‹ Silhouettes allemandesChapitre 13 sur 13 · LES KRUPP (VON BOHLEN · texte numérisé non relu

LES KRUPP (VON BOHLEN

Quand on écrit l'histoire de la famille Krupp et de ses usines, on néglige trop deux faits particuliers qui ont une signification extraordinaire et qui sont les deux principales illustrations des seigneurs d'Essen et de leur fortune. Ces deux faits sont que, par deux fois, les directeurs assurèrent la prospérité de leurs affaires en commettant des pirateries, en copiant des inventions étrangères, et qu'à deux reprises une femme se trouva à la tête de Tentreprise, jadis pour donner Tessor à une création qui frôlait la faillite, aujourd'hui pour jouir d'une fabuleuse richesse qu'accroît prodigieusement encore la guerre actuelle.

Ainsi donc, la base même de la colossale

usine repose sur des vols et des contrefaçons. Ainsi donc deux cœurs féminins ont eu la hardiesse de ne rêver qu'à la destruction et à la mort.

L'histoire de Bertha Krupp, la reine actuelle d'Essen, n'est pas passionnante ; elle pourrait même avec quelques variantes se résumer en peu de lignes. A l'âge de seize ans, elle devint la légataire universelle de son père mort tragiquement et elle épousa plus lard Gustave von Bohlen und Halbach, attaché d'ambassade à Rome. Le désaccord des historiographes consiste en ceci ": comment fut conclu ce mariage ^ Mariage d'amour, disent certains qui prétendent que la rencontre à Rome fut un effet du hasard, mariage voulu par le Kaiser, a expliqué M. Henry W. Fischer dans son Histoire secrète de Bertha Krupp, publiée dans VEcho de Paris d'après les documents et le journal de la baronne d'Attavilla, première gouvernante.

La dynastie des Krupp usiniers commence

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avec Frédéric Krupp qui, le 20 novembre 1811, organisa un premier atelier de fonderie afin de faire concurrence à Tindustrie des aciers anglais. Frédéric s'était approprié les secrets de l'inventeur anglais Benjamin Himtsman. On voit encore à Essen la maison humble où Taïeul fit ses premiers rêves. Rêves tous déçus, car les déboires succédèrent aux déboires. Quelques associés dont s'entoura Frédéric lui jouèrent des tours auxquels sa femme ne dédaigna pas de collaborer. Ces infortimes successives n'amenèrent pas la chance dont parle le proverbe. Plusieurs fois Frédéric fut sur le point de fermer boutique ; il dut un jour vendre son cheval ; pourtant un moment il put croire que sa ténacité allait triompher : il fournissait à plusieurs pays les coins de frappe et il dut, sans argent et sans crédit, augmenter ses ateliers. C'eût été la fortune au bout de quelques années de labeur.

Mais le revers ne fut pas long à se montrer, les clients pour une cause ou pour une autre

délaissèrent Tusine. Frédéric, pour parer à la ruine, imita la signature paternelle ; il ne connut point la prison grâce à l'intervention de sa mère, mais tant de luttes et tant de chagrins r avaient épuisé. Il mourut le 8 octobre 1826 et à sa mort Fusine Krupp était riche de dettes et de charges.

A connaître les différents associés de feu son mari, Barbara ' Krupp connaissait un tantinet la direction des affaires et elle s'y consacra avec une énergie remarquable, en se faisant aider par son fils aîné Alfred qui n'avait alors que quatorze ans et demi.

Six ans d'un effort continu, réfléchi, forcené ramenèrent la clientèle. L'usine prospéra ; elle prospéra même au point que les deux fils aînés Alfred et Hermann se jalousèrent et qu'il naquit entre eux une rivalité préjudiciable au succès de l'entreprise. Barbara vit le danger et elle créa pour Hermann à Berndorf, en Autriche, une fabrique de couverts d'argenterie qui existe encore aujourd'hui.

