‹ Silas MarnerChapitre 20 sur 37 · Voyez, p. 43, note · texte numérisé non relu

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appétit merveilleux, » ajouta- 1- elle avec un léger soupir, « merveilleux, Dieu le sait. C'est mon plus jeune, et nous le gâtons d'une façon déplorable; car, soit moi, soit son père, il faut absolument que l'un de nous Tait devant les yeux, — absolument. »

Elle caressa la tête brune d'Aaron, en pensant que la vue d'un tel amour d'enfant devait faire du bien à maître Marner. Mais celui-ci, assis de l'autre côté du foyer, ne voyait la figure rose aux traits bien distincts, que comme une boule obscure avec deux points noirs à la surface.

« Et il a une voix comme celle d'un oiseau, vous ne le croiriez pas, continua Dolly; il sait chanter un noël que son père lui a appris. C'est pour moi un signe qu'il tournera bien, de voir qu'il peut apprendre les airs religieux si vite. Voyons, Aaron, levez-vous, et chantez votre noël à maître Marner, allons. »

Aaron, pour toute réponse, se frotta le front contre l'épaule de sa mère.

« Oh, c'est méchant, dit Dolly avec douceur. Levezvous quand maman vous le commande, et donnezmoi le gâteau à tenir, jusqu'à ce que vous ayez fini. »

Il ne répugnait pas à Aaron de déployer ses talents, même devant un ogre, dans des circonstances où il se sentait en sûreté. En conséquence, après quelques autres signes de fausse honte, consistant principalement à se frotter les yeux avec le dessus de ses mains, et ensuite à regarder maître Marner entre ses doigts,

pour voir si celui-ci paraissait désirer ardemment le noël, il se laissa enfin dûment redresser la tête. Alors, il se tint debout derrière la table, qu'il ne dépassaitiqu'à partir de sa large collerette. Il ressemblait ainsi à une tête de chérubin délivrée de l'entrave du corps. Enfin, avec la voix claire d'un oiseau, il commença la mélodie suivante dont le rythme était martelé et laborieux :

Que Dieu vous donne la paix, gais gentilshommes, Que rien ne vous épouvante, Car Jésus-Christ, notre Sauveur, Vint au monde le jour cfe Noël.

Dolly écoutait d'un air pieux, jetant les regards sur Marner, avec une certaine confiance que ces accents contribueraient à l'attirer à l'église.

« Voilà ce qu'on appelle de la musique de Noël, » dit-elle, lorsque Aaron eut fini, et fut rentré en possession de son morceau de gâteau. « Il n'y a pas de musique qui soit à la hauteur de la musique de Noël : « Écoutez les anges, messagers célestes, chantent 1 .... » Et vous pouvez juger de ce que cela doit être à l'église, maître Marner, avec le basson et le chœur. On ne peut s'empêcher de croire que Ton soit déjà dans un monde meilleur. Je ne voudrais pourtant pas mal parler de celui-ci, attendu que Ceux qui nous y ont mis en savent plus que nous;

1. Texte : Hark the herald angels sing. Premiers mots d'un cantique de Noël. (N. du Tr.)

mais quand on songe à l'ivrognerie et aux querelles, ainsi qu'aux mauvaises maladies et aux angoisses des mourants, — choses que j'ai vues maintes et maintes fois, — on est reconnaissant d'entendre parler d'un séjour plus heureux. L'enfant chante joliment, n'est-ce pas, maître Marner?

— Oui, joliment bien, » répondit Silas distraitement.

Le noël, avec son rythme martelé, avait résonné à ses oreilles comme une musique étrange, tout à fait différente de celle d'une hymne, et ne pouvait aucunement produire l'effet auquel Dolly s'attendait. Mais Silas voulait lui montrer qu'il était reconnaissant, et la seule manière qui lui vint à l'esprit fut d'offrir à Aaron un autre petit morceau de gâteau.

