LE CHATEAU DE RO STO PTCH IN E
je vois le mien souffrant, malade, puis je l'enterre. Je n'ose plus faire de projets; la mort les annule. » La dernière lettre adressée à Sophie respire un découragement absolu : « Vivre isolé de ceux qu'on aime, voilà le grand tourment de la vieillesse... Adieu, pensez à moi et plaignez-moi. Le dernier quart de ma vie est bien triste; la réflexion et la résignation n'y apportent point de remède. Adieu. »
Quelques semaines plus tard, le 30 janvier 1826, à l'âge de soixante ans, il s'éteignait sans grande souffrance. Il repose encore aujourd'hui dans le petit cimetière où la plupart des siens dorment autour de lui. Sur une simple pierre blanche, sans ornement et sans sculpture, selon sa volonté formelle, on lit cette inscription qu'il avait composée lui-même et où se peint au vif l'âme du grand misanthrope :
Au MILIEU DE MES ENFANTS, Je ME REPOSE DES HOMMES.
En 1822, Dorothée de Couilande, duchesse de Dino, blasée à trente ans sur toutes choses — peut-être pour en avoir joui sans mesure — reçut la visite d'un ami, qui la trouva en larmes, dans un état voisin du désespoir. Elle lui confia le mal dont elle souffrait, son écœurement du monde, de la politique, des voyages, de tout ce qu'elle avait aimé jadis, et le mortel ennui qui suivait ce dégoût. Avec l'indifférence polie que rencontre immanquablement ce genre de confidences, il lui proposa, au hasard, tous les moyens qui lui vinrent à l'esprit : « Essaj'ez de la coquetterie. — Je l'ai épuisée. — De la dévotion. — Je l'ai traversée. — Eh! bien,
écrivez. » Le conseil la frappa : c'était une des seules distractions auxquelles elle n'avait pas songé. De l'idée, elle passa rapidement à l'exécution, fra3'ant ainsi la route à tant de ses pareilles qui, elles aussi, de notre temps, écrivent pour leur plaisir, et quelquefois — bien que plus rarement — pour le nôtre.
C'est dans la plus flatteuse de ces catégories, hâtons-nous de le dire, qu'il faut ranger la duchesse de Dino. Ses Souvenirs, en effet, nés d'un instant de désœuvrement, viennent d'être mis au jour par une de ses descendantes, et cette publication semble parfaitement justifiée, non pas seulement, comme l'ont dit des gens malveillants, à cause de l'étincelante préface dont l'a ornée M. Etienne Lamy, mais aussi pour ce que ces pages renferment d'instructif, d'aimable et de divertissant. Sans doute n'y faut-il pas chercher les beaux tableaux d'histoire, les portraits largement brossés, les jugements passionnés, mais libres et profonds, que nous admirâmes récemment dans les Mémoires de la comtesse de Boigne. Ce qu'on trouvera dans ce léger ouvrage, ce sont plutôt de jolies
miniatures, des croquis finement dessinés, des anecdotes contées d'une plume alerte, avec l'élégante négligence et la pimpante désinvolture de ces femmes du xviii' siècle, avec lesquelles Dorothée de Courlande eut tant d'affinités d'esprit.
Ces souvenirs de jeunesse tirent d'ailleurs leur plus grand attrait de la haute condition de celle qui en est l'héroïne. Il est toujours intéressant de connaître par le menu les premières impressions de ceux qui se sentent nés pour dominer les autres et qui se croient vaguement d'une essence supérieure au reste de l'humanité.
D'autres princesses, il est vrai, et de plus qualifiées, avaient déjcà, à cet égard, plus ou moins satisfait notre curiosité. Sans parler des Mémoires, un peu lointains, de la Grande Mademoiselle, la princesse Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith, nous conta jadis son enfance. Mais, outre la distance des temps, la différence est essentielle entre les confidences de la sœur du Grand Frédéric et celles de la fille du duc de Courlande. La première, sans jamais oublier son rang, ne s'en souvient, ou
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peu s'en faut, que pour s'en plaindre et le maudire. A[altraitée, humiliée, battue, privée du nécessaire, toujours tremblante entre une mère imbécile, un père ivrogne et la mégère atroce qui lui servait de gouvernante, l'histoire de cette éducation princière n'est guère qu'un long martyrologe. Dorothée, au contraire, en dépit de quelques déboires, jouit fort de sa grandeur, de ses succès précoces, des hommages qu'on lui rend au sortir des lisières, et c'est un tableau très curieux que celui du salon — de la petite cour, pour mieux dire — que tenait à Berlin cette fillette de douze ans, à l'âge où, d'habitude, on joue encore à la poupée. La duchesse de Dino a trop d'esprit pour être vaniteuse, mais elle se sait évidemment bon gré de ne pas ressembler au commun des mortels.
Cependant, ses souvenirs débutent par un aveu qui a dû lui coûter. Du côté de sa mère, elle compte bien, nous dit-elle, « sept siècles de noblesse », mais, en revanche, du côté paternel, elle ne peut remonter plus haut que la troisième génération. C'est un de ces malheurs dont, à mon sens, on peut se con-
soler. Deux ou trois ascendants qui se sont distingués par de brillants services valent bien, pour illustrer un nom, une longue lignée d'aïeux inconnus depuis les Croisades. Quoi qu'il en soit, ce père, encore que médiocrement né, était duc régnant de Courtaude, ce qui n'est déjà pas si mal. Il se maria trois fois, et, de sa troisième femme, il eut, le 26 août 1793, une fille qu'on appela Dorothée et qui est l'auteur des Mémoires. Elle trace d'elle-même, dans sa première enfance, ce portrait peu llatté : « Petite, fort jaune, excessivement maigre, avec des yeux sombres, et si grands qu'ils étaient hors de proportion avec mon visage réduit à rien. J'aurais été décidément fort laide, si je n'avais pas eu beaucoup de physionomie. » C'est avec ce genre de laideur — et elle le savait bien, quand elle dessinait ce croquis — que se fabriquent celles qui, plus tard, affolent l'esprit des hommes et leur font faire les pires sottises.
L'enfant était d'ailleurs parfaitement ignorante ; sa science se réduisait à parler couramment trois langues : le français, qu'elle avait, dit-elle, « attrapé dans le salon », l'allemand,
« dans l'antichambre », et l'anglais, à travers « les gronderies et les coups » d'une vieille gouvernante britannique, qui croyait les taloches fort propres à ouvrir l'esprit. C'est un visiteur de passage, le baron d'Armfeld, qui lui apprit à lire, à l'âge de sept ans révolus, et persuada à ses parents qu'elle n'était ni <( stupide», ni rebelle au savoir. Il plaida même si bien, qu'il réussit au delà de ses espérances, car à la fillette délaissée on donna, d'un seul coup, deux éducateurs à la fois, une institutrice, mademoiselle Hoffmann, un précepteur, l'abbé Piatolli, qui avaient chacun leur système, diamétralement contradictoire.
Dorothée, au surplus, paraît avoir été vouée aux « systèmes ». Ce fut d'abord, au sortir du maillot, la gouvernante anglaise, dont la méthode était de tremper les enfants dans « de l'eau à la glace » et de les faire ensuite « courir tout nus » dans les appartements, infaillible moyen d'endurcir pour la vie ceux qui ne succombent pas dans la première semaine. Vint ensuite mademoiselle Hoffmann, disciple de Jean-Jacques, qui appliquait littéra-
lement toutes les prescriptions de V Emile : vêtements flottants, les mêmes en toute saison, point de chapeau, ni de bonnet, ni de coiffure d'aucune espèce, de l'eau froide pour boisson, l'enfant fùt-il « en nage », et le mépris de la souffrance physique.
Sans doute à ces règles d'hygiène ne manqua-t-elle point d'ajouter le grand principe moral dont Rousseau, dans le même traité, fait la base essentielle de la pédagogie féminine : « Toute l'éducation des femmes doit être relative aux hommes, et n'a pour but que de leur plaire. » Des conseils de sa gouvernante, ce n'est certes pas celui-là dont l'élève, par la suite, fît le moins son profit.
Quant au précepteur Piattoli, plus spécialement chargé de former l'esprit et le cœur de la petite princesse, c'est à l'école de Condillac qu'il avait puisé les formules de son enseignement et il prêchait à Dorothée la philosophie sensualiste. C'était, d'ailleurs, un galant homme et un consciencieux érudit, capable, à l'occasion, de donner des preuves de bon sens. On a de lui quelques lettres à son élève, où ne manquent pas les judicieux préceptes , entre
autres celui-ci : « On nous dit tous les jours que nous (levons traiter notre prochain comme nous voudrions en être traités; je crois qu'on pourrait aussi bien nous dire que nous devons nous traiter nous-mêmes comme nous traitons ordinairement les autres : à ceux-ci nous ne pardonnons rien, nous exigeons d'eux toutes les perfections, toutes les qualités possibles. Faisons-en autant pour nous , ma chère enfant, et nous serons infiniment meilleurs. »
Précepteur et institutrice, après s'être, dit-on, « trop bien entendus » quelque temps, avaient bientôt passé à l'état de guerre ouverte, chacun combattant contre l'autre, avec une violence qui allait jusqu'aux « crises de nerfs ». Us n'étaient d'accord qu'en un point, l'absence de toute instruction religieuse : mademoiselle Hoffmann, protestante de naissance et ensuite catholique par choix, s'était finalement décidée à ne professer aucun culte, et l'abbé Piattoli, jésuite défroqué, prétend-on, croyait à Condillac plus fermement qu'à l'Evangile. A douze ans, Dorothée n'avait qu'une fois mis les pieds à
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l'église et s'y était fort ennuyée, pour avoir entendu un médiocre sermon.