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L'usine Krupp semblait donc devoir connaître des jours fortunés. Alfred, grâce à une piraterie, assura Tavenir. Il s'empara de l'invention d'un français, Pierre Ducroqoet, et se mit à fabriquer des canons en acier fondu. Celte piraterie sauva l'usine qui, en 1848 (année mauvaise pour toute l'industrie allemande), n'était pas épargnée par la stagnation des affaires. Cette annéelà, la famille dut vendre son argenterie.

Le rôle de Barbara était achevé ; elle céda sa dernière part à son fils Alfred qui devint le chef, le patron — le premier grand fournisseur de la mort. Il fabriqua des canons poiu- l'Allemagne, pour toute l'Europe, et les affaires augmentaient si rapidement qu'il fallait embaucher de nouveaux ouvriers.

Nouvelle piraterie en 1860 : on construit à Essen le premier marteau-pilon, invention du lillois Leporti^.

Le développement de l'usine fut dès lors extrêmement rapide. Il fallut procéder à des agrandissements, créer de nouveaux ateliers,

organiser de nouveaux services, installer un polygone à Meppen. Krupp devenait une puissance, Essenun Etat. Guillaume I*' offrit le titre de prince d'Essen à Alîred qui le refusa : « Je ne veux être que Krupp », répondit-il avec superbe. Mais ce qui mit le comble à la prospérité d*Essen, ce fut l'envoi à Texposition du Crystal Palace de Londres (1851) d'un bloc d'acier de quarante-cinq tonnes.

Petits faits aujourd'hui bien ouÈliés.

Alfred Krupp collabora à plusieurs expositions universelles françaises. Il envoya à Texposition universelle de Paris de 1855 un bloc d'acier de cent tonnes et un canon qui intéressa Napoléon III au point qu'il voulut voir Tinventeur, puis plus tard assister aux expériences. On ajoute même qu'il voulut commander trois cents de ces canons, mais que Krupp refusa l'offre. Néanmoins Krupp exposa encore en 1867 ; c'était trois ans avant la guerre. Alfred Krupp pour son canon de 50.000 kilogrammes coûtant

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540.000 francs reçut le grand prix et fut décoré des mains mêmes de l'impératrice Eugénie,

Alfred Krupp mourut le 14 juillet 1887, laissant à son fils Frédéric-Alfred le soin d'administrer Fusine colossale qui grandit encore par le seul fait de la force acquise.

De nouveaux ateliers furent ajoutés, de nouvelles fabrications furent entreprises, on construisit même une opulente résidence, l'Essençr-Hof, où on traita magnifiquement les envoyés des puissances étrangères venant acheter des canons. Tous les (m s Taccroissement du nombre des ouvriers prit une extension plus grande, et dans les coffres Targent affluait, venant aussi bien des pays étrangers que de l'Allemagne. L'usine Krupp devenait l'antre immense où on faisait vivre des milliers d'employés en créant des engins de mort.

En 1891, Frédéric-Alfred voulut agrandir les usines du côté de Rheinhausen. Une partie du terrain convoité appartenait à un petit

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fermier qui y élevait ses vaches. Cette prairie valait environ 12.500 francs. Frédéric-Alfred offrit 50.000 francs. Le fermier, qui était malin, trop malin même, demanda 2.500.000 francs, et il ne voulut pas baisser son prix. Frédéric-Alfred acheta des terrains un peu plus loin, y fit construire de nouveaux bâtiments, mais plus tard il avoua que son désir d'économie lui avait fait faire une mauvaise affaire. L'éloignement des agrandissements, le retard apporté à leur achèvement lui firent perdre l'avantage de quelques gros contrats. Il regretta toujours de ne pas avoir acheté pour plus de deux millions la prairie de douze mille francs.