« Oh, non, je vous remercie, maître Marner, dit Dolly, rabaissant les mains empressées d' Aaron. Il faut que nous retournions chez nous maintenant. Par conséquent, je vous dis au revoir, maître Marner. Si vous ressentez jamais quelque mal intérieur, et que vous ne puissiez pas travailler, je viendrai nettoyer à votre place, et j'irai vous chercher un peu de nourriture, — de bon cœur. Mais je vous demande et je vous prie de cesser de tisser le dimanche; c'est mauvais pour l'âme et pour le corps. L'argent qui vient de cette manière est un mauvais lit de repos au dernier moment, s'il ne s'enfuit pas comme la gelée blanche, personne ne sait où. Vous m'excuserez d'avoir pris cette liberté avec vous, maître Marner,

car je vous veux du bien, en vérité. Faites votre révérence, Aaron. »

Silas dit au revoir à Dolly, et la remercia cordialement en lui ouvrant la porte. Toutefois, malgré lui, il se sentit soulagé lorsqu'elle fut partie, — soulagé de pouvoir tisser de nouveau et gémir à son aise. Cette manière simple de comprendre la vie et le bien-être, au moyen de laquelle Dolly avait essayé d'encourager Silas, n'était pour lui qu'un bruit éloigné d'objets inconnus, que son imagination était impuissante à se représenter. Les fontaines de l'amour du prochain et de la foi dans l'amour divin n'avaient pas encore été ouvertes, et son âme ressemblait encore au petit ruisseau rétréci *. Il n'y avait qu'une différence, c'est que le mince sillon tracé dans le sable était bloqué, et que l'eau s'en allait errant au hasard vers de ténébreux obstacles !

Et ainsi, malgré les paroles honnêtes et persuasives de M. Macey et de Dolly Winthrop, Silas passa la journée de Noël dans la solitude, mangeant sa viande le cœur attristé, bien qu'elle lui eût été offerte par une bonne voisine. Le matin, il regarda la gelée noire qui semblait s'appesantir cruellement sur chaque brin d'herbe, tandis que le vent glacial faisait frissonner la mare rouge à moitié gelée. Mais vers le soir la neige se mit h tomber, et lui voila même cette

i. Allusion aux dernières lignes du chapitre h, page 36. (N. du Tr.)

lugubre perspective, en le renfermant étroitement avec son chagrin concentré. Et tout le long de la soirée, il resta assis dans sa demeure dépouillée du trésor, ne se souciant pas de fermer ses volets ou sa porte, se pressant la tête entre les mains et gémissant jusqu'à ce que le froid le saisit et l'avertit que son feu n'était plus qu'une cendre grise.

Personne en ce monde, excepté lui, ne savait que Siias était le même homme qui, aimant jadis son prochain avec une tendre affection, avait eu confiance dans une bonté invisible. Même à ses yeux, cette expérience de sa vie passée était devenue obscure.

Cependant, dans le village de Raveloe les cloches sonnaient joyeusement, et l'église était plus remplie que pendant tout le reste de l'année, par des fidèles dont les visages vermeils apparaissaient au milieu des nombreux rameaux d'un vert foncé, — fidèles préparés à un office plus long que de coutume, grâce à un déjeuner odorant de rôties et de bière. Ces verts rameaux, l'hymne et l'antienne qu'on n'entendait jamais qu'à Noël, même le Credo de saint Athanase, — qui ne se distinguait des autres que parce qu'il était plus long et avait une vertu exceptionnelle puisqu'on ne le lisait que dans de rares occasions, — produisaient un vague sentiment d'allégresse, pour lequel les adultes n'auraient pas plus trouvé d'expression que les enfants. C'était le sentiment que quelque chose de grand et de mystérieux avait été accompli

pour eux là- haut dans le ciel , et ici-bas sur la terre, — quelque chose qu'ils s'appropriaient par leur présence. Ensuite, les fidèles aux visages vermeils s'en retournèrent chez eux à travers le froid noir et piquant, se sentant libres, pendant le reste du jour, de manger, de boire, et de se réjouir, et usant sans crainte de cette liberté chrétienne.

A la réunion de famille chez le squire Cass ce jour-là, personne ne parla de Dunstan, — personne ne regrettait son absence, ou ne craignait qu'elle durât trop longtemps. Le docteur et sa femme, l'oncle et la tante Kimble étaient présents. La conversation annuelle de la fête de Noël eut lieu sans aucune omission. Elle atteignit son point culminant quand M. Kimble raconta ce qu'il avait vu et entendu, à l'époque où il étudiait la médecine dans les hôpitaux de Londres trente ans auparavant, se gardant bien de passer sous silence les anecdotes remarquables concernant sa profession, qu'il avait alors recueillies. Là-dessus suivirent les cartes, avec l'insuccès traditionnel de la tante Kimble pour en fournir une de la même espèce; puis, l'irascibilité de l'oncle Kimble à propos du trick au whist l . Lorsqu'il n'était pas de son côté, il se l'expliquait rarement sans une inspection générale de toutes les levées, pour s'assurer

1. Jeu devenu à la mode en France. On le joue avec 52 cartes qui sont réparties entre 4 joueurs, généralement. Ceux-ci sont deux à deux. Il y a 13 levées. La 1 e levée de deux des partenaires est le trick. (N. du Tr.)

qu'elles avaient été faites conformément aux vrais principes. Le tout était accompagné de la forte odeur des grogs fumants.

