LE DOCTEUR THEOBALD VON BETHMANN-HOLLWEG
M. Léonce Grasilier a publié naguère dans la Nouvelle Revue une fort curieuse élude sur les aïeux du chancelier von Bethmann- Hollweg. « Son grand-père et son grandoncle, au début du siècle dernier, exerçaient le honteux, mais lucratif métier de trali-
quants de chair humaine, ce qu'au delà du Rhin on appelait par euphémisme des marchands d'âmes (seelen verkaûfer). »
M. Grasilier cite, pour illustrer la conduite infâme des Bethmann, des pièces tirées des Archives nationales. En voici une qui est d'une terrible éloquence :
« Les habitants trop crédules de la Suisse, des rives du Rhin et d'autres parties de l'Allemagne, qui se laissaient prendre
dans les ciels des^maçchaiids d'âmes, étaient tenus en[ chartre^rivéé a Midebourg jusqu'au niomèjîlrdè.^iéûr' embarquement pour F Amérique septentrionale où ils étaient contraints de travailler gratis, pendant un certain nombre d'années, pour l'acquittement de la dépense de leur voyage et de leur passage. »
La même note ajoute que le nombre des passeports délivrés par la maison Bethmann augmente de plus en plus.
M. Léonce Grasilier nous apprend en outre que les Bethmann ne se contentaient pas de faire la traite des blancs ; ils spéculaient en grand sur les denrées coloniales et ils s'entremettaient pour faciliter à l'Autriche un gros emprunt en Hollande.
« On disait communément, dit M. Grasilier, la maison Bethmann ou les frères Bethmann, mais ceux-ci n'étaient en réalité que beaux-frères, la sœur du chef de la banque ayant épousé M. Hollweg. Celui-là, pour ne pas changer la raison sociale et considérant que le nom de sa femme avait pïus de
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valeur en affaires que le sien, crut devoir intervertir Tordre habituel et signer Bethmann-Hollweg au lieu de HoUweg-Belhmann. »
Lorsque M""® de Staël accomplit son premier voyage en Allemagne elle reçut Thospitalité de Simon Moritz Bethmann qui était d'autre part très intimement lié à la famille Gœthe.
Une sœur de ce Simon Moritz, Maria Bethmann, épousa en secondes noces un émigré français, le comte de Flavigny. Sa fille, la comtesse d'Agoult, qui se fit un nom dans les lettres sous le pseudonyme de Daniel Stern, a raconté dans ses Souvenirs ce qu'elle vit et ce qu'elle endura dans la famille des Bethmann, qui, très allemands et très protestants, très riches, avaient peu de goût pour le comte de Flavigny, français, catholique et pauvre. La fille de Maria Bethmann eut un salon très artiste ; elle fut la compagne libre de Liszt. Elle eut deux filles, l'une Cosima, qui après la mort de son pre-
mier mari, le musicien Hans von Bûlow, devint M"' Richard Wagner et Blandine, un peu plus âgée, qui devint M"® Emile OUivier.
« Le train de maison de mon oncle n'était pas d'un particulier, mais d'un prince, dit M""® d'Agoult. Il recevait avec grandeur la plus grande compagnie européenne. »
Et les honneurs venaient à la famille en même temps que l'argent. L'empereur d'Autriche donnait à Bethmann des titres de noblesse et l'empereur de Russie en faisait son consul général à Francfort. Grâce à ce poste, la maison Bethmann put octroyer aisément les passeports nécessaires à son infâme commerce.
Le grand-père du chancelier actuel fut le premier de la famille à se mêler à la vie politique. Avocat doué d'une facilité extraordinaire d'élocution, il devint professeur de jurisprudence à l'Université de Bonn et il fut anobli en raison de son immense savoir.
Il fut élu membre de la législature prussienne en 1840 et se mêla aux luttes consti-
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tutionnelles qui en 1848 furent à leur point culminant. Il fît dix ans plus tard partie d'un cabinet libéral comme ministre de F Instruction publique.
