‹ Silhouettes d'artistes, avec portraits dessines par eux-memesChapitre 1 sur 68 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Les peintres sont heureux, les dieux leur restent fidèles, la renommée les comble. Alors que la Critique n'existe plus pour les historiens, les romanciers, les poètes, que l'héritage de Sainte-Beuve est réduit à l'expression la plus sommaire et qu'on en arrive à regretter même Pontmartin, l'œuvre des peintres, elle, toujours a des cicérones, des parrains, des Dangeau; plusieurs fois l'an, des spécialistes se mobilisent pour elle, el dans les journaux, si inhospitaliers à tout ce que n'était pas une solide et sainte réclame, les salonniers, sans qu'on leur mesure l'espace, s'étalent.

Ce n'est certes pas une raison pour que les peintres se déclarent satisfaits; peut-être même plus d'un fait-il bon marché, non sans dédains, piquantes ironies, et même valables motifs, de ce pontificat de la Critique. Et allez donc! c'est pas mon père, comme dit la « Dame de chez Maxim ».

Mais, pour ceux-là, voici du nouveau, un genre auquel ils ne reprocheront ni prétention ni pédanterie, une formule vivante, alerte, pittoresque, et qui ne vise à aucun de ces solennels, définitifs jugements, sur lesquels l'avenir se plaît d'ailleurs à souffler tant de belles revisions.

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Celle originalité se rencontre dans les Silhouettes d'artistes que publie aujourd'hui M. Yveling RamBaudL

Il y a longtemps que je sais te goût averti, la sure érudition de collectionneur et de bibelotier, le travail de flânerie, l'inépuisable richesse d'anecdotes de ce vieux Parisien. Les heures d'autrefois sont loin, où Ton noctambulait dans le silence reposant du boulevard, s'accompagnant, se raccompagnant jusqu'à l'aube exquise, à parler du dernier Degas ou du premier Sisley, de la galerie des Empereurs romains de Mme de Gassin, de l'authentique vase de nuit de Marie Leezinska, en argent, avec la fleur de lis, acquis par celle pauvre Emilie Williams, ou d'une miniature de M de Robespierre.

Mais c'est un peu avec tout ce qu'il a vu, glané, éprouvé, noté, qu'Yveling RamBaud a fait ce livre sur les Peintres. Ils sont là presque tous, et les autres auront leur tour dans une prochaine série. D'un trait, « avec rien » comme on dit dans le jargon des ateliers, il fait une silhouette, campe un personnage dans l'atmosphère de son œuvre; d'un mot, d'un souvenir, d'une appréciation piquée en passant, il éclaire sa nature, lixe sa manière; les choses même de sa vie, évoquées, décrites, autour de lui s'animent, concourent à le faire connaître mieux, le complètent. Et substantielles, serrées, avec pourtant une fantaisie qui brode, ces pages laissent une trace dans l'esprit.

Le grand Reynolds, quand il avait achevé le portrait de quelque noble dame de la Cour, lui demandait en récompense suprême une mèche de ses cheveux, et il gardait ainsi, superstitieusement, en un coffret de santal, reliquaire d'art et de beauté, des rayonnements de blondeurs délicieuses, des senteurs de boucles brunes, quelque

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chose au moins encore de ce qu'il avait interprété, admiré, possédé un instant....

L'écrivain, pour son livre, a demandé autre chose à ses modèles; il a eu l'idée de faire faire par chacun d'eux son propre portrait, et cette idée de M. Yveling RamBaud semblera d'une jolie allure psychologique. Les peintres par eux-mêmes, comment ils se voient, comment ils voudraient être vus ! En réalité c'est là comme une confession de l'individu en regard de l'esquisse écrite, et jamais le « connais-toi toi-même » n'a trouvé une application plus ingénieuse, — plus malicieuse peut-être.

La vision n'est-elle pas du dernier piquant, de tous ces hommes, non des moindres, s'étudiant, crayon en main, devant le miroir, cherchant, notant ce qui serait leur pose de prédilection pour la postérité, leur aspect le plus avantageux ou le plus intéressant, marquant ce qu'ils jugent, eux, la dominante de leur physionomie, de leur caractère, de leur talent?

Il y a là l'occasion de bien précieux aveux. Gela vaut les dix lignes qui suffisent pour faire pendre un homme, et même pour le glorifier. Celui-ci, dans l'expression qu'il se donne, celui-là dans l'attitude, cet autre dans le choix même des accessoires, presque tous trahissent leur idée de derrière la tête, le pourquoi de leur réussite, la genèse de plus d'une œuvre.

Voilà par excellence le document humain, et la vieille critique en est toute rajeunie. Rien du Vapcreau, le petit Luxembourg du « Journal ».

C'est dans le « Journal » en effet que ces portraits ont paru d'abord, avec le plus grand succès. Et dans le choc

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des actualités, parmi ce qui dit tant de fièvres, de laideurs, de tristesses, quel charme, quel rafraîchissement, que de rencontrer tout à coup un nom d'artiste, une silhouette, un rappel d'œuvre qui évoquent la joie, la beauté et l'amour de vivre, les paysages clairs, le ciel libre, quelque chose de supérieur et d'infiniment consolant ! Aussi bien ce sont de ces invites à élever les contemplations, à considérer que tout n'est pas de vile prose ou de vil métal, à sourire à un idéal, qu'il faudrait souhaiter rencontrer souvent en cette obscure mêlée ; et si elle n'avait pas de ces parures-là, de ces aubaines, la vie serait sans excuses....

Alexandre Hepp.

Paris, ce 21 mars 1899.

Louise Abbéma.

LOUISE ABBÉMA

ue de profil, c'est la tête de Louis XV jeune : môme nez

y aquilin infléchi à sa fin, même lèvre bourbonienne et gourmande. Elle pourrait se réclamer de cette origine non sans quelque vraisemblance et prendre pour blason l'écu de France avec la brisure — elle aussi.

Louise Abbéma est l'arrière-petite-fille de ce beau comte Louis de Narbonne, bourreau des cœurs en même temps que diplomate habile, et de l'exquise Louise Contât, l'interprète préférée de Beaumarchais à la Comédie. Or, Louis de Narbonne, qui passa par les postes les plus élevés, ne dut, dit-on, qu'à sa naissance les faveurs continuelles dont il fut l'objet. On racontait tout haut qu'il était le fils du Bien- Aimé. Mme de Staël, qui l'aima et le protégea à son tour, quand arrivèrent les jours sombres de la Révolution, ne dédaigna pas de laisser s'accréditer une légende qui rehaussait encore à ses propres yeux les mérites, déjà nombreux, d'un amant adoré.

Alors, Louise Abbéma serait la descendante d'un roi de France?

Ne remontons pas si haut : elle est la fille de ses œuvres.

Enfant, elle a déjà de l'aquarelle au bout de ses doigts fuselés. A seize ans, elle expose un portrait de sa mère. Plus tard, c'est le portrait de son amie Sarah qu'elle envoie au Salon, — de Sarah Bernhardt que, depuis plus de vingt ans, elle aime et de qui elle est largement payée de retour.

Son premier maître est Chaplin : elle en a conservé la grâce un peu factice et le maniérisme élégant; mais tout cela manque de vigueur. Elle demande alors des conseils à Carolus Duran et enfin au savoureux Henner.

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