D'ailleurs, constamment tiraillée entre deux directions contraires, négligée par sa mère, qu'elle ne voyait que quelques minutes chaque matin, et certains soirs, de loin en loin, quand elle l'invitait à dîner — car elle avait sa maison séparée, ses gens à elle et son argent pour payer ses dépenses — la jeune fille prit vite le parti de n'en faire qu'à sa tête, de n'obéir qu'à son caprice, de ne connaître d'autre loi que sa seule volonté. A ce régime, elle eut pu devenir une insupportable pécore. Comme, par bonheur, elle avait l'esprit juste et une nature équilibrée, elle ne se trouva pas plus mal de ce système-là que des autres.
Telle est, du moins , la justice qu'elle se rend : « J'admettais peu de supériorités, écritelle, mais je n'étais pas assez sotte pour n'en reconnaître aucune. Celle que donnent des grandes vertus, des talents remarquables, etc., a toujours trouvé en moi l'estime et le respect qui lui sont dûs. Je savais donner à ces sentiments une forme cajolante dans mon enfance et coquette dans ma jeunesse, qui flattait d'au-
tant plus, que la médiocrité n'obtenait de moi aucun hommage. Je mettais une grande importance à rendre ma maison agréable, et jamais je n'ai mieux fait les honneurs de chez moi que lorsque j'avais treize ans. » Madame de Boigne, plus désintéressée, confirme, disons-le, ce bienveillant témoignage : « A peine au sortir de l'enfance, elle était excessivement jolie, prévenante et gracieuse; déjà la distinction de son esprit perçait brillamment. Elle possédait tous les agréments, hormis le naturel. »
Cette singulière éducation était quelquefois traversée par des scènes dramatiques, si fréquentes en cette phase tourmentée de l'histoire du monde. En octobre 1806, Dorothée était à Berlin : elle y vit éclater, comme le tonnerre un soir d'été, la foudroyante nouvelle de la bataille d'Iéna, elle vit la panique de la Cour, la reine Louise brûlant ses papiers, s'enfuyant à toute bride hors de sa capitale, puis l'arrivée du roi de Prusse, sans armée, presque sans escorte, parmi ses sujets éperdus entassant familles et bagages sur de mauvaises char-
rettes. Le récit est vif, pittoresque, malheureusement un peu sommaire; où nous espérions un tableau, nous n'avons qu'une légère esquisse.
Un peu plus tard, elle se trouve à Mittau, au sein de la petite cour d'émigrés qui font cortège à Louis XVIIL C'est d'un crayon sans indulgence qu'elle décrit la famille royale, et spécialement la Reine : « Je n'ai jamais vu une femme plus laide ni plus sale. Ses cheveux gris, coupés en hérisson, étaient couverts d'un mauvais chapeau de paille tout déchiré; son visage était long, maigre et jaune; sa taille, petite et grosse, soutenait, je ne sais trop comment, un jupon sale, sur lequel flottait un petit mantelet de tafl^etas noir, en loques. Elle me fît peur, la première fois que je la vis. » Après ce petit compliment, elle n'en parle pas moins plus bas de « l'aveuglement » volontaire qui, assure-t-elle, faisait « trouver intéressants des gens si malheureux ». On se demande ce qu'elle eut dit si elle avait voulu voir clair.
Les derniers chapitres du livre sont consacrés par madame de Dino à l'histoire compli-
quée des circonstances de son mariage. Jolie, riche et de haute naissance, il était à prévoir qu'elle ne manquerait pas d'épouseurs, et, en elTet, elle n'était pas encore dans sa treizième année qu'on lui proposait un parti, le prince Adam Czartoiyski, ministre des Affaires étrangères de Russie, de vingt-trois ans plus âgé qu'elle. L'idée venait de Piattoli, ancien ami du prince; il avait, par extraordinaire, su se mettre d'accord avec mademoiselle Hoffmann, et tous deux à l'envi, malgré la désapprobation silencieuse de la mère, travaillaient à monter la tête de leur élève et y réussissaient au mieux. Notons que Dorothée n'avait alors jamais vu l'homme auquel on destinait sa main et que, lorsqu'ils se rencontrèrent, quelques mois plus tard, à Mittau, c'est à peine si le prince x\dam s'approcha d'elle pour lui adresser la parole. Malgré cette singulière froideur et son prompt départ de ^littau, il fut convenu qu'il était fort épris; et Dorothée, de son côté, demeurait, assure-t-elle, fort occupée du prince et s'efforçait consciencieusement à mûrir son esprit pour se mettre au niveau d'un si grave amoureux. Mais elle n'en écoutait pas moins d'une oreille
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amusée les galanteries et les déclarations des nombreux prétendants, dont elle nous donne complaisamment la liste. Elle affirme, d'ailleurs, qu'elle n'avait d'autre but que de faire savoir de la sorte au prince Czartoryski combien elle était recherchée et quel mérite elle avait à lui rester fidèle. Acceptons, vaille que vaille, une explication si touchante, et chassons le soupçon d'un petit jeu de coquetterie, qui eut été , somme toute , assez excusable à cet
Les choses allaient ainsi leur train, quand l'empereur de Russie, d'Erfurt, où il était alors, vint voir à Lobikau la duchesse de Courlande. Il amenait avec lui M. de Caulaincourt, ambassadeur de France, plus l'aide de camp de ce dernier, jeune homme de trente ans environ, Edmond de Talleyrand- Périgord, futur duc de Dino, neveu du prince de Bénévent. Au cours du dîner qui suivit, la jeune fille s'aperçut que Caulaincourt l'examinait avec une attention soutenue et constata, non sans plaisir, qu'il paraissait la trouver à son gré. Elle cite même, comme preuve à
l'appui, la lettre que l'ambassadeur écrivit le lendemain au prince de Bénévent : « La belle Dorothée a quinze ans; elle paraît fort bien élevée. Nous avons trouvé ici le château rempli d'épouseurs, mais le grand rival n'y était pas. » Le grand rival, c'était le prince Adam, absent comme d'habitude, et qui avait grand tort de l'être, comme il apparut peu après.
Il faut voir dans les Mémoires de la duchesse de Dino — et j'y renvoie le lecteur — quel étrange complot, à son dire, s'ourdit, avec la complicité de sa mère, entre les émissaires de l'empereur de Russie et ceux du prince de Bénévent, qui avaient alors partie liée, et par quel stratagème on réussit à détacher la princesse Dorothée du candidat de Piattoli, pour l'amener à donner sa main à Edmond de Périgord. Le consentement de la jeune fille fut à peine arraché — un peu aisément, semblet-il — qu'on la mit face à face avec son nouvel amoureux, et, pour la première fois, ils purent s'adresser la parole. Voici, d'après les Mémoires, ce que fut l'entretien : « Je dois vous dire moi-même, commença Dorothée, ce que
VOUS savez sans doute déjà, c'est que je cède au désir de ma mère, sans répugnance sans doute, mais avec la plus parfaite indifférence pour vous... Vous ne m'en voudrez pas de la tristesse que vous pourrez, dans les premiers temps du moins, remarquer en moi. - — Mon Dieu, répondit Edmond, cela me paraît tout naturel. D'ailleurs, moi-même, je ne me marie que parce que mon oncle le veut, car, à mon âge, on aime bien mieux la vie de garçon. » Sur ces tendres propos, ils échangèrent leurs vies...
