‹ Silas MarnerChapitre 34 sur 37 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Nancy et Godfrey s'en retournèrent chez eux en silence, à la lumière des étoiles. Quand ils entrèrent clans le salon lambrissé de chêne, Godfrey se jeta dans son fauteuil, tandis que Nancy, après s'être débarrassée de son chapeau et de son châle, vint se placer debout à son côté, près du foyer; car elle ne voulait pas le quitter, même quelques minutes. Cependant, elle craignait de proférer aucune parole qui pût froisser les sentiments de son époux. Enfin, Godfrey tourna la tête vers Nancy, et leurs yeux se rencontrèrent, restant à se fixer, sans qu'il y eût aucun mouvement ni d'un côté ni de l'autre. Ce regard calme et réciproque du mari et de l'épouse qui ont confiance l'un dans l'autre, est comme le premier moment de repos ou de sécurité après une grande fatigue ou un grand danger. Il ne doit être troublé ni par des paroles ni par des actions qui empêcheraient de sentir les premières jouissances de l'apaisement.

Mais bientôt il tendit la main; et, comme Nancy

y mettait la sienne, il attira à lui sa femme, et dit :

« C'est fini! »

Toujours debout à son côté, elle se baissa pour lui donner un baiser; puis elle reprit : « Oui, je crains que nous ne soyons obligés de renoncer à l'espérance de l'avoir pour fille. Il ne serait pas raisonnable de vouloir la forcer de venir chez nous contre son gré. Nous ne pouvons pas changer son éducation, ni ce qui en est résulté.

— Non, » répondit Godfrey, d'un ton net et décisif qui contrastait avec sa parole généralement nonchalante et molle : « Il y a des dettes qu'on ne saurait payer comme les dettes d'argent, en donnant un surplus pour les années qui se sont écoulées. Pendant que j'ai continuellement différé, les arbres ont grandi,... il est trop tard maintenant. Marner avait raison dans ce qu'il disait au sujet de l'homme qui éloigne de sa porte une bénédiction : cette bénédiction échoit à quelque autre personne. Autrefois, j'ai voulu passer pour ne pas avoir d'enfants, Nancy. Aujourd'hui, je passerai contre mon gré pour ne pas en

avoir. »

Nancy ne parla pas immédiatement, mais un moment après, elle demanda : « Vous ne direz pas alors qu'Eppie est votre fille?

— Non : quel bien en résulterait-il pour n'importe qui?... rien que du mal. Je dois faire pour elle ce que je pourrai dans la condition qu'elle choisit. Mais

il est nécessaire que je sache qui elle a l'intention d'épouser.

— S'il n'y a aucune utilité à dire la chose, » reprit Nancy, qui, maintenant, se croyait autorisée, pour se soulager, à s'abandonner à un sentiment qu'elle avait essayé d'étouffer jusque-là, « je vous serais reconnaissante d'éviter à papa et à Priscilla le chagrin d'apprendre jamais ce qui a eu lieu dans le passé, • sauf ce qui concerne Dunsey ; car cela, on ne peut l'empêcher. V

— Je mettrai la chose dans mon testament,... je crois que je la mettrai dans mon testament. Je n'aimerais pas qu'on découvrît quoi que ce fût après ma mort, — comme cette affaire au sujet de Dunsey, dit Godfrey, d'un air méditatif. Mais je ne verrais que des difficultés surgir, si je parlais à présent. Il faut que je fasse mon possible pour rendre Eppie heureuse, à sa manière. Il me vient une idée, ajouta-t-il, après s'être arrêté un instant, Aaron Winthrop est son fiancé; c'est de lui qu'elle a voulu parler. Je me rappelle avoir vu ce jeune homme revenir de l'église avec elle et avec Marner.

— Eh bien, il est très sobre et très laborieux, » dit Nancy, essayant d'envisager la chose aussi gaiement que possible.

Godfrey retomba dans ses réflexions. Bientôt après, il regarda Nancy avec tristesse, et lui dit :

« C'est une bien belle et bien charmante jeune fille, n'est-ce pas, Nancy?

— Oui, mon ami, et elle a vos cheveux et vos yeux; j'ai été étonnée que cela ne m'eût pas frappée auparavant.

— Je crois qu'elle m'a pris en aversion à l'idée que j'étais son père : j'ai pu voir qu'elle changeait d'attitude après ma déclaration.

— Il lui a été impossible de supporter la pensée de ne pas regarder Marner comme son père, » dit Nancy, qui ne désirait pas confirmer la douloureuse impression de son mari.

« Elle s'imagine que j'ai mal agi envers sa mère, aussi bien qu'envers elle-même. Elle me croit pire que je ne suis. Mais il n'y a pas moyen d'empêcher qu'elle ne le croie : elle ne pourra jamais tout savoir. C'est une partie de mon châtiment, Nancy, que ma fille ait de l'aversion pour moi. Je n'aurais jamais eu ces ennuis si j'avais été sincère à votre égard, — si je n'eusse pas été un insensé. Je n'étais pas en droit d'attendre d'un tel mariage autre chose que du mal, surtout en évitant de remplir mes devoirs de père. »

Nancy restait silencieuse : son esprit de droiture ne lui permettait pas de chercher à émousser la pointe aiguë de ce qu'elle considérait comme un juste remords. Godfrey parla de nouveau un instant après, mais le son de sa voix avait subi quelque changement : un accent de tendresse tempérait le ton qu'il venait de prendre pour s'accuser lui-même.

« Et je vous ai obtenue, malgré tout, Nancy. Cepen-

dant j'ai murmuré, j'ai été mécontent parce qu'il me manquait un autre bien, — comme si je le méritais.

— Vous n'avez jamais failli à votre devoir envers moi, Godfrey, dit Nancy, avec une sincérité calme. Mon seul ennui disparaîtrait, si vous vous résigniez au sort qui nous a été fait.

— Eh bien, peut-être qu'il est encore temps de me réformer un peu sous ce rapport; bien que ce soit réellement trop tard pour certaines choses, quoi qu'en dise le proverbe *. »

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