GUSTAVE COURTOIS
/^1e jeune homme a l'air d'un moine au lutrin ou d'un chevalier du Temple, — me dit, un jour de vernissage déjà lointain, Barbey d'Aurevilly, en désignant Gustave Courtois.
Et, de fait, à le bien considérer dans sa haute et puissante stature de blond ardent, on devine la révolte en même temps que la discipline, le torrent impétueux et bondissant arrêté par la digue immuable, la violence et la volonté tenace dans la toute plénitude de leur triomphe. C'est la lanterne sourde, tour à tour sombre ou aveuglante.
Aussi s'étonne-t-on moins de cette contradictoire apparence en voyant ce mâle taillé en Alcide descendre aux concessions de l'éducation parisienne la plus raffinée. Oui! celui qui a peint Y Inquiétude humaine et cette puissante toile qu'il appelle Y Amour au Banquet et Y Enterrement d Attala et ce magnifique et si coloré Saint Sébastien a su peindre, toute en grâce et en beauté, Mme Gautherot et son délicat profil. Le sang des Burgondes s'allie, en ses veines de Franc-Comtois, au sang espagnol.
Sa peinture chaude et colorée, la morbidesse des yeux de ses héros, trahissent, à chaque coup de brosse, ses origines ensoleillées. A ses origines aussi il doit le besoin de mouvement, l'horreur du piétinement sur place. Ses idées d'art évoluent ; il peut leur appliquer l'épi thète heureuse de « successives », que Jules Ferry employa, à la grande joie de ses médiocres ennemis. Selon lui, la pensée ne saurait rester stationnaire, elle se modifie. Il admire, sans pouvoir en comprendre la cause, les artistes qui passent toute leur vie à peindre le même effet. On peut tout repeindre, tout redire; l'intérêt n'est pas tant dans la rareté du sujet, que dans la manière de le traiter. Un peintre doit avoir des idées de peintre.
De sa voix un peu traînarde, il disait, l'autre soir, chez Mme de S... :
— Quand Vollon peint une citrouille à côté d'une marmite enfumée pour faire chanter les tons, il a plus d'idées que Gustave Doré, lorsque, dans ses illustrations de Y Enfer du Dante, il fait renfler, saillir, se tortiller les muscles de nus qui sont étran gers à la nature humaine!
Et il a raison, le grand Courtois. Ce n'est pas son frère de cœur, Dagnan-Bouveret, qui le contredira jamais !
Albert Dagnaux.
ALBERT DAGNAUX
Qui ne se rappelle cette grande toile exposée au Salon, il y aura six ans bientôt, dont l'étrangeté, en tant que sujet, du moins, valut à son auteur un succès de curiosité : Y Ane?
Un âne, au bord d'une rivière, est, à droite, tiré, à l'aide d'une corde, par une femme blonde, rieuse et nue, tandis que, sur la gauche, l'Aliboron reçoit, insensible, les caresses d'une seconde femme, accroupie celle-là, brune, et non moins nue que sa camarade. Les figures étaient de grandeur naturelle.
Le peintre, auteur de ce singulier tableau, brossé d'une main vigoureuse, en pleine pâte, franchement, d'enthousiasme, avait, depuis 1889, exposé des toiles de dimensions plus normales, pleines de valeur déjà et inspirées d'un sentiment respectueux d'art, lesquelles passèrent inaperçues du public, naturellement.
Il était temps que Y Ane arrivât! Ah! Y Ane fut une revanche et, peut-être, une allusion à cette superbe ignorance de ceux qui venaient promener leur snobisme dans les salles du Palais des Champs-Elysées ou dans celles du Champ-de-Mars. Albert Dagnaux força l'attention, imposa son œuvre, quitte à se faire mal juger. Fut-il conscient de l'effet qu'il produirait? Je ne le crois pas. Le hasard et la fantaisie ont bien fait les choses.
Depuis, le jeune peintre s'est assagi, revenant au bel exemple de son professeur Roll, ce maître de haute valeur, d'âme fière, honorant l'Art par ses œuvres aussi bien que par le respect dont il veut qu'on l'entoure.