Ici s'arrêtent les confidences que madame de Dino a voulu faire à la postérité. On peut regretter sa réserve, mais il convient d'admirer sa prudence; peut-être était-ce le seul moyen de réaliser le désir qu'elle exprimait avec candeur à la première page des Souvenirs : « Se reposer de la dissimulation forcée dans laquelle s'était écoulée une grande partie de sa vie. » Rêve touchant, qu'elle complète par cette jolie et spirituelle formule : « Retrouver la sincérité au bout de sa plume, c'est ne pas se brouiller tout à fait avec elle. »
Cet effort de sincérité, il semble bien que madame de Dino Fait accompli dans la mesure où il était réalisable, celle que comportent des Mémoires intimes, et surtout des Mémoires de femme. Tout au plus, en quelques passages, aurait-elle pu s'approprier le mot de ce Gascon, qu'on soupçonnait d'exagérer un peu : « J'aime tant la vérité, que je ne me lasse pas de l'embellir! »
Le prince Clément de Metternich, né en 1773, comptait quarante-cinq ans sonnés quand s'ouvrit, à Aix-la-Chapelle, au mois d'octobre 1818. le grand Congrès européen asssemblé pour régler l'évacuation par les Alliés du territoire français. Ce diplomate célèbre, chancelier de l'empire d'Autriche, était un homme beau, élégant, bien fait, parleur disert, d'allure grave, de mine imposante, et conscient de ces avantages. Il avait, en effet, la plus haute idée de lui-même. Il disait : ce Je me trouve placé à la tête d'intérêts immenses; chaque erreur que je commets porte
à peu près sur trente millions d'hommes » ; et
il tirait orgueil de cette constatation. Il disait également : « Mon ame use mon corps. Peu d'hommes m'ont compris, et peu me comprennent encore. » Il aimait à rappeler que le destin l'avait choisi « pour être continuellement face à face avec Napoléon », et il laissait entendre qu'il ne se sentait pas inégal à cette tache. Chose plus curieuse, cet homme d'État, né, élevé et nourri sur les marches du trône, se croyait des goûts bucoliques, une âme de cénobite : « Tu sais, écrira-t-il, combien je déteste la Cour et tout ce qui y tient, grands dîners, soirées, froids corridors, salons chauds, maintien guindé, pas une pensée du cœur!... Le monde me croit bon ministre, tandis que je ne vaux rien pour le métier que je fais. » Toutefois, se hâtait-il de dire, « l'Etat n'en souffre pas ».
Il avait épousé, en 1795, Eléonore de Kaunitz, la petite-fîUe du grand ministre de Marie- Thérèse, laquelle mourut en 1825, sans avoir joué un rôle important dans sa vie. Il se remaria peu après avec une fille fort belle, mais d'extraction modeste, ce qui fit dire à
madame de Coigny : « Le chevalier de la Sainte-Alliance a fini par une mésalliance. » Cette seconde femme ayant succombé à son tour, il en épousa une troisième, qu'il enterra de même. De ses trois femmes, il eut quatorze enfants.
Parmi ces occupations conjugales, il avait eu de nombreuses bonnes fortunes, dont il aimait à se vanter. Il dénombrait volontiers ses conquêtes, ne cachant pas les noms et n'épargnant pas les détails. Mais il assurait qu'aucune d'elles n'avait rempli ni satisfait son cœur. Il attendait toujours la grande passion qui métamorphoserait sa vie. Il était sur qu'elle lui viendrait, qu'il s'y jetterait corps et âme, pour toujours, et qu'il trouverait pour l'exprimer des paroles que nulle bouche humaine n'avait proférées avant lui ; car un homme tel que lui, une fois touché par le rayon divin, ne pourrait parler ni écrire « comme le commun des amoureux ».
Tel était Metternich au temps où, dès l'ouverture du Congrès, il rencontra la comtesse de Lieven et résolut de franchir avec elle le seuil du paradis rêvé.
Dorothée de Benckendorfî, mariée depuis l'âge de quinze ans au comte, depuis prince de Lieveii, était très loin de ce qu'on appelle « une beauté ». Un s^rand nez, une i2:rande bouche, un long cou, d'énormes oreilles, une maigreur de squelette, ces traits ne sont pas ceux sous lesquels on se représente l'héroïne d'un roman d'amour. Et cependant, comme il arrive, ces laideurs de détail formaient un agréable ensemble. Ceux qui l'ont approchée sont unanimes à proclamer son charme, la grâce exquise de ses mouvements, la distinction de ses manières. Elle avait l'esprit vif, orné, le jugement sur, le don de l'observation pénétrante. Son époux, ambassadeur de Russie à Londres depuis 1812, était un homme de bonne compagnie, poli, froid, réservé , profond au dire des uns , creux disaient d'autres, plus nombreux. On l'avait surnommé Vraiment, parce que, d'un air étonné, il répétait constamment cet adverbe. La comtesse de Lieven avait, en 1818, dépassé la trentaine. Ses quatre enfants n'avaient pas empêché qu'elle se lançât dans quelques aventures, si l'on en croit ces mots que lui adres-
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sait Metternich, avec une belle philosophie : « Tu as fait des choix, et tu as été trompée; quelle est la femme qui ne l'a pas été? »
La première entrevue ne détermina point le coup de foudre. Metternich, dans une lettre datée du 18 octobre, après avoir énuméré les femmes de ses collègues, terminait sa revue par cette phrase dédaigneuse : « Il en est pour les dames comme pour les marchands; il existe un manque total d'amateurs. »
Le 22 du même mois, ils se rencontrèrent à nouveau dans une soirée chez Nesselrode, et ce fut là que jaillit l'étincelle. Le 28, le prince rend visite à madame de Lieven, et il lui jure une tendresse éternelle. Quinze jours après, il se déclare au comble du bonheur. Ces dates, précises comme un procès-verbal, nous sont fournies par Metternich lui-même, car ce diplomate éminent réservait toute sa discrétion pour les choses de la politique.
Ils se quittèrent à la fin de novembre, en se promettant de s'écrire, et en effet, pendant quelques années, ils s'écrivirent avec fureur. Ces amoureux incandescents étaient d'ailleurs
pleins de prudence : chacune des lettres du prince de Metternich était contenue sous quatre enveloppes, dont les premières portaient le nom de trois personnages différents et dont la dernière, restée blanche, était destinée à la dame.
Ces précautions, si elles suffirent au reirard des vivants, n'ont pu déjouer les curiosités insatiables de la postérité. On vient de retrouver une partie importante de cette correspondance, soit les lettres de Metternich en 1818 et 1819. Ces lettres, M. Jean Hanoteau les a consciencieusement et intelligemment publiées, avec des notes multiples et d'intéressants commentaires, et il nous est ainsi donné de suivre jour par jour, et pour ainsi dire heure par heure, les phases de cette attendrissante idylle.
« Sais-tu ce qui me tourmente souvent? confessait Metternich. C'est la seule idée qu'un lecteur indiscret puisse trouver que mes lettres ressemblent à celles qu'écrivent à foison tous les amoureux. » Cette inquiétude est vaine. Du moins, la prose princière ne rappelle-t-elle
que de fort loin celle des amants de l'un ou l'autre sexe dont les lettres ont enrichi notre littérature, la Religieuse Portugaise, Julie de Lespinasse, le chevalier de Boufflers ou Alfred de Musset. Sans doute n'y manque-t-il pas les tirades enflammées, ni les dissertations subtiles, ni les retours intimes et les confidences sur soi-même; mais l'intérêt ne s'attache guère à ces pages laborieuses, trop souvent filandreuses et nébuleuses parfois. Ce qui distingue M. de Metternich de ses plus fameux devanciers, c'est une certaine force comique, dont l'effet est d'autant plus sûr qu'elle est plus inconsciente d'elle-même, et un mélange de naïveté, de gaucherie, de sensiblerie et de vanité satisfaite, qui donne à ses effusions passionnées un parfum d'une saveur spéciale. On me permettra d'en citer quelques traits, pris presque au hasard, qui pourront faire juger de cette correspondance tudesque.
Il se préoccupe fort, car il a le cœur bon, de la santé de son amie, et ses lettres fourmillent de recommandations d'hygiène, qui vont très loin dans le détail. Il la détourne, par exemple, de se promener lorsque le trottoir n'est pas
sec : c< Ne mouille pas de jolis petits pieds qui m'appartiennent; change de bas pour moi ! » Lorsqu'elle est enrhumée, il l'encourage à mettre des vésicatoires, dussent-ils laisser des traces indélébiles sur son délicat épidémie, et il lui conte à ce propos, avec une galanterie douteuse, l'histoire de l'un de ses ancêtres qui, ayant perdu à la guerre une jambe entière et la moitié de l'autre, se crut tenu d'en instruire sa fiancée et de lui rendre sa parole : « Ma bonne trisaïeule lui répondit : Comme je naime pas vos jambes, mais bien vous, je vous épouserais, eussiez-vous encore un bras de moins. Le san^- de la bonne femme, ajoute-t-il, coule dans mes veines. » On voit d'ici la comtesse de Lieven lisant celte touchante anecdote, et l'on voudrait savoir jusqu'à quel point elle goûta la comparaison.
Il fait aussi de fréquentes allusions à la maigreur étique de celle qu'il aime, et il la met au fait des lances qu'il rompt, sur ce sujet, avec certains de ses collègues : « Moi, me dit Kozlowski, je n'aime que les femmes grasses. Ma première belle était extrêmement maigre, je n'en ai plus voulu que de grasses. — Et moi,
je n'aime que celles qui ne le sont pas. — Save^vous sur quoi je juge la femme qui me convient? Sur son appétit. Plus elle mange, plus je l'aime. — Il me paraît que nous aurons quelque peine à nous comprendre ».