Un jour, Frédéric-Alfred reçut une lettre le prévenant que ses propriétés seraient incendiées. Il réunit aussitôt ses 20.000 ouvriers, leur lut le contenu de la missive anonyme, puis ajouta : « Si l'un de vous veut mettre ce sinistre projet à exécution, libre à lui ; mais je vous préviens que je ne reconstruirai pas d'autre établissement métallur-

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gique ; j -ai asse? de revenus pour vivre sans cela çt j'ai besoin de repos, )>

Frédéric-Alfred était devenu un s^mi de Guillaume II. Celui qui rêvait de massacres et de conquêtes et celui qui engendrait les machines à massacrer ne pouvaient pas ne pas s'entendre. On se souvient peut-être (1) que Krupp fit cadeau au Kronprinz allemand — .âgé de sept ans -— d'un véritable fort minuscule construit sur ses plans dans le jardin de Potsdam, Est-ce par reconnaissance que plus lard le Kronprinz, à la mort mystérieuse de l'usinier, traita de misérablesi ceux qui avaient accusé de vices contre nature Frédéric-Alfred (2) ?

Après une vie plus familiale que celle menée par les précédents Krypp, après avoir montré sa réelle bonté en créant de ncmbreu^es œuvre» philanthropiques et sa bonhomie en se livrant à sa passion pour

(1) Le Kronprinz, pages 16, 17, 18, 19.

(2) Le Kronprinz, page 136.

la botanique, Frédéric-Alfred en novembre 1902 mourut, non sans avoir donné des raisons sérieuses de critiquer ses mœurs. 11 était l'ami de tout le groupe Moltke et Eulenbourg, et il semble bien prouvé qu'il se rendait fréquemment en Italie, à Caprée, où il se plaisait à renouveler, dans le décor magnifique de la mer discrète, certains exploits, jadis les plaisirs les plus grands de Tempereur Tibère. Il n'est pas invraisemblable que Krupp pour échapper à la tyrannie d'une fâcheuse renommée se soit donné la mort. Il laissait deux filles et une veuve. On fut surpris à l'ouverture du testament. La veuve et la fille cadette étaient négligées au profit de la fille aînée Bertha. M. Henry W. Fischer dans son Histoire secrète de Bertha Krupp semble être bien renseigné lorsqu'il dit que ce testament fut inspiré par Guillaume II, désireux de voir la colossale usine demeurer en une seule main et désireux sans doute de marier à son gré la plus riche héritière du monde pour

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acquérir personnellement une plus grande influence dans l'administration de Tusine collaboratrice de ses plans les plus chers.

Barbara Krupp la seconde fille n'appartient pas à Thistoire. Pauvre parti de trentesept millions, elle a épousé le baron von Wilmowski, fonctionnaire subalterne du ministère de rinlérieur. Mais Bertha Krupp — 375 millions de dot — fut Tobjet de nombreuseiS demandes en mariage ; on cite un chiffre — 1.300 ; il est respectable. N'estce pas un record ? Elle épousa finalement Gustave von Bohlen und Halbach, homme qui possède à un haut degré la capacité d'assimilation et qui, riche au-delà des plus grandioses rêves du temps modeste où il était simple attaché d'ambassade à Rome, tient à sa tranquillité, à sa fortune, et ne demande pas qu'on s'occupe de lui. Curieuse opposition : « Taffy », comme ses amis l'appellent, est né à La Haye, la ville de la paix, de l'humanité et des belles et nobles utopies. Taffy, qui a été autorisé par le Kaiser à

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mettre devant sou nom celui de Krupp, est, comme sa femme, un fervent du golf anglais, du tennis ; de plus c*est un collectionneur d'antiquités : les porcelaines chinoises Tintéressent particulièrement.

En 1910, lors de l'anniversaire de la fondation des usines Krupp, Guillaume a con^ féré à son riche et fidèle vassal l'ordre de l'Aigle Rouge et lui a donné le titre de baron. Taffy Krupp von Bohlen und Halbach est un homme prospère.