Theobald von Belhmann-Hollweg naquit le 29 novembre 1856 dans la province de Brandebourg, à Hohenfruow. Il fit ses études à Strasbourg, à Leipzig, à Bonn.
A Tuniversité de Bonn, il fut le condisciple de Guillaume, le Kaiser actuel. Tous les deux, ils firent partie de cette curieuse association d'étudiants, la Borussia (1).
Puis Theobald vint à Berlin afin d'achever ses études de droit qui devaient lui ouvrir la carrière de l'administration prussienne. En 1885, il avait vingt-neuf ans, il était assesseur à Potsdam. En 1886, il était mis à la tête du district d'Ober-Bemim. Dix ans ne s'étaient pas écoulés qu'il était déjà conseiller supérieur de préfecture à Potsdam pour devenir en 1899, par le favo-
(1) Le Kronprinz, page 38.
rilisme de son souverain, préfet de Bromberg. Il demeura peu dans cette place. II avait eu l'occasion de faire sa cour à son ancien camarade de la Borussia et son habileté à évoquer les vieux souvenirs lui valut d'être nommé, avant la fin de cette même année 1899, premier président de la province de Magdebourg, avec résidence à Potsdam où il pouvait voir tous les jours, bien que les besoins de sa charge ne demandassent point tant d'assiduité, son impérial protecteur. Après cinq ans d'une vie particulièrement agréable, Theobald fut nommé par décret au remplacement du baron Hammerstein, ministre de l'Intérieur. Et ce ne fut pas tout : deux ans plus tard, en 1907, l'empereur lui offrit le poste de secrétaire d'Etat de l'Intérieur de l'Empire, auquel on attachait la vice-présidence du ministère d'Etat prussien.
Le nouveau chancelier n'avait rien qui pouvait faire oublier le prince von Bûlow.
Autant celui-ci avait d'élégance, de séduc-
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lion, de rouerie et de finesse, autant Theobald avait' la réputation d'un bureaucrate régulier, ponctuel, sans envergure. Luimême avouait, du reste, qu'il n'entendait rien aux questions de politique extérieure.
Il Ta bien prouvé. Quant à son éloquence, elle est sujette à caution, puisque chacun de ses discours a donné lieu à des critiques et a permis de relever certaines phrases, certaines locutions qui demeureront dans l'histoire comme des « perles », dont son caractère ne sera pas particulièrement embelli.
M. l'abbé Wetterlé, ancien député d'Alsace-Lorraine, nous a donné ce portrait du chancelier ::
« Grand, large, mal bâti. Il agite, quand il parle, ses deux bras comme deux balanciers. Figure taillée à coups de hache, avec des rides profondes des deux côtés d'un nez épais. Barbe pleine. Voix basse et sourde.
Eloquence pesante. A toujours l'air préoccupé. Un bureaucrate lettré, sans aucune
envergure d'esprit. Vit au jour te jour, comme un bon expéditionnaire qui abat consciencieusement la tâche qu*on lui présente. N'était nullement préparé à la haute situation qu'il occupe. Chancelier de TEmpire et président du Conseil prussien, est resté, au milieu des écrasantes responsabilités qui Taccablent, le rond-de-cuir idéal, uniquement attaché à donner satisfaction à son employeur. Abandonne sans scrupule ses amis, se réconcilie avec ses adversaires, dès qu'il croit y trouver quelque avantage, ne sait pas donner la main comme tous ceux qui manquent de cœur, S'efforce d'ailleurs d'être ou de paraître honnête ; mais sait aussi mentir avec l'inconscience des hommes qui, poursuivant un but qu'ils croient honorable, n'hésiterlt pas sur le choix des moyens. A trompé tous les partis du Reichstag, mais réussi également à se les attacher tous par les services qu'il en exigeait. »
Lorsque von Bulow dut quitter la grande
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chancellerie après les histoires que Ton connaît, après avoir surtout mécontenté au plus haut point le susceptible et-bavard Guillaume pour avoir publiquement condamné la fameuse interview du Daily Telegraph, il fallait au Kaiser un chancelier obéissant et plat, à qui il fût facile de donner des ordres, assez quelconque pour n'être qu'un porteparole, assez reluisant pour ne pas paraître au peuple allemand qu'un mannequin.
