SILHOUETTES D'ARTIS TES
— car, comme ses ancêtres, il est de Limoges, berceau de la céramique française — applique à sa fabrication certains des procédés empiriques d'autrefois, quelque chose qui, dans un autre ordre d'idées, ressemblerait à des secrets d'alchimiste, à des recettes de bonne femme; mais sur ces bases connues, où le tour de main joue un rôle important, il travaille avec passion à faire autre et mieux. Les moyens sont plus longs. La technique des sciences physiques et chimiques lui échappe, peut-être, quelquefois, mais par déduction, après des tâtonnements, il arrive, cependant, à créer les magnifiques pièces que l'on sait.
Qu'importent les chemins, si le but atteint est le même.
Chez Dalpayrat, le dur labeur n'est qu'un détail; les tentatives vaines, les déceptions sont bien vite oubliées, si, du four refroidi, il sort une belle œuvre, réussie en tout point, portant à son flanc l'émail qui fut l'objet de ses lalorieuses et absorbantes recherches! Alors la joie transfigure l'ouvrier d'art, son œil s'illumine; qui donc a jamais osé parler de fatigues et de déboires?
Mais ces modifications, ces transformations successives n'intéressent pas que les émaux. La forme est aussi, chez lui, une préoccupation constante. Après les anciens, il est bien difficile de créer des formes nouvelles, en restant surtout dans le domaine de la simplicité. Le grès de flamme ne peut supporter de complications dans son contour : la nature même de la matière le confine en des lignes, des profils un peu archaïques, ingénus, partant fort peu compliqués. Les essais nombreux tentés sur des vases de formes plus contournées détruisent la concordance des tons, brisent les coulées en pleine marche de fusion, accrochent maladroitement les émaux.
Dalpayrat a tourné la difficulté : sur des vases de contour antique, il a indiqué en relief très bas un décor discret de feuilles de laurier ou de fleurs de style grec.
L'effet, sur les grandes pièces, est des plus heureux; le mariage du décor, de la forme et des couleurs est harmonieux. Ainsi présentées, ces grès deviennent des œuvres rares, dignes de musées.
Pierre-Emmanuel Damoye.
PIERRE-EMMANUEL DAMOYE
Dans le train arrêté à Beauvais — ceci se passait aux environs de Tan 1865 — deux vieillards, étrangers l'un à l'autre, choisirent le même compartiment.
La locomotive siffla et le train repartit.
Au bout d'un instant, l'un des voyageurs, qui exerçait la profession de teinturier, entamait la conversation. D'un savoir étendu, il avait l'esprit enjoué, rempli d'amusantes saillies, avec de justes aperçus sur l'Art. Il eut vite fait de conquérir la sympathie de son compagnon de route. Celui-ci, bon homme, tout blanc de cheveux, écoutait sans rien dire, fumant sa pipe et souriant aux bons endroits.
Arrivé à Paris, la connaissance était faite; on promit de se revoir. L'industriel tendit sa carte : Damoije, à laquelle l'autre répondit par ces mots :
— Je m'appelle Corot, j'habite rue Paradis-Poissonnière.
— Ah! vous êtes le peintre Corot, que j'aime tant!
— Pour vous servir!
Et ils se séparèrent.
A la même époque, M. Damoye, qui avait deux fils, — l'un, aujourd'hui, est acteur solennel à TOcléon, — apprit de l'autre, Pierre-Emmanuel, que la teinturerie n'avait aucun charme pour lui, et qu'il préférait, des couleurs, une tout autre application.
Esprit libérai avant tout, le papa accéda au désir de son fils, et, se rappelant sa rencontre en chemin de fer, il alla chez Corot, à qui il exposa son cas.
— Amenez-moi le jeune homme !
C'est ainsi que Damoye devint le rapin, puis l'élève, puis l'ami du doux et grand poète. Il commença par préparer ses toiles : le soir, il copiait les dessins que lui confiait son maître, lequel se montrait fort méticuleux et fort difficile.
Un jour, Corot dit :
— Dis à ton père de venir.
Et quand M. Damoye fut arrivé :
— Il faut que le petit lâche tout à fait l'industrie, nous en ferons un peintre.