Il a suivi alors toutes les expositions sans compter les Salonnets auxquels Durand-Ruel et Georges Petit donnent fréquemment l'hospitalité. Là, dans ces galeries qui sont comme les chapelles latérales des grandes églises, des Champs-Elysées ou du Champ-de-Mars, les envois revêtent souvent, et par leur sujet et dans leur expression même, un caractère plus intime : appelons
cela des messes basses si vous voulez bien! La foule, la pompe du culte, ne donnent pas de distractions.
Aussi l'artiste s'adresse à tous les genres — paysages, portraits, tableaux de chevalet — avec un égal bonheur. La finesse de son coloris délicat dans certains de ses pastels n'exclut ni la maîtrise de touche ni la Adgueur de tons dans quelques-unes de ses autres peintures. Il est éclectique, en un mot. Observateur consciencieux, il tâche à traduire les effets si variés et si fugitifs de la nature, pour lui-même et aussi pour les autres. En effet, la foule ne regarde pas ou, plutôt, regarde sans voir, habituée qu'elle est à ce qu'on pense pour elle. Dans un musée, elle attend toujours le guide pour savoir si le tableau mérite qu'on s'y arrête : dans un paysage, elle veut que les choses aient un nom d'avance pour bien connaître la contrée !
C'est elle que les agences Cook promènent en troupeaux — telles les brebis de Panurge — aux quatre coins du monde, parmi les chefs-d'œuvre de l'Art ou les grands spectacles de la Nature. C'est la même — et Dagnaux s'en souvient bien — qu'un cocher de break trimballait dans la forêt de Fontainebleau, certain jour où l'artiste, assis devant sa toile, s'escrimait à peindre un pan de vieille futaie parsemé de roches. Les promeneurs venaient, de déjeuner, et le cocher leur avait dit :
— Je vous ferai voir des belles choses !
Aussi le bonhomme ne laisse-t-il rien passer sans le signaler à l'ébahissement conventionnel de ses heureux clients.
— Ceci, c'est Franchart. — Voilà la Roche qui tremble. — Vous avez devant vous la fontaine Sanguinède.
Et, plus loin, la charretée humaine rouge, en pleine digestion, s'arrêtait, bouche bée, devant un tronc d'arbre vermoulu et le cocher, souriant :
— Tenez, ce vieux, vieux chêne tordu, c'est le Rageur.
Puis, tout à coup, d'un geste du pouce dédaigneux, par-dessus son épaule, désignant Dagnaux qu'il venait d'apercevoir penché sur son chevalet :
— Et ça, c'est un peintre!
A. Dalpayrat.
A. DALPAYRAT
Potier
Quand un artiste de la valeur de ce miraculeux praticien atteint le degré de maîtrise où il est parvenu, le spectacle de ses œuvres devient de plus en plus curieux pour ceux qui — comme moi — le suivent depuis des années. Il lui est interdit, au surplus, de rester stationnaire sous peine de déchéance et pour faire mieux l'effort s'augmente, à chaque fois, d'une plus grande dépense d'énergie. Aussi, à la dernière exposition annuelle de ses grès de flammes, le visiteur est-il tout de suite attiré par une manifestation nouvelle de son art. A côté des coulées fulgurantes des oxydes métalliques écrasant sous l'émail des rouges sanglants, des bleus de lapis-lazuli et des verts d'émeraude qui tranchent, comme des pierres précieuses, sur la tonalité sombre des plats, des coupes, des bouteilles et des vases aux dimensions inusitées, nous voyons toute une série d'émaux de couleur claire. Voici, en effet, des jaunes triomphants et si difficiles à obtenir qu'ils ont rebuté les céramistes les plus avisés et les plus laborieux; et, plus loin, des émaux d'un blanc doux, d'un blanc de vieil ivoire. La matière de ces vitrifications est charmante à l'œil et donne l'impression d'une couleur épaisse et lourde comme de la crème. Les Japonais, au xvme siècle, qui, après le rouge, ont excellé dans ces tonalités claires, n'ont rien fait qui soit supérieur à ce dernier effort.
C'est que le laborieux artisan qu'est Dalpayrat connaît son art. Tel le gnome de la fable, qui règne dans les profondeurs de la Terre, il connaît aussi son feu et entre en lutte avec sa mystérieuse puissance. Potier à la façon des anciens, il sait son affaire par tradition. Fils, petit-fils, arrière-petit-fils de potiers, en remontant comme cela à des époques lointaines, ce Limousin