Theobald von Bethmann-HoUweg était bien l'homme de la situation. Les affaires extérieures lui étaient, avait-il coutume de dire, tout à fait étrangères, Guillaume n'avait pas besoin d'un pilote, il voulait une sorte de contremaître souple. Il a été servi à souhait. Tous les journaux anglais et français sont d'accord à ce sujet et pour résumer ce sentiment, c'est encore à M. l'abbé Wetterlé qu'il convient d'avoir recours, car son séjour au Reichstag lui a permis, mieux qu'à tout autre, de bien comprendre ce que vaut le
docteur-philosophe Theobald von Bethmann-Hollweg :
« Von Belhmann-HoUweg n'a aucune personnalité. Il fut dès la première heure, il restera jusqu'au bout un instrument docile sur lequel un souverain détraqué et des collaborateurs sans conscience )ouer(Mittous les grands airs qu'ils voudront. Il est assez intelligent pour se rendre compte de son insuffisance. Dès lors, il s'en rapporte aux autres pour éclairer 5a religion et lui dicter sa ligne de conduite. Son action est aussi flottante que son geste, sa parole aussi incertaine que sa pensée. Il parle toujours avec la même conviction même quand, à quelques jours d'intervalle, il croit devoir soutenir des thèses qui se contredisent.
Chacun de ses discours était attendu avec une curiosité inquiète au Reichstag, parce qu'il était impossible de prévoir ce qu'on y trouverait. »
Avant la guerre, le monotone et insignifiant Theobald n'était pas en Allemagne
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universellement populaire. Les jourHaux illustrés de Topposition firent paraître de lui des caricatures fort ridicules. Il ne s'en soucia jamais. Il a toujours été philosophe et il sait fort bien faire la part du feu. 11 comprend qu'il ne peut pas être au poste important de chancelier par le calcul intéressé de Guillaume et n'en avoir que des agréments. Les égratignures des feuilles illustrées le laissèrent indifférent et ne troublèrent en rien son assiduité à servir aveuglément son maître.
Survint la guerre. Il est inutile d'insister sur les fameuses phrases que von Bethmann- HoUweg prononça en des heures critiques à la face de l'Europe, à la face du monde.
Pour expliquer l'agression contre la Belgique neutre, il déclara que « nécessité n'a pas de loi », et à Sir Edward Goschen, ambassadeur d'Angleterre à Berlin, il osa dire : « Vous allez donc nous faire la guerre pour un chiffon de papier, »
Von Bethmann-HoUweg lui-même s'oc-
Iroyait en celte occasion un surnom. Il ne sera connu dans Thisloire que comme « rhomme du chiffon de papier ».
Depuis ce discours retentissant, von Bethmann-HoUweg a tout tenté pour faire oublier ses expressions malheureuses. En décembre 1914, il recevait un correspondant américain de VAssociated Press à qui il faisait longuement ses confidences destinées à être rendues publiques. Il n'était plus question de chiffon de papier, mais de la duplicité de TAngleterre, des bons soins de TAUemagne en Belgique, des longs efforts allemands pour maintenir la paix en Europe, etc. En janvier 1915, le professeur allemand Lasson publia sur commande un panégyrique du chancelier qui recevait cette appellation glorieuse, mais ridicule : « Thomme actuel le plus éminent ». C'était une fois encore une attaque contre T Angleterre et une justification de la Kultur.
