II, Les Rois, XII, 3. (N. du Tr
facilement par ceux qui n'ont jamais mis à l'épreuve leur force de renoncement — de s'opposer à un acte qui, sans aucun doute, devait faire le bonheur d'Eppie; et il sentit qu'il était de son devoir de manifester son autorité, pour l'amour de sa fille.
« J'aurais pensé, Marner, dit-il d'un ton sévère, j'aurais pensé que votre affection pour Eppie vous aurait fait vous réjouir d'une chose dont dépend son bonheur, môme si cela vous obligeait h faire quelque sacrifice. Vous devriez vous souvenir que votre vie est incertaine, et qu'Eppie est maintenant arrivée à un âge où son sort peut être bientôt fixé d'une manière bien différente de ce qu'il serait dans la maison de son père. Qu'il lui arrive d'épouser quelque humble ouvrier, et alors, quoi que je puisse faire pour elle, il ne dépendra plus de moi de la rendre heureuse. Vous lui barrez la voie du bien-être; et, bien qu'il me soit pénible de vous blesser après ce que vous avez fait, et après ce que je n'ai pas fait, je sens maintenant que l'obligation m'incombe d'insister pour prendre soin de mon enfant. Je veux remplir mon devoir. »
Il serait difficile de dire qui fut le plus profondément agité, de Silas ou d'Eppie, par les dernières paroles de Godfrey. Les pensées d'Eppie avaient été très actives pendant qu'elle écoutait la contestation entre le père aimé depuis longtemps, et ce nouveau père presque inconnu, — ce nouveau père venant soudainement se mettre à la place de l'ombre noire et
indécise qui avait tenu l'anneau nuptial, et l'avait mis au doigt de sa mère. Son imagination s'était précipitée dans le passé et dans l'avenir, et s'était livrée à des conjectures et à des prévisions pour comprendre ce que signifiait cette paternité révélée. En outre, il y avait, dans les dernières paroles de Godfrey, des mots qui contribuaient à rendre ces prévisions particulièrement définies. Ce n'est pas que ces pensées, soit sur le passé, soit sur l'avenir, eussent aucune influence décisive sur la résolution d'Eppie, car cette résolution avait été fixée par les sentiments qui vibraient au son de chacune des paroles proférées par Silas. Mais, même en dehors de ces sentiments, le double courant des réflexions de la jeune fille fit naître en elle une répulsion pour le sort qu'on lui offrait, et pour ce père qui venait de se révéler.
La conscience de Silas, d'un autre côté, était de nouveau tourmentée. Il était saisi de la crainte que l'accusation de Godfrey ne fût vraie, et que sa propre volonté ne s'élevât comme un obstacle au bonheur d'Eppie. Pendant quelques instants, il resta silencieux, luttant avec lui-même, car il voulait se maîtriser assez, avant de prononcer des paroles qui lui coûtaient. Elles sortirent enfin, tremblantes, de sa bouche.
« Je ne dirai plus rien. Ce sera comme vous voudrez. Parlez à l'enfant. Je ne veux rien empêcher. »
Nancy elle-même, malgré toute la sensibilité délicate de son cœur, partageait l'opinion de son
mari, que le désir de Marner de garder Eppie n était pas justifiable, après que le vrai père de celle-ci s'était fait connaître. Elle sentait que l'épreuve était très dure pour le pauvre tisserand, mais ses principes personnels ne lui permettaient pas de douter qu'un père légitime n'eût des droits primant ceux d'un père adoptif, quel qu'il fût. En outre, Nancy, qui avait été accoutumée toute sa vie à ne manquer de rien, et à jouir des privilèges d'une position honorable, ne pouvait pas apprécier les plaisirs que la première éducation et les premières habitudes associent avec tous les petits buts, et avec tous les efforts des pauvres de naissance. A ses yeux, Eppie, recouvrant les droits du sang, entrait en possession d'un bien-être incontestable, dont elle avait été trop longtemps privée. C'est pourquoi elle avait entendu les dernières paroles de Silas avec soulagement, et avait pensé, comme Godfrey, que leur désir était accompli.
« Eppie, ma chère, » dit Godfrey, en regardant sa fille, non sans éprouver quelque embarras à l'idée qu'elle était assez âgée pour le juger : « nous désirerons toujours vous voir montrer de l'affection et de la reconnaissance à un homme qui vous a tenu lieu de père pendant tant d'années, et nous nous efforcerons de vous aider à le rendre complètement heureux. Mais nous espérons que vous en viendrez à nous aimer comme vous l'aimez; et, bien que je n'aie pas été ce qu'un père aurait dû être à votre égard depuis si
longtemps, je veux faire tout ce que je pourrai pour vous jusqu'à ma mort, et vous pourvoir comme mon unique, enfant. Vous aurez en ma femme la meilleure des mères : ce sera là un bonheur dont vous n'avez pas joui depuis que vous êtes assez âgée pour le connaître.