Arrive-t-il à toucher par ces délicates confidences le cœur de son amie? En tout cas, il s'émeut lui-même à parcourir plus tard la liasse de ses propres missives, quand elles lui sont rendues : « J'ai relu toutes mes lettres, et j'ai pleuré en les lisant. »
Pour être un amoureux fervent, il n'en est pas moins bon mari. Ainsi s'obstine-t-il à vanter les qualités de son épouse et la félicité parfaite de son foyer : « Ma femme est excellente, pleine d'esprit, réunissant toutes les qualités qui font le bonheur d'un intérieur. Il n'est rien au monde que je ne fasse pour elle. » Il paie tant de vertus par des attentions continuelles; dans le cours d'un voyage qu'il fait en Italie : « J'ai recueilli, dit-il, une branche de citronnier sur laquelle il y avait soixantecinq citrons mûrs. Je l'ai empaquetée, et je l'envoie à ma femme. » Que madame de Lieven
ne s'avise pas d'être jalouse de cette gentillesse conjugale : « Je te l'aurais envoyée, se liâte-t-il d'ajouter, si j'avais le bonheur de disposer d'un courrier pour Londres. »
Sa bonté est universelle ; quand madame de Lieven. onze mois après sa séparation d'avec lui, et après dix-huit ans de mariage, met au monde un cinquième enfant, il se réjouit du fond du cœur de cet accroissement de famille et s'intéresse au nouveau-né avec une sollicitude émouvante. Enfin il n'est pas moins soucieux du bonheur du comte de Lieven : « On me dit que j'ai du vin de l'année excellent. Dans deux ou trois ans, j'en enverrai à ton mari. Il aura oublié qu'il a été fâché et il finira par le boire à ma santé. »
Il faut souhaiter que ce vin de propriétaire n'ait pas trop tardé à vieillir, sans quoi le comte de Lieven eut risqué de ne le point boire à la santé de Metternich. La liaison, en effet, après quelques années de cette correspondance, coupée de fugitifs « revoirs », se dénoua brusquement, ainsi qu'elle avait commencé. Ici toutefois les données précises font défaut, et
nous en sommes réduits aux conjectures sur l'instant et les causes. Le plus probable est que la comtesse de Lieven, aussitôt dissipés les enivrements du début, reprit son sens critique et vit tel qu'il était son illustre adorateur.
Elle s'était fait d'abord de grandes illusions sur son compte, et les rares billets d'elle parvenus jusqu'à nous la montrent remplie à la fois de tendresse et d'admiration. Elle lui raconte, dans un de ces billets, qu'elle l'a revu en rêve : « Nous parlions beaucoup, lui ditelle joliment, et, de crainte qu'on ne nous entendît, tu m'avais prise sur tes genoux pour me parler plus bas. Mon cher Clément, j'ai senti ton cœur battre; je le sentais sous ma main, si fort que j'en ai été réveillée; c'était le mien qui te répondait ! » Elle lui reproche une autre fois d'avoir trop d'esprit dans ses lettres : « Il t'échappe sans ta participation : tu ne saurais faire autrement! »
Est-ce la même femme qui le traitera bientôt de sot, de niais et à' Arlequin, qui jugera sa conversation en ces termes impitoyables : « Il est plein d'interminable bavardage, bien long, bien lent, bien lourd, très métaphysique et
très ennu3^eux... » Entre ces deux extrêmes, il est permis d'imaginer une phase intermédiaire, où les écailles des yeux se sont insensiblement détachées, où, sous l'habit chamarré du ministre, Ihomme véritable est apparu, dans sa suffisance prétentieuse et sa médiocrité bouffie.
Ne plaignons pas, d'ailleurs. M. de Metternich. Il se consola vite, connut d'autres passions, qu'il ne crut pas moins éternelles, et resta toujours convaincu, en amour comme en politique, de son pouvoir irrésistible et de son infaillibilité : ce L'erreur n'a jamais approché de mon esprit, affirmait-il au déclin de sa vie. — J'ai été plus heureux que a^ous, lui répondait finement son interlocuteur. Je me suis plus d'une fois aperçM que je m'étais trompé. »
Quant à madame de Lieven, M. Ernest Daudet nous a jadis narré, dans un charmant volume — Une Vie d'ambassadrice au siècle dernier — l'épilogue du drame de sa vie, bien supérieur aux premiers actes. En 1836, dans un dîner chez le duc de Broglie, elle rencontrait Guizot. se prenait d'intérêt pour lui, et.
l'année suivante, à Châtenay, chez la comtesse de Boigne, tous deux échangeaient les paroles « qui lient pour l'éternité ». Il avait cinquante ans; elle en avait cinquantetrois.
L'intimité dura vingt ans, toujours douce, tendre, graA^e et réciproquement bienfaisante. Elle lui disait, au lendemain d'une séparation : « Adieu, vous qui n'êtes pas une illusion, vous qui êtes ma seule vérité, vérité que je chéris, que je chérirai toute ma vie. » Il répondait : ce Dès qu'il s'élève dans mon âme une impression douce, elle me quitte et va vous chercher. » Et il la dirigeait sagement, la reprenait même au besoin, avec une tendresse clairvoyante qui trouvait des accents exquis pour faire accepter les conseils : « Oui, j'ai la prétention de vous dire des choses qu'aucune voix d'homme n'a jamais dites et ne dira jamais. Et que sont les choses que je vous dis, auprès de celles que je sens? Lisez ce que je ne vous écris pas. Entendez ce que je ne vous ai jamais dit. » Peu d'heures avant sa fin, à l'âge de soixante-douze ans, elle griffonnait pour lui un billet qui contenait ces mots : c< Je
VOUS remercie de vingt années d'affection et de bonheur. Ne m'oubliez pas! »
On peut juger, d'après ces courts extraits, de ce que cette dernière liaison — cet amour amical, plutôt qu'amoureuse amitié — comporta de confiance, d'affection, de sérénité, d'activé sollicitude. La fleur d'arrière-saison, que ne tuèrent pas les rigueurs de l'hiver, eut un parfum plus fort, une vitalité plus robuste que celle éclose au fort des ardeurs de l'été.
Ce sera, non pas la morale — le mot n'est guère de mise en pareille occurrence — du moins la conclusion de cette étrange histoire, si merveilleusement consolante pour les messieurs d'un certain âge et pour les dames sur le retour.
ce Etre royaliste sous la Restauration, écrit M. de Frénilly, c'était penser ce que pensait le Roi, faire et dire ce que voulait le Roi. » Et il rappelle, à ce propos, le mot du commandant de la place de Beauvais : « Monsieur, si le Roi m'ordonnait de brûler Beauvais, je le brûlerais; voilà ce que j'appelle être royaliste. »
Bonne ou mauvaise, cette façon d'être royaliste n'est certainement pas celle de l'auteur des Souvenirs auxquels j'emprunte cette citation, et l'on comprend, après avoir lu ses diatribes contre tous ceux — à une exception près — que tour à tour il a vus monter sur le trône et contre leurs principaux serviteurs, l'ironique
sobriquet. Monsieur de Frénésie, donné par Louis XYIII à son plus cruel détracteur. Notons que ce censeur féroce fut en même temps le plus fidèle soutien du principe monarchique, qu'il se serait fait tuer, au besoin, pour la cause, que « l'aristocratie, suivant son expression, était chez lui un élément indélébile, fondu et infiltré dans la moelle des os »; et ajoutons enfin — la remarque a son importance — que cet entiché de noblesse était issu d'une famille de finance, ce qui peut-être, sans mettre en question sa bonne foi, explique la chaleur de son zèle.
Il faut convenir que ces traits rassemblés composent un pittoresque et divertissant personnage, original plutôt que sympathique, instructif plutôt qu'exemplaire, et il faut savoir gré à M. Arthur Chuquet d'avoir, en publiant ces Souvenirs inédits, fait revivre une figure qui, par son exagération même, est assez représentative de toute une classe de ses contemporains.
Mon éminent confrère et excellent ami, M. le comte d'Haussonville, lequel connaît son
« MONSIEUR DE FRENESIE ». 2o9
Saint-Simon autant qu'homme de France, pour l'avoir beaucoup commenté et non moins souvent rectifié, a fait, sije ne me trompe, l'insigne honneur à Frénilly de prononcer une fois son nom, avec de sages réserves, à côté de celui de l'illustre auteur des Mémoires. Il est hors de doute, en effet, que Frénilly a lu et même étudié Saint Simon et que ce souvenir le poursuit quand il rédige telle page de ses réminiscences. De ce redoutable modèle il a, non sans bonheur, attrapé parfois la manière, j'entends la vivacité, la couleur, une certaine verdeur d'expression; mais il en a surtout, ce qui est plus aisé, retenu le ton violent, l'acrimonie, le fiel, la partialité, la rancune, et la plupart de ses jugements sur les célébrités qui ont défilé sous ses yeux sont moins des portraits ressemblants que des exécutions sommaires. Veut-on quelques échantillons de son style? Voici quelques croquis, choisis parmi cent autres du même genre : Franklin est un « héros niais », Washington, un « paillasse » ; ïalleyrand, un « drôle bas et affamé, un Figaro effronté et retors » ; le général Foy, un « petit gredin » et un « solennel paltoquet », qui, « n'ayant pu
s'illustrer par les armes, s'illustra par la trahison y> ; Benjamin Constant, un « reptile venimeux », un être répugnant, « dont la face blême et hideuse est saturée de cruauté, d'impudence, de haine et d'envie ».