Le chancelier a la haine de TAngleterre et cette haine éclate dans toutes ses paroles,
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dans tous ses discours. N'a-t-il pas déclaré en décembre 1914 au Reichstag : « La responsabilité réelle de la guerre incombe à la Grande-Bretagne cpii aurait pu la rendre impossible en déclarant sans ambiguïté au gouvernement russe <iu'elle ne permettrait pas qu'une guerre continentale sortît du conflit austro-serbe. »
Trop de documents probants ont été publiés par les gouvernements russe, anglais et français pour que le monde puisse avoir le moindre doute sur la façon dont l'Allemagne a voulu la guerre et ces documents nous prouvent à nous les victimes de la duplicité des gouvernants allemands à quel point le chancelier sait travestir la vérité et mentir.
On connaît le dernier discours de von Belhmann-HoUweg au Reichstag le 9 décembre 1915. Il fallut museler les socialistes Scheidemann et Liebknecht et le chancelier put parler, parler pour ne rien dire de sensationnel. A la suite de cette séance, M. l'ab-
bé Wetterlé écrivait : « Tous les acteurs ont parfaitement joué leur rôle dans la comédie dont le scénario avait été si minutieusement arrangé par von Bethmann- HollWeg. Et dire que, dans les pays étrangers, il s'est trouvé des âmes candides pour suivre avec une attention passionnée des scènes enfantines du Guignol berlinois ! »
Une correspondance de Berlin adressée à un journal américain nous apprend que malgré la guerre le chancelier impérial parut en septembre 1915 à une cérémonie privée qui en temps de paix eût été « beaucoup plus splendide ».
Fraulein Isa von Bethmann-HoUweg épousait « l'homme de son choix », le comte von Zech-Bukersroda.
Vêtu de son costume de lieutenant-général, décoré de ses croix de fer de première et" de seconde classes, le descendant des trafiquants de chair humaine paraissait beaucoup plus vieux que l'orateur sanglé dans sa redingote à la tribune du Reichstag. Sa
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figure et ses yeux témoignaient de l'effort accompli pendant Tannée écoulée et sur ses tempes les cheveux étaient devenus blancs.
Le journal américain constate que sur le passage du couple il y avait beaucoup de femmes et d^enfants. Pas d'hommes. Ils sont tous sur les fronts.
Comment sera jugé le docteur Theobald von Bethmann-Hollweg dans l'avenir ?
Rappelons qu'une revue neutre, la Bibliothèque Universelle de Lausanne, a publié dans son numéro de septembre 1915 un article de M. Paul Stapfer intitulé « Leçons de guerre et questions de confiance ». Avant de citer ce que M. Stapfer dit du chancelier, il est bon de rappeler que le tribunal fédéral ' assigna la Bibliothèque Universelle pour cet article et notamment pour le passage que nous allons citer et obtint la condamnation de M. Maurice Millioud, le directeur de cette revue. Le numéro de septembre 1915 de la Bibliothèque Universelle a été saisi parce que le procureur général de la Confédéra-
lion, M. Burkhardl, jugea que Tordonnance du Conseil fédéral du 2 juillet 1915 qui vise les outrages envers les peuples, les chefs d'Etal et les gouvernements étrangers était applicable.
M. Stapfer écrivait : « On a lait à certains mots mémorables du chancelier von Bethmann-Hollweg une immortalité d'infamie qu'ils méritent ; mais il en est un qui a failli d'abord passer inaperçu à la faveur peut-être de son énormité même, c'est le proverbe : « Nécessité n'a pas de loi » appliqué à la violation du territoire de la Belgique. Qu'est-ce que cela veut dire ? Simplement qu'il était nécessaire de traverser la Belgique parce que l'on ne pouvait pas pénétrer en France autrement ! Double scélératesse ! Oser faire valoir comme excuse de son crime ce qui est Taveu cynique et impudent ! »
Le jugement de M. Stapfer, en dépit du tribunal fédéral qui a voulu prouver qu'il y avait des juges ailleurs qu'à Berlin, demeu-
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rera. C'est l'expression de ropinion mondiale. Infamie, scélératesse, cynisme, ce sont d'habitude des mots énormes, mais le docteur Theobald von Bethmann-HoUweg, instrument servile de Guillaume, n'a jamais rougi d'en faire, chaque jour davantage, sa devise et sa profession de foi.
FALKENHAYN