ceux à qui nous devons tous nous abandonner à la fin, et, si nous avons fait notre devoir, il ne faut pas croire que Ceux qui sont là-haut vaudront moins que nous et ne feront pas le leur ».

L'exposé que fit la pauvre Dolly de la simple théologie de Raveloe,vint frapper les oreilles de Silas sans qu'il y comprît quelque chose; en effet, il n'y avait

i. Les anglicans se servent du mot église pour désigner l'édifice où ils pratiquent leur culte; les dissidents emploient le mot chapelle. (N. du Tr.)

dans ces paroles aucun mot qui pût évoquer un souvenir de la religion qu'il avait pratiquée autrefois, et son esprit se trouvait tout à fait dérouté par l'usage qu'elle faisait du pronom pluriel. Ce n'était point une hérésie de Dolly, mais seulement sa manière d'éviter une familiarité présomptueuse. Marner resta silencieux. Il ne se sentait pas disposé à donner son assentiment à la partie du discours qu'il comprenait entièrement, — la recommandation d'aller à l'église. En vérité, Silas était si peu accoutumé à parler, excepté pour faire les questions et les réponses brèves indispensables à la négociation de ses petites affaires, que les mots ne lui venaient pas aisément, s'ils n'étaient point sollicités par un but déterminé.

Mais maintenant le petit Aaron, qui s'était accoutumé à la présence terrible du tisserand, venait de s'avancer à côté de sa mère, et Silas, paraissant l'apercevoir pour la première fois, essaya de payer de retour les marques de la bonté de Dolly, en offrant à l'enfant une part du gâteau. Aaron recula un peu, et se frotta la tète contre l'épaule de sa mère. Toutefois, il pensa que le morceau de gâteau valait la peine de tendre la main pour l'avoir.

« Oh, fi donc! Aaron! » dit Dolly, en le prenant sur ses genoux ; « mais, vous 1 n'avez pas besoin de gâteau avant quelque temps. Il a un

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