— Ma chère, vous serez un trésor pour moi, dit Nancy de sa voix douce. Il ne nous manquera plus rien lorsque nous aurons notre fille. »
Eppie ne s'avança point pour s'incliner de nouveau devant M. et Mme Cass. Elle tenait la main de Silas dans la sienne, la serrant avec force, — c'était une main de tisserand, dont le creux et le bout des doigts étaient sensibles à un tel serrement. En même temps, elle parla d'un ton plus décisif et plus froid qu'auparavant :
« Merci, madame, merci, monsieur, de vos offres; elles sont très belles et de beaucoup au-dessus ij mes désirs; car je n'aurais plus de plaisir dans la vie si j'étais obligée de quitter mon père, et si je le savais assis chez nous, pensant à moi et souffrant de sa solitude. Nous avons été habitués à être heureux ensemble tous les jours, et je ne puis concevoir aucun bonheur sans lui. Il dit qu'il n'avait personne au monde avant que je lui fusse envoyée, et qu'il n'aurait plus personne si je le quittais. Il a pris soin de moi, et il m'a aimée depuis le commencement; je lui resterai attachée tant qu'il vivra, et personne ne s'interposera entre lui et moi.
— Mais il faut que vous soyez sûre, Eppie, dit Silas à voix basse, il faut que vous soyez sûre que jamais vous ne regretterez d'avoir préféré rester avec des pauvres gens, ne possédant que de mauvais habits» et des choses médiocres, lorsqu'il dépendait de vous d'obtenir tout ce qu'il y a de meilleur. »
Sa susceptibilité à cet égard s'était accrue, tandis qu'il écoutait les paroles sincères et affectueuses d'Eppie.
« Je ne pourrai jamais le regretter, mon père, ditelle. Je ne saurais à quoi penser, ni que désirer, en me voyant entourée de belles choses auxquelles je n'ai pas été habituée. Et ce serait pour moi une triste besogne de porter de beaux habits, d'aller en cabriolet et de m'asseoir à une place réservée à l'église, si tout cela faisait croire à ceux que j'aime, que ma compagnie ne leur convient plus. A quoi pourraisje donc m'intéresser? »
Nancy interrogea Godfrey d'un regard douloureux. Mais les yeux de celui-ci étaient fixés vers la terre, à l'endroit où il remuait le bout de sa canne, comme s'il était occupé à réfléchir distraitement à quelque chose. Elle pensa qu'il y avait une parole qui s'échapperait avec plus de convenance de ses lèvres que de celles de son mari.
« Ce que vous dites est naturel, ma chère enfant, — il est naturel que vous restiez attachée à ceux qui vous ont élevée, fit-elle, avec douceur: pourtant, vous avez un devoir à remplir envers votre père légitime.
Peut-être n'est-ce pas de votre côté seulement qu'il faille se résigner à faire un sacrifice. Du moment que votre père vous ouvre sa demeure, il me semble qu'il serait raisonnable, à vous, de ne pas la fuir.
— Je ne puis pas me figurer que j'aie un autre père que le mien, » dit Eppie, avec impétuosité, et les larmes lui montaient aux yeux. « Mon rêve a toujours été d'avoir un petit chez-nous, où il serait assis au coin du foyer, tandis que je travaillerais et que je ferais tout ce qu'il faut pour lui. Je ne puis pas m'imaginer une autre demeure que la nôtre. Je n'ai pas été élevée pour être une dame, et je ne saurais m'habituer à cette idée. J'aime les ouvriers, leur nourriture et leurs coutumes. Et, termina-t-elle, d'un ton véhément, pendant que ses larmes tombaient, je suis fiancée à un ouvrier qui habitera avec mon père, et qui m'aidera à en prendre soin. »
Godfrey porta ses regards sur Nancy; il avait le visage enflammé, et ses yeux dilatés lui cuisaient. Cet échec d'un projet qu'il avait entrepris, avec la haute idée qu'il allait, en quelque sorte, racheter la plus grande faute de sa vie, lui fit trouver suffocant l'air de la pièce.
« Partons, Nancy, dit-il, à voix basse.
— Nous ne parlerons pas de cela plus longtemps aujourd'hui, dit Nancy, en se levant. Nous vous voulons beaucoup de bien, ma chère; et à vous aussi, Marner. Nous reviendrons vous voir. Il se fait tard, maintenant. »
De cette façon, elle justifia le brusque départ de son mari, car Godfrey s'était dirigé tout droit vers la porte, incapable de proférer une parole de plus.