Après avoir gratifié de ces gentillesses les acteurs en vedette du drame historique de son siècle, on imagine qu'il n'épargne pas davantage le grand régisseur de la troupe. Qu'il ait haï Napoléon, maudit « l'usurpateur », cela cadre avec ses principes et je n'ai rien à dire. Il ne se distingue point par là de sa charmante contemporaine, la marquise de Laage de Yolude, qui, au lendemain de Brumaire — réfugiée, il est vrai, bien en sûreté, hors des frontières — écrit d'une plume tranquille : « J'aimerais mieux une république d'assassins qu'un roi illégitime, fùt-il le plus doux des hommes! »
Mais où M. de Frénilly va peut-être un peu loin, c'est quand il croit devoir dénier au vainqueur d'Austerlitz tout génie, tout talent, même toute habileté militaire. « Buonaparte, nous apprend-il, ne fut jamais général que dans la
fortune; toutes les fois qu'elle le quitta, il se sauva, laissant les autres s'en tirer à leur gré. » De même pénètre-t-il, et nous dévoile-t-il sans faiblesse, les plus secrets ressorts de la politique impériale : si l'Empereur met l'Europe en feu — s'en serait-on jamais douté? — c'est par simple souci d'hygiène, la paix et le repos étant contraires à sa santé; il le montre disant, le soir, en se déboutonnant : « Il faut que je fasse la guerre! » Enfin, lorsqu'il arrive à l'immortelle campagne de 1814, s'il veut bien concéder que c'est, « au dire des amateurs, la plus savante qu'ait faite Buonaparte », il se hcite d'ajouter : « Cela peut être, puisque c'est la seule où il n'eut pas pour lui le nombre, la saison, l'enthousiasme des siens et la peur des autres. » Ainsi, avec une désinvolture élégante, excelle cet incorruptible critique à remettre les choses au point. Napoléon a bien pu conquérir d'abord et éblouir ensuite l'Europe; il n'a pas ébloui ni conquis Frénilly.
Parmi ces surprenantes diatribes et ces aperçus fantaisistes, brillent çà et là des mots piquants, des traits bien observés et de sug-
gestives anecdotes. Telle est la rencontre qu'il fait, au lendemain du 10 août, d'un graveur de sa connaissance, jeune et honnête artisan, qui d'ordinaire, dit-il, avait « la candeur et la timidité d'une fille ». Il était rayonnant : « Qu'avez-vous? demande Frénilly. — Ah!
monsieur, reprend-il avec la joie d'une bonne conscience, la Providence m'a bien servi; j'ai tué trois Suisses! »
Tel encore le récit de son voyage en diligence en compagnie d'un « bon petit Lorrain », fils du procureur général de Nancy, garçon jovial, inoffensif et de bonne compagnie. La diligence croise, à Etampes, un cortège de détenus, M. de Lessart, le duc de Brissac, quelques autres encore, qui furent massacrés le lendemain. A cette vue, le petit Lorrain se dresse, comme mù par un ressort, et s'époumonne à crier : « A la guillotine! — Malheureux, taisez-vous donc, lui dit Frénilly stupéfait. — Hé! réplique-t-il, c'est que j'ai peur! »
Citons encore, dans une note moins lugubre, la visite de l'abbé Delille et de l'abbé Maury dans la maison de Suard, au retour de l'émigration. Maury pérore sans répit et sans trêve;
Delille ne desserre pas les dents. Au sortir du salon : « Il n'y a plus de conversation à Paris, déclare l'abbé Delille ». -- « Ma foi, il faut convenir que l'on ne cause qu'en France », dit en même temps l'abbé xMaury.
Avec l'ardeur hostile qui, dès le premier jour, emporta Frénilly contre tous les principes de la Révolution, on peut être surpris de ne pas le compter parmi ceux qui, hors des frontières du royaume, soutinrent, les armes à la main, la cause contre-révolutionnaire. Cette abstention, de quelque façon qu'on la juge, n'est certes pas chez lui tiédeur ni pusillanimité. Mais, faisant preuve ici de plus de clairvoyance qu'il n'en montra dans la suite de sa vie, il présageait les suites funestes d'une politique qu'il qualifie de « douloureux sacrifice, suivi d'une loyale duperie ». L'émigration, affirme-t-il dans une page éloquente, ne fut, au moins dans le début, qu'un entraînement irréfléchi, une émulation, presque une mode, de la part de gens qui craignaient le sarcasme ou 1 e blâme de leurs amis et de leurs pairs : « Dès que le mot dlwnneur fut appliqué à ceux qui
partaient, le mot d'égoïsnie ou de peur a ceux qui restaient, tout le troupeau sauta ! »
Frénilly, au contraire, demeura ferme au poste, quelquefois dans ses terres et souvent à Paris, s'associant aux efforts de ces gens courageux qui prétendaient museler le monstre terroriste. Après la chute de Robespierre, il fut de ceux qui, le I" prairial an III, sauvèrent la Convention envahie par la populace et délivrèrent Boissy d'Anglas menacé par des scélérats. « J'en ris et j'en rougis encore », écrirat-il à ce souvenir. Sans s'arrêter à ce remords, d'autres voudront y voir un acte de bon citoyen, dont il est juste de lui faire honneur.
Pessimiste et sans illusion sous la Révolution comme sous le Directoire, sceptique et méfiant sous lEmpire, la tête lui tourna brusquement et il fut pris d'une sorte de délire, le jour de la Restauration. Le miracle était accompli; le long cauchemar se dissipait: l'antique demeure, naguère ravagée et détruite, se relevait plus belle, plus puissante que jamais; il ne restait qu'à balayer les dernières traces de la tourmente, pour y réinstaller le maître, avec
tous ses bagages et tous ses serviteurs : « Je m'imaginais qu'il y aurait contre-sens à restaurer la légitimité des personnes sans restaurer la légitimité des choses, à replanter une race sans replanter les vieilles institutions. »
Dans cet état d'esprit, la proclamation de la Charte lui fut un coup de foudre, aggravé peu après par l'arrivée du Roi escorté des anciens dignitaires de la Cour impériale. Louis XYIII entrant à Compiègne lui apporta une déception dont il ne se remit jamais : « Il avait les jambes que tout Paris lui a connues, sous un ventre proéminent, avec une taille médiocre, et, entouré de tous ces dévouements dont le moindre l'eût fusillé deux ans plus tôt, il leur disait : « Messieurs, je suis heureux de me voir » auprès de vous! »
C'était la honte, la trahison, « le culte du diable érigé en sauveur ». Frénilly, dès cette heure, conçut une méfiance incurable, une antipathie invincible pour ce renégat des principes, pour « ce roi comédien, reçu du peuple dans la joie et donné de Dieu dans sa colère... Pouvait-on aimer sa patrie sans mépriser un tel homme? » Ainsi, à la première minute du
règne, s'exprime sur le successeur de saint Louis le plus fervent des royalistes et le plus convaincu .