Sa femme, malgré quelques rumeurs qui lui donnent le même volage caractère que son aïeule Barbara, est simple, économe. On dit qu'elle ne voulut dépenser pour son trousseau de mariage que la somme modique de 1.250 francs, estimant que l'élégance n'engendrait pas le bonheur. Peut-être cette déclaration venait-elle très à propos ! Bertha Krupp jouerait malaisément le rôle de mannequin dans une maison de couture. Elle est grosse, lourde, gauche. Sa figure -est épaisse, sa chevelure abondante est bous-

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culée en un chignon sans méthode. La « Reine d'Essen », « Notre-Dame du Tonnerre », « rhéritière de la Manufacture du Diable », comme on appelait avant juillet 1914 Bertha Krupp, est volontiers plaisantée au delà du Rhin poiu* son peu de goût. Orgueilleuse de sa fortune, elle l'est ; ne menaça-t-elle pas une fois de cesser ses dons aux œuvres humanitaires parce que les journaux n^enregistraient pas assez hyperboliquement ses gestes généreux ?

Si dans le monde entier, en parlant d'Essen, on n'évoque que Bertha Krupp, son mari récolte aussi avec les larges revenus annuels les louanges, les décorations et les diplômes. Si le fameux canon allemand 420 a été baptisé « Grosse Bertha » (comme elle doit être fîère. Notre Dame du Tonnerre !), Herr Krupp von Bohlen a reçu de l'Université de Bonn, pour le même canon, le^ diplôme de docteur en philosophie !

Les usines d'Essen sont la plus colossale

entreprise particulière du monde entier. On en a fait si souvent la description qu'il est inutile, superflu, de la donner ici, dans ime élude sur les successifs directeurs de la « Manufacture du Diable ». Un point cependant ne doit pas être passé sous silence : ce n'est pas le chiffre des bénéfices, ni letendue des différentes propriétés ; c'est une initiative qui complète à merveille la gigantesque administration. Essen possède un bureau d'espionnage germaniquement, c'est-à-dire complètement organisé. Il ne s'agit pas d'apprendre seulement si tels ou tels clients sont solvables et si la moralité des acheteurs est parfaite, il faut aux Krupp von Bohlen défendre leur puissance, ils ont des dossiers sur tout le monde, leurs agents d'espionnage à l'étranger les tiennent au courant de ce qui se passe au sein des gouvernements, dans les fabriques d'Angleterre, de France et de Russie, des travaux et des découvertes des inventeurs, des savants, des chimistes dans le monde entier. Le bureau

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d'espionnage d'Essen n'est pas une annexe de simples références, c'est un centre d'une activité prodigieuse où se révèle une fois encore la tendance de tout esprit parfaitement allemand.

Et dans le même ordre moral, il ne faut pas oublier de mentionner, pour donner une idée juste de l'administration des Krupp, de ce qu'est cette formidable chose : (c le Kruppisme », la façon dont les usines d'Essen remplissent leurs contrats et livrent les commandes qui leur sont faites. Si l'Etat allemand est destinataire^ suivant les conventions, les livraisons sont faites aussi scrupuleusement que possible, mais si des Etats étrangers ont eu la sottise de se laisser prendre aux belles promesses qu'on a faites à leurs envoyés spéciaux dans les salons de l'Essener-Hof après un copieux dîner, arrosé de Champagne et de vins du Rhin, les Krupp livrent ce qu'ils veulent. Un client de la veille peut être demain un adversaire.

Pourquoi lui fournir les armes les

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le grand AHred ! Celte décoration ne ressemble en rien à notre Encouragement au bien ou à xm prix Monlhyon. C'est une médaille des vieux serviteurs, mais quelle médaille ! Cela s'appelle, à Essen, Y ordre de Vobus. Après vingt ans de travail, un ouvrier peut recevoir cet ordre qui consiste en une épingle de cravate, obus de platine monté sur or. Les hauts employés portent Tordre d'une fnçon moins apparente — en boutons à leurs manchettes.

Jamais les usines d^Essen n*ont connu une prospérité comparable h celle de l'époque actuelle. Frau Bertha Krupp von Bohîen et Taffy, son épou«, sont heureux.

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