Mais, la réunion du jour de Noël étant purement une réunion de famille, ne représentait point la fête brillante par excellence de la saison à la Maison Rouge. C'était le grand bal de la veille du jour de Tan qui faisait la gloire de l'hospitalité du squire, comme il avait fait celle de l'hospitalité de ses ancêtres depuis un temps immémorial. C'était là l'occasion où tous les membres de la société de Raveloe et de Tarley — soit les anciennes connaissances séparées par de longues routes sillonnées d'ornières, soit les connaissances refroidies par des différends relatifs à la possession de veaux échappés, soit les connaissances qui s'étaient établies par une condescendance intermittente — comptaient se rencontrer et se comporter avec des convenances réciproques. C'était là l'occasion où les belles dames qui venaient en trousse, envoyaient d'avance des caisses contenant quelque chose de plus que leur toilette de bal. La fête, en effet, ne devait pas durer qu'une soirée, à l'instar d'un mesquin divertissement de ville, alors que toutes les provisions de bouche sont mises immédiatement sur la table, et que la literie est insuffisante. La Maison Rouge était approvisionnée comme pour un siège. Quant aux lits de plume disponibles, prêts à être étendus par terre, ils étaient aussi nombreux qu'on pouvait naturellement s'y attendre dans

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une famille qui avait tué ses oies pendant bien des générations.

Godfrey Cass soupirait après cette veille du jour de l'an , avec une impatience folle et irréfléchie qui le rendait à moitié sourd aux importunités de l'anxiété, sa compagne.

« Dunsey reviendra bientôt à la maison; il y aura une grande scène; comment réduirez-vous sa rancune au silence? disait Panxiété.

— Oh, il ne reviendra peut-être pas à la maison avant la veille du jour de Tan, répondait Godfrey. Alors je serai assis près de Nancy, je danserai avec elle, et j'obtiendrai un doux regard, quoi qu'elle fasse.

— Mais on a besoin d'argent autre part, reprenait l'anxiété, d'une voix plus forte; comment vous en procurerez-vous sans vendre l'épingle de diamant de votre mère? Et si vous n'en trouvez pas?...

— Eh bien, mais il peut arriver quelque événement qui rende les choses plus faciles. Dans tous les cas, il y a pour moi un plaisir qui est proche : Nancy vient à la soirée.

— C'est vrai, mais supposez que votre père pousse les choses à ce point que vous soyez obligé de refuser de vous marier avec elle, et de donner vos raisons?...

— Retenez votre langue, et ne me tourmentez pas. Je puis voir les yeux de Nancy exactement comme ils me regarderont, et sentir déjà sa main dans la mienne. »

Toutefois, l'anxiété continua de parler, bien que

ce fût au milieu de la société bruyante de Noël : elle refusa de s'apaiser complètement, même avec beaucoup de boisson.

Quelques femmes, je l'avoue, ne paraîtraient pas à leur avantage, si elles chevauchaient en croupe, vêtues d'un manteau de voyage marron et d'un chapeau de castor de la même couleur, dont le fond ressemble à une petite casserole. En effet, un vêtement rappelant la houppelande d'un cocher, et qui a été coupé dans un petit morceau de drap avec lequel on n'a pu que confectionner des pèlerines en miniature, n'est pas bien propre à cacher les défauts des formes. D'ailleurs, le marron n'est pas une nuance propre à faire vivement ressortir les joues blêmes. C'était un triomphe d'autant plus grand de la beauté de Mlle Nancy Lammeter, de paraître tout à fait séduisante dans un tel costume, quand, assise en trousse sur un coussin, derrière son père grand et droit, elle lui enveloppait la taille d'un de ses bras, et regardait en bas, avec une anxiété vigilante, les mares et les flaques d'eau recouvertes d'une neige traîtresse, qui envoyaient des éclaboussures formidables sous les coups des pieds de Dobbin. Un peintre l'eût peut-être préférée dans ces moments

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