Il avait raison, Corot. Damoye a conquis, parmi les contemporains, une place remarquée, où se manifestent la grâce et la sincérité de sa facture, sa vision exacte de la nature, la limpidité de ses lumineuses atmosphères. La Sologne, si pittoresque et si variée en ses aspects, a ses prédilections; il l'a peinte combien de fois! Les marais, clairs miroirs animés des ciels renversés, aux nuages fuyant sous la bise qui précède l'orage, bois feuillus, chemins déserts, landes abruptes et solitaires, dans lesquels retentit le chant strident des cigales, avec quelle loyauté sont rendus par lui ces états différents de nature! On pourrait peut-être reprocher à l'artiste de traiter quelquefois les masses d'arbres dans les lointains horizons où s'estompent les verdures à la façon de son illustre maitre; mais est-il possible de ne pas se ressentir, malgré soi, de l'influence d'un pareil patron après des années de travail assidu — côte à côte?
H.-C. Delpy.
H.-C. DELPY
Ni lattrait des jujubes, ni la douceur des sirops du julep, ni les belles couleurs flamboyantes des bocaux au liquide bleu, jaune, vert et rouge n'ont pu le déterminer à prendre l'état de son pharmacien de père — qui n'aimait pas la peinture — pour son enfant.
N'était-ce pas un peu de sa faute? Chaque année ne donnait-il pas l'hospitalité à son beau-frère, le célèbre graveur sur bois Lavoignat, et à son ami Daubigny, déjà grand maître, dens sa maison de Joigny, où son fils était né au milieu des boîtes de pilules et des bandages.
A Daubigny on réserverait une grande pièce claire dont les côtés et le plafond étaient vitrés, pièce dans laquelle les prédécesseurs du père Delpy faisaient blanchir les cires, car les pharmaciens d'alors — vous vous seriez voilé la face, monsieur Homais! — fabriquaient aussi les cierges employés dans les cérémonies religieuses.
Ce qui devait arriver arriva.
L'enfant s'éprit de l'artiste, l'accompagna, marchant dans ses jambes, le suivant partout comme un caniche, le regardant peindre avec admiration, mais du même coup vouant une haine féroce aux petites fioles et aux mortiers de papa.
Il fit le peintre, ainsi qu'on dit à Joigny. Corot d'abord, puis Daubigny, qu'il considère comme le plus complet des impressionnistes, au sens vrai du mot, furent ses maîtres. Il préféra d'instinct le talent chaud de ce dernier, dont l'influence est manifeste dans son œuvre — malgré lui ; car ayant eu le tort, à notre sens, de tenter de s'en dégager pendant quelque temps, il dut revenir à sa première manière. Ce que des esprits super-
ficiels pourraient attribuer aune faiblesse, n'était qu'une similitude involontaire de vision entre le maître et l'élève, doués d'un tempérament semblable.
Vingt-cinq années de Salon, de nombreux paysages peints un peu partout, Normandie, Bretagne, Pyrénées, Hollande, sans compter plus de trois cents bords de rivières et des panoramas en Amérique, voilà l'œuvre de celui qui ne voulut pas être pharmacien !
Et qu'il eut raison !
Delpy a trouvé dans son art plus que des jouissances, — la consolation de toutes les tristesses de la vie : il a conservé même, comme il le dit sans arrière-pensée, l'illusion du chemin de la gloire.
Pourquoi pas?
Petit, les moustaches victorieuses, en perpétuelle dépense d'activité, ce charmant artiste se reconnaît, en outre, à trois signes particuliers : il adore la femme, la pipe et les turquoises. Ses paysages sont chauds et blonds, d'une intensité de vérité et d'une solidité de facture de vrai maître.
Il y a quelques années, passant par Joigny, il alla rendre visite au successeur de son père. Quand il repartit, sac au dos, des voisins causaient sur le pas de leur porte :
— Tiens! dit l'un, qui est ce bonhomme-là?
— C'est le fds Delpy.
— Qu'est-ce qu'il fait?
— Y fait l'peintre!
— Y fait l'peintre... et son père qui était un si brave homme! »