L'ordonnance de 1816 portant dissolution de la « Chambre introuvable » changea l'hostilité en exaspération. Sur ce qu'était cette assemblée, élue au lendemain des Cent-Jours, en présence des armées alliées, parmi les cris de haine et de vengeance des anciens émigrés mal remis de leur épouvante, il faut lire, pour s'en rendre compte, l'intéressante étude de M. ErnestDaudet, Louis XVIII et le ducDecazes, Composée d'hommes aigris, exaltés, implacables, et d'autant plus dangereux qu'ils étaient plus honnêtes et moins intéressés, cette majorité fanatique « contenait déjà en germe dans son sein les ordonnances de 1830 ». Louis XYIII était leur bête noire, la Charte leur horreur. « On prétend que je n'aime pas la Charte, disait l'un des meneurs; je suis au contraire à cheval sur elle, mais je ferai tellement courir ce cheval, qu'il faudra bien qu'il crève. »
Frénilly exultait de joie : « Pour la première fois depuis Louis XIV, la monarchie tombait
en des mains monarchiennes. » Son enthousiasme n'eut d'égal que sa fureur à voir ce phénix écrasé dans l'œuf par le rescrit du 5 septembre, « vengeance de Decazes, sottise de Richelieu, déshonneur du Roi »! Aussi, de ce moment, passant du verbe à l'action, se présente-t-il aux élections dans cinq collèges à la fois. Il mène surtout une violente campagne dans l'Oise, en compagnie de l'abbé Clauzel, son ami, « un saint, dit-il, de l'ancien Testament, qui, enflammé de zèle, daubait rudement sur le prochain, et puis s'arrêtait en disant : « J'espère que Dieu me pardonnera la médi- » sance en faveur de ma disposition prochaine » pour le martyre. »
Clauzel échappa au martyre et Frénilly manqua son élection. Il en conçut une vive rancune, ayant flairé, non sans raison, qu'il avait été combattu par ordre exprès du Roi. Louis XYIII, en effet, devant l'extrême danger qui menaçait son trône, n'avait pas hésité cette fois à prendre parti dans la lutte. Frénilly parle, à ce propos, avec une indignation véhémente, d'une lettre que le Roi aurait, dit-il,
écrite directement, et de sa propre main, au comte, depuis duc de Damas, gouverneur de Dijon, pour le prier d'intervenir contre un nommé Brenet, chef des ultras dans la région du Centre. Cette lettre existe encore; une gracieuse communication vient de la mettre sous mes yeux, et j'en voudrais donner ici les principaux passages, afin qu'on juge de quel côté étaient la sagesse, le bon sens et la modération. « A Paris, ce 2o septembre 1816. — J'ai dissous la Chambre des députés. Ai-je bien fait? Il ne s'agit pas du droit, cela va sans dire; il ne s'agit même pas de savoir s'il faut éteindre le feu lorsqu'il est à la maison, et il y était, je vous le dis... Il s'agit des suites, car si les mêmes individus revenaient, j'aurais beau écarter suivant toutes les règles, je n'en serais pas moins repic et capot. Or, parmi ces individus, il y en a un, dans votre empire, sur lequel je vous ai une fois donné un ivarninfj... Cet individu est M. Brenet. Je croirai de ses talents et de la pureté de ses sentiments tout ce que vous voudrez; mais il est extrêmement exagéré — la politesse ne me permet pas de dire a mad dog — et ma devise, ce que j'ai
a MONSIEUR DE FRENESIE ». 269
recommandé à tous les présidents, est Pureté et Modération. Certes, si la première de ces qualités, toutes deux également nécessaires, appartient à M. Brenet, vous m'avouerez qu'il n'en est pas ainsi de la seconde. Dans cet état de choses, je ne puis mieux faire que d'emplo3^er, je ne dirai pas Tautorité — il n'en peut être question ici — mais l'influence du gouverneur, et d'un gouverneur comme vous, qui pouvez être vraiment considéré comme un térjat a (atere, à seconder le préfet s'il est dans ma ligne, à l'y faire entrer s'il balance, enfin à le neutraliser s'il en suit une autre... louis. »
Quelques années plus tard, la mort de Louis XYIII et l'avènement de son successeur devaient agiter Frénilly d'un nouveau sursaut d'espérance. De tous les princes de la maison de Bourbon, le comte d'Artois est, de tout temps, le seul qu'il ait jugé avec une entière bienveillance.
Tous les autres tombent sous sa griffe : Louis XYI n'est qu'un « lourdaud, une masse inerte et mal taillée »; les d'Orléans, c( un nid de vipères »: le duc d'Angoulême, un être
borné, « à l'esprit faux, à la tête étroite et plate »; et nous savons son opinion sur l'ex-comte de Provence. Avec Charles X, au contraire, il salue avec enthousiasme une ère réparatrice, car il a reconnu en lui « l'âme et le style d'Henri IV ». Par malheur, bien que Frénilly ait survécu de dix-huit ans à la chute de la Monarchie, ses Souvenirs s'arrêtent brusquement en 1828, nous laissant dans l'obscurité sur les dernières années du règne.
Et peut-être, après tout, en interrompant son récit avant les Ordonnances et la révolution de Juillet, « Monsieur de Frénésie », pour une fois dans son existence, a-t-il fait preuve de sens et d'esprit politique.
Le commandant Persat, quand le général du Barail le rencontra en Algérie, vers 1839, était un homme terrible et singulier. Survivant des grandes guerres, passionne pour Napoléon au point de signer toutes ses lettres Maurice Persat, décoré par l' Empereur, haïssant les Bourbons et les d'Orléans plus encore, libéral d'opinions, mais d'humeur jacobine, intolérant en politique, intolérable dans la vie privée, pourtant sensible à sa manière et dévot serviteur « du sexe », après le Petit Caporal il n'aimait que deux choses au monde : les coups de sabre et les couplets de Béranger. « Il n'était supportable, écrit un homme qui l'a connu, que lors-
qu'il chargeait ou qu'il chantait des chansons du Caveau. » Au physique, il était bel homme, bien bâti, vigoureux, « une sorte de géant un peu épaissi par l'âge », avec un visage énergique et des yeux qui regardaient droit, bref un gaillard dont la physionomie réprimait, au premier coup d'œil, toute envie de le contredire.
Prudence justifiée, s'il en fût, car ses duels, à l'épée, au sabre, au pistolet, tournaient mal pour ses adversaires. Nul n'était, d'ailleurs, à l'abri de ses provocations. A Oran, où, vers cette époque, il tenait garnison, il ne comptait guère qu'un ami, un adjudant-major du nom de Gély de Montcla, un vieux compagnon d'armes, dont il mettait souvent la patience à l'épreuve. Certain jour, Montcla n'y tint plus; au cours d'une discussion, il envoya promener Persat en termes d'une concision militaire : c( Je me f... de vous, à pied comme à cheval. — Bon, répliqua Persat, c'est à cheval, demain, que nous continuerons cette conversation. » Tout Oran voulut assister à cette rencontre épique, mais Persat fît preuve de clémence et il passa toute sa colère sur le cheval de son
antagoniste : d'un premier coup de sabre, il lui abattit une oreille; d'un second, « il lui découpa une large escalope sur la croupe » ; puis, à la troisième passe, d'un revers sur le bras, il fit tomber l'arme du cavalier. Après quoi, on emmena le cheval à l'infirmerie, et les deux combattants furent déjeuner ensemble.
Tel est le personnage dont M. Gustave Schlumberger, poursuivant ses études sur les « Vieux soldats » de l'Empire, a eu la bonne fortune de dénicher les mémoires manuscrits, qu'il offre aujourd'hui au public, en y joignant une substantielle notice. Il y a, nous dit-il, opéré quelques retranchements, car la plume de Persat est aussi tranchante que son sabre, et son humeur bilieuse lui a dicté, sur la plupart de ses contemporains, des jugements dénués d'indulgence. Je ne chicanerai pas l'éminent éditeur sur ces coupures très justifiées; je regretterais plutôt qu'il n'en ait pas fait davantage. Tout n'est pas égal, en effet dans ces curieux souvenirs, et il s'}^ trouve des détails personnels qui n'ont peut-être pas pour la postérité tout l'intérêt qu'ils avaient pour le
narrateur. Mais ces longueurs sont rares; il reste, tout compte fait, nombre de pages fort attachantes, pleines de couleur et de relief, singulièrement évocatrices du type de ces pittoresques grognards, de ces surprenants « demisolde », qui furent la perpétuelle terreur des bons bourgeois de la Restauration. Balzac, s'il l'eut connu, eut adoré Persat; il eût fait de lui le héros d'un de ses immortels romans.
Maurice Persat, d'après son biographe, était le troisième de cinq frères, qui, tous, servirent comme volontaires dans l'armée impériale. L'un d'eux fut tué ; un autre, après de nombreuses aventures, fut l'un des faux dauphins qui pullulèrent après le retour des Bourbons et termina ses jours dans un cabanon d'aliénés. Quant à Maurice, il assista aux principales batailles, d'Austerlitz jusqu'à Waterloo, et s'y montra un soldat héroïque, ce qui n'était pas, en ce temps, un motif suffisant pour être remarqué. Il sabrait, criait : « Vive l'Empereur! », gagnait un grade à chaque campagne et était parfaitement heureux.
La lance était son arme favorite ; il lui dut
ses plus belles prouesses. Pendant la campagne de France, presque chaque jour il s'en allait, au front des escadrons ennemis, défier un cosaque, un uhlan, l'embrochait invariablement, rapportait au camp les trophées et recommençait le lendemain. Mais tout cela, je le répète, ne le distinguait guère de la foule de ses camarades. Son originalité commence à la chute de l'Empire.
Congédié après Waterloo et retraité dans son village avec sa demi-solde, Persat s'y rongeait d'ennui, quand il lut un beau jour, dans les colonnes du Constilutionnel, les exploits de ce Bolivar, lequel, dans l'Amérique du Sud, prêchait l'insurrection contre les Espagnols et commandait l'armée rebelle. Espagnols ou Américains, il n'importait guère à Persat, mais on se battait quelque part et il fallait en être. D'ailleurs, Joseph Napoléon se trouvait aux Etats-Unis, où il préparait, disait-on, une grande expédition pour arracher l'Empereur de son rocher de Sainte-Hélène.
