II, Corinthiens XII, 2 et 3. (N. du Tr.) ç
cherchez sur moi; cherchez dans ma demeure, car je ne suis pas allé autre part. »
Les perquisitions furent faites, et se terminèrent par la découverte que William fit du sac bien connu, vide et fourré derrière la commode de la chambre de Silas. Là-dessus, William exhorta son frère à confesser sa faute et à ne pas la cacher plus longtemps. Silas dirigea sur son ami un regard de vif reproche, en lui disant :
« William, depuis neuf ans que nous vivons ensemble, m'avez-vous jamais entendu dire un mensonge? Mais Dieu me justifiera.
— Mon frère, lui dit William, comment aurais-je appris ce que vous pouvez avoir accompli dans les cellules secrètes de votre cœur, pour donner à Satan l'avantage sur vous? »
Silas regardait toujours son ami. Soudainement, une profonde rougeur se répandit sur son visage, et il allait parler avec impétuosité, lorsqu'une commotion intérieure, qui fit rentrer cette rougeur et le fit trembler, parut l'arrêter de nouveau. Enfin, il dit d'une voix faible, en fixant Willliam :
« Je me souviens maintenant : le couteau n'était pas dans ma poche. »
William répondit :
« Je ne sais pas ce que vous voulez dire. »
Cependant, les autres personnes présentes se mirent à demander à Silas, où, suivant lui, le couteau se trouvait; mais il ne voulut pas donner d'autre explication. Il ajouta seulement :
« Je suis cruellement frappé, je ne puis rien dire. Dieu me justifiera. »
L'assemblée, revenue dans la sacristie, délibéra de nouveau. Tout recours aux mesures légales, à l'effet d'établir la culpabilité de Silas, était contraire aux principes de l'Église de la Cour de la Lanterne. D'après ces principes, les poursuites étaient défendues aux chrétiens, lors même que le fait eût été moins scandaleux pour la communauté. Toutefois, il était du devoir des membres de prendre d'autres mesures, afin de découvrir la vérité, et ils résolurent de prier et de jeter le sort l . Cette résolution ne peut causer de l'étonnement qu'aux personnes étrangères à cette obscure vie religieuse qui se passe dans les ruelles de nos villes. Silas s'agenouilla avec ses frères, comptant sur l'intervention directe de la divinité pour prouver son innocence, mais sentant que, malgré tout, de l'affliction et des chagrins lui étaient réservés, et que sa confiance dans l'humanité venait d'être cruellement meurtrie. Le sort déclara que Silas Marner était coupable. Il fut solennellement exclu de la secte, et sommé de rendre l'argent volé : ce serait seulement après avoir avoué sa faute en signe de repentir, qu'il pourrait être reçu de nouveau dans le giron de son Église. Marner écouta en silence. Enfin, lorsque tout le monde se leva pour partir, il s'avança
i. Coutume en grand usage chez les Juifs, et dont la Bible rapporte de nombreux exemples. (N. du Tr.)
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vers William Dane, et, d'une voix que l'agitation faisait trembler, il lui dit :
« La dernière fois que je me suis servi de mon couteau, je m'en souviens, c'est quand je l'ai pris pour vous couper une bande. Je ne me rappelle pas l'avoir remis dans ma poche. C'est vous qui avez volé l'argent, et tramé un complot pour m'imputer ce péché *. Mais vous pouvez prospérer malgré cela; il n'y a pas de Dieu de justice gouvernant la terre avec équité; il n'existe qu'un Dieu de mensonge, portant de faux témoignages contre l'innocent. »
Il y eut un frémissement général, à ce blasphème.
William dit avec humilité :
« Je laisse à nos frères le soin de juger si cela est la voix de Satan ou non. Je ne puis que prier pour vous, Silas. »
Le pauvre Marner sortit avec ce désespoir dans l'âme, — avec cet ébranlement de la confiance en Dieu et dans l'humanité, qui touche presque à la folie chez une nature aimante. Le cœur amèrement blessé, il se dit : « Elle aussi me rejettera. » Et il pensa que si Sara ne croyait pas le témoignage porté contre lui, la foi entière de cette jeune fille devait être bouleversée comme l'était la sienne. Pour des personnes accoutumées à raisonner sur les formes que leurs sentiments religieux ont revêtues, il est difficile d'en-
1. Texte : to lay the sin at my door, pour mettre le péché à ma porte. Expression biblique. — Voy. Genrse, IV, 7. (N. du Tr.)
trer dans cet état d'esprit simple et naturel, où la forme et le sentiment n'ont jamais été séparés par un acte de la réflexion. Nous sommes inévitablement portés à croire qu'un homme dans la position de Marner, aurait commencé par mettre en doute la validité d'un appel fait à la justice divine en jetant le sort. Mais, pour lui, c'eût été un effort de libre pensée tel qu'il n'en avait jamais connu; et il lui eût fallu faire cet effort dans un moment où toute son énergie était absorbée par les angoisses de sa foi déçue. S'il y a un ange qui enregistre les chagrins des hommes aussi bien que leurs péchés, il sait combien sont nombreuses et intenses les peines qui naissent de fausses idées dont personne n'est coupable.
Marner s'en retourna chez lui. Pendant une journée entière, il resta assis, seul, étourdi par le désespoir, sans éprouver aucun désir d'aller trouver Sara pour essayer de lui faire croire à son innocence.
Le second jour, il chercha un refuge contre l'incrédulité qui l'engourdissait, en se mettant à son métier et en travaillant sans relâche, comme de coutume. Peu d'heures après, le pasteur et l'un des diacres venaient lui apporter un message de Sara, l'informant qu'elle considérait son engagement envers lui comme rompu. Silas reçut le message en silence. Détournant ensuite ses regards qu'il avait fixés sur les messagers, il se remit au travail à son métier. Au bout d'un peu plus d'un mois, Sara épousa
William Dane ; et bientôt les frères de la Cour de la Lanterne apprirent que Silas avait quitté la ville.