Cette considération était déterminante. Persat réalise quelques fonds et s'embarque pour l'Amérique. La traversée fut rude; on faillit
faire naufrage ; les voiles furent emportées par un effroyable ouragan. Cramponné dans les bastingages, Persat chantait la Marseillaise; le capitaine faisait chorus, et l'équipage reprenait le refrain. On attendit ainsi l'arrivée du navire sauveur, qui remorqua l'épave jusqu'au port de salut.
Là commencent les désillusions. Joseph Napoléon, loin de songer à aucune entreprise, incite Persat à faire bourgeoisement du commerce. Bolivar, qu'il rejoint enfin, lui cause une égale déception : ses talents militaires sont nuls, sa bravoure contestable, son désintéressement douteux. L'armée est pitoyable; il faut toute l'impéritie espagnole pour reculer devant de pareilles troupes. Mal nourri, peu payé, après avoir pris part à deux ou trois affaires où la sottise du commandement exaspère l'homme qui a servi sous le conquérant de l'Europe, Persat découragé, se rembarque et retourne en France.
Il y revient, après deux ans d'absence, avec des guenilles sur le dos et cinq francs dans sa poche. Par bonheur, un ami, naguère valet de
chambre de Napoléon, lui prête chemise, pantalon, redingote. Il lui manque encore un chapeau : « Attendez, lui dit son ami, j'en ai un à vous proposer. Il sera trop large pour votre tète, mais il vous fera plaisir tout de même. » C'était un chapeau de l'Empereur, le chapeau qu'il portait à la bataille de Montmirail.
Équipé de la sorte, Persat cherche une occupation. « Que faire? écrit-il naïvement. Deux révolutions se présentaient et m'offraient la chance de continuer honorablement ma carrière militaire et politique. Je connaissais presque toute l'Espagne; Naples était un pays neuf pour moi; je lui donnai la préférence. » L'expédition, cette fois, fut courte. Les troupes napolitaines égalaient celles de Bolivar, mais elles avaient affaire à des adversaires plus sérieux. Persat vit avec rage 45.000 Napolitains ouvrir les portes de leur capitale à 30.000 Autrichiens; outré de ce spectacle, il regagna rapidement sa patrie, ne rapportant pour tout profit que son affiliation a une loge de carbonari, pour toute satisfaction que le souvenir d'une querelle personnelle avec un Autrichien qui, ayant mal parlé du prisonnier de Sainte-Hélène, avait eu
« le nez écrasé » par un coup de poing magistral.
Persat, en rentrant à Paris, y éprouva quelques désagréments. Il avait, en effet, au cours de son dernier séjour, pris part à une échauffourée, une manifestation bruyante de « demisolde » mécontents contre le régime bourbonien. Cet épisode lui semblait négligeable, car, dit-il, « je considérais les événements politiques comme un duel, dans lequel on se bat aujourd'hui pour être amis le lendemain », Mais les ministres de ce temps, ajoute-t-il avec un soupir, « n'entendaient pas la politique comme moi ». On lui fit proposer néanmoins l'amnistie, à condition qu'il acceptât une place dans la police. Il refusa avec indignation et il repartit pour la Grèce, où une révolution nouvelle s'offrait à son goût d'aventures. La rébellion de la Morée contre la domination turque avait gagné toutes les provinces voisines et l'Hellade entière se soulevait pour conquérir l'indépendance. Persat, fidèle à sa coutume, s'enrôla sans hésitation dans le parti des révoltés, mais à peine servait-il sous le drapeau des Grecs que toutes ses sympathies se
portèrent vers les Turcs. On ne saurait lui en vouloir, si l'on croit tout ce qu'il raconte de l'affreuse cruauté des chefs de la révolution, de leur déloyauté barbare, des égorgements de prisonniers, dont ses Mémoires nous donnent les révoltants détails.
Ce fut parmi ces scènes atroces qu'il rencontra l'idylle, la seule idylle, de toute son existence.
La chose eut lieu à la prise de Tripolitza, qu'avait suivie un massacre de Turcs par les Grecs victorieux. Persat, ému d'horreur en voyant ce carnage, racheta de ses deniers la vie d'une famille musulmane, composée d'une vieille femme avec trois enfants en bas âge et d'une fille de treize ans. « qui paraissait en avoir trente ». La mère et les enfants succombèrent peu après à leurs blessures et aux privations endurées, mais Adèle — c'était le nom de la jeune Turque — survécut et gagna bientôt le cœur du rude soldat par son charme, par sa douceur et par son infortune. « Elle avait, écrit-il, une physionomie des plus intéressantes
et très distinguée, des yeux superbes, dans les-
quels on découvrait sans peine toutes les vertus et la bonté de son cœur. 11 ne lui manquait qu'une éducation française. »
Pour lui fournir ce complément, Persat, la campagne finie, emmena « son Adèle » en France et la confia aux soins d'une vertueuse dame de ses amies, qui se chargea de veiller sur ses jours, tandis qu'il poursuivrait sa carrière vagabonde — mission fort délicate, car Adèle, à n'en pouvoir douter, donnait dès lors à son sauveur l'espoir des joies prochaines de la paternité. Huit ans plus tard, seulement, à la suite de nouveaux exils et d'innombrables aventures, Persat vint rechercher sa chère Turque et son rejeton et s'avisa de régulariser toutes choses par un mariage en forme.
Entre temps, il avait repris son existence errante, dont je m'essoufflerais à suivre pas à pas les capricieux détours. Il suffira d'en noter certains épisodes, comme son second voyage en Amérique, où il fréquenta les Mormons, que l'on nommait alors les Multiplicateurs. Il s'enrôla même dans leurs rangs, et je n'en dirai pas plus long sur cette fugitive équipée, par crainte
de scandaliser mes lectrices. . . ou pourleur laisser le plaisir d'en chercher elles-mêmes les détails dans les pages éditées par M. Schlumberger.
D'un caractère plus grave fut l'expédition en Espagne, où le vieux soldat de l'Empire, dans sa haine des Bourbons, se laissa entraîner jusqu'à guerroyer un moment contre l'armée française, envoyée pour soutenir la cause du roi Ferdinand VII. Il est vrai que le bataillon où il prit du service pouvait lui donner l'illusion qu'il revivait les grands jours d'autrefois. Les réfugiés français qui formèrent cette légion avaient sorti de leurs armoires les glorieux uniformes qu'avaient tour à tour contemplés toutes les capitales de l'Europe. Sur les capotes de la vieille garde reluisaient les boutons décorés du chiffre impérial; une « aigle énorme » surmontait le drapeau tricolore; on ne regrettait, dit Persat, que l'absence des « bonnets à poil ». La légion marchait au combat au nom de Napoléon IL
Parmi cette petite troupe était un jeune Français, naguère encore lieutenant dans les armées de Louis XVIII, ayant donné sa démission afin de lutter en Espagne pour la cause libérale, et
qui, du premier jour où ils se rencontrèrent, devint, de la part de Persat, l'objet d'un culte fanatique. « Quel génie! Quelle âme! s'écriet-il. Il y avait en lui du Bonaparte... Il faisait battre mon cœur, comme autrefois Napoléonle-Grand, car il était pour la liberté ce que l'Empereur était pour la gloire! »
Ce héros , alors inconnu , n'était autre qu'Armand Carrel, qui préludait ainsi, par de hardis faits d'armes, à sa courte et brillante carrière de journaliste de combat. Cet enthousiasme de Persat ne se démentit pas, quand, la campagne terminée, il fallut retomber à l'existence bourgeoise . Les deux hommes demeurèrent en relations suivies, et ce fut une joiepour Persat le jour où Carrel, en avril 1835, — au sortir de Sainte-Pélao:ie où il venait d'expier ses attaques contre Louis-Philippe — pria son ex-compagnon d'armes d'accepter la gérance du Xational, la feuille, célèbre alors, dont il était le rédacteur en chef. L'olTre fut acceptée d'emblée, et voilà Persat journaliste, tm journaliste, il est vrai, d'une espèce spéciale, et qui se servait moins souvent de sa plume que de son épée.
Le seul épisode important de sa nouvelle carrière fut le duel, resté historique, de Carrel avec Girardin, duel où Persat fut le témoin du rédacteur du National. Le récit qu'il en a tracé est d'un vif intérêt. On assiste avec lui aux préliminaires orageux de cette tragique reucontre. On voit Carrel s'y rendre avec l'àme agitée de lugubres pressentiments : « En entrant dans le bois de Vincennes, il me prit à l'écart et me pria de prendre son portefeuille, sa montre et les clefs de son cabinet particulier. Il était soucieux et pensif, ce qui m'engagea à lui faire des observations amicales. Alors, il me répondit avec calme : « Persat, vous m'avez vu en » Espagne braver les balles et les boulets roya- » listes; soyez convaincu que je serai là comme » à Barcelone, à Mattaro, àLers, mais rappelez- » vous que cette journée me sera funeste, car je » vais me battre avec un bâtard et un fripon. Ces » gens-là ont toujours la main heureuse. »
Il y eut, sur le terrain même, une suprême tentative de conciliation, qui fut vaine. Les choses suivirent leur cours; je laisse ici la parole à Persat : « Les pistolets furent chargés, et les distances marquées. Chacun des combat-
tants avait la faculté de marcher dix pas et devait s'arrêter à la ligne de démarcation, qui était de vingt pas... Au signal donné, Carrel franchit ses dix pas avec la tranquille assurance de l'homme vraiment brave et il n'ajusta ce malheureux Girardin que lorsqu'il fut arrivé à la ligne marquée. Son adversaire fit le contraire, car, après n'avoir fait qu'un à droite sur place pour bien s'effacer, pendant que notre ami marchait, il le tint constamment ajusté. Les deux coups de feu partirent simultanément. Girardin eut l'impudence de dire : « Si je » n'avais pas été blessé, je n'aurais pas fait feu. »
» Carrel, atteint d'une balle dans l'aine, conserva son sang-froid. On le porta jusqu'à la place de Saint-Mandé; là, il se rappela tout à coup le voisinage d'un ancien camarade , M. Peyra. « Portez-moi chez ce vieil ami, » dit-il; c'est un légitimiste, mais il me recevra » bien. » Ce fut là qu'il mourut, quarante-huit heures plus tard. »
Persat, fou de colère, provoqua Girardin pour venger son ami; mais celui-ci déclina le cartel, et le fougueux gérant du National, à la suite d'un article d'une violence inouïe, dont
il fut rendu responsable, put réfléchir, trois mois durant, sous les verrous de « Pélagie », sur les inconvénients de ce qu'il nomme « la politique verbeuse », à laquelle, tout compte fait, il déclare hautement préférer « la politique armée ».
Il reprit donc ses courses par le monde, à Athènes, à Corfou, à Patras, à Ancône, à Parme enfin, où il croisa l'ex-impératrice Marie-Louise, épouse indigne du héros défunt. « Je passai à trois pas d'elle, écrit-il, et j'eus assez de force d'âme pour ne pas lui donner un salut, auquel elle s'attendait pourtant, car ses yeux, fixés sur ma vieille croix de l'Empire, semblaient me dire : « Français, es-tu donc » inexorable'^ » Oui, Persat fut inexorable, et il se sentit fier de l'être; et s'il s'est permis d'en sourire, on peut aussi, dans cette tenace rancune, trouver quelque chose de touchant.
c( Le 6 novembre 1837, j'étais encore une fois dans mon village chéri, Ennezat, au sein de ma famille, qui me reçut avec joie pour la quinzième fois. » Là prennent fin les Mémoires,
mais non pas l'existence ni les aventures de Persat. Il reprit du service, il fit la guerre en Algérie sous le drapeau de Louis-Philippe. Il eut un commandement dans l'île de Rachgoun, près Oran, et ce fut là qu'un beau matin de 1840, à lui tout seul et sans raison plausible, il proclama la République, ce qui était partir huit ans trop tôt.
Il ne mourut qu'au mois d'octobre 18o8, à soixante-dix ans révolus, après une vie plus active que remplie, plus généreuse qu'utile, dont le récit, tel qu'il nous l'a laissé, n'est pas sans inspirer quelques réflexions profitables. Les hommes de cette espèce, moins rares que l'on ne pense, ne sont-ils pas un argument pour ceux qui croient à l'utilité de la guerre? Merveilleux instruments dans la main d'un Napoléon, ils n'ont point place dans le pacifisme affadi de notre société moderne, et leurs énergies sans emploi deviennent par là même redoutables, car les forces perdues sont souvent des forces nuisibles.
Est-il joie à la fois plus saine et plus complète que celle du bon chasseur qui, après une fructueuse journée, rapporte une gibecière bien garnie et déballe en famille lièvres, lapins, perdreaux, abattus de sa main? Je sais un homme qui a dû plus d'une fois, au cours d'une existence remplie et laborieuse, goûter des satisfactions de ce genre, et c'est M. Ernest Daudet. Seulement, il chasse sans répandre le sang, et c'est nous, lecteurs et lectrices, qui profitons de son gibier. A ce sport, il est sans rival; nul n'a le flair aussi subtil pour trouver une bonne piste, nul ne déploie une ténacité plus patiente à mener la poursuite, plus d'ar-
deur à saisir la proie, plus d'adresse à la mettre en sac. « Je ne sais comment il s'y prend, mais on ne peut pas lui résister! » me disait certaine dame, propriétaire de papiers fort curieux et qui, récalcitrante jusqu'alors envers d'autres, avait capitulé devant cet enjôleur.
Je ne crois pas que 3[. Daudet ait eu besoin d'employer toutes les ressources de sa stratégie pour conquérir les belles archives du château de la Grave, qui sont en la possession de M. le duc Decazes, mais jamais, à coup sûr, il ne se vit plus riche et plus profitable butin.
« Le joyau de cette rare collection, a dit M. Daudet dans une intéressante préface, c'est la correspondance que Louis XVIII entretint avec Decazes, de 1816 à 1822, environ 2.000 lettres autographes du Roi à son ministre, véritable histoire du règne, écrite au jour le jour par un des premiers acteurs. » C'est cette précieuse correspondance, jusqu'alors inédite, qui fait le fond des deux volumes publiés par M. Daudet, à quelques années d'intervalle, volumes dont le premier s'appelle Louis XVIII et le duc Decazes, l'autre, tout récemment
paru, L ambassade du duc Decazes en Angleterre. Sous ces deux titres différents, l'ouvrage, aujourd'hui terminé, présente un ensemble complet, et, encore que l'auteur s'en défende avec modestie, c'est bien, dans la réalité, d'après des documents nouveaux et d'une capitale importance, l'histoire vivante et passionnante de la plus belle période de la Restauration. Ce que j'en voudrais détacher, c'est la partie qui traite des rapports personnels de Louis XVIII avec Decazes, esquissant ainsi le tableau d'une intimité singulière qui, tout compte fait, pour qui veut l'observer sans idée préconçue, fait à la fois honneur au souverain et au favori.
C'est le 10 juillet 1815 que Decazes, nouvellement promu au poste de préfet de police, fut pour la première fois mis en présence du Roi. Il reçut du souverain un accueil bienveillant, sans que rien néanmoins pût faire prévoir le prochain engouement dont il allait être l'objet. Entre ce prince intelligent et ce clairvoyant serviteur, l'accord qui s'établit fut tout d'abord une entente politique , un rapprochement
d'idées plutôt qu'une affinité de natures. Louis XVIII, en efîet. suivant la fine remarque de M. Daudet, venait de contracter avec le réo:ime de la Charte, non un mariaç^e d'inclination. mais un bon « mariaLre de raison ». et l'on sait que souvent ce sont les plus durables. Aussi, les attaques des ultrai> contre le système libéral et représentatif lui semblaientelles, non sans raison, mettre en péril la solidité de son trône. « J'avais la jambe belle; elle a été cassée; on me l'a remise tellement quellement, disait-il à Canning. Mais enfin je marche, et j'aime mieux boiter que subir une amputation dont le résultat le plus probable serait de me rendre cul-de-jatte ! » C'est pourquoi il entendait bien s'en tenir avec fermeté aux principes de la Charte et les pratiquer loyalement. De là, fureur des exaltés; de là, cette lutte, sourde d'abord et bientôt presque ouverte, menée dans les salons, dans les journaux et dans le Parlement, contre ce qu'on nommait tout bas « les trahisons du Roi ».
Louis XVIII trouva chez Decazes, pour combattre les exigences des partis opposés à la Constitution, un auxiliaire déterminé, habile
à déjouer les intrigues et à démasquer les complots. C'est le meilleur titre de gloire du vieux souverain et de son collaborateur fidèle que d'avoir cherché en commun à refouler les réactions ardentes qui succédèrent au second retour des Bourbons et à fonder, parmi des difficultés effroyables, dans un pays épuisé par la guerre et déchiré par les factions, un gouvernement libéral. De cette similitude d'intentions et de sentiments, des combats livrés côte à côte, est né le mutuel attachement dont les documents mis au jour par le fécond et heureux historien nous apportent de si curieux et frappants témoignages, cet attachement qui « brise le naturel égoïsme dont l'âme de Louis XVIII a paru toujours enveloppée » et lui inspire des expressions qui surprennent sous sa plume sceptique. C'est par ses qualités d'esprit et de courage que Decazes gagnera le cœur, conquerra la tendresse du Roi, au point que celui-ci ne pourra bientôt plus se passer de sa présence et lui écrira tous les jours, souvent même plusieurs fois par jour.
Cette tendresse grandissante s'étendra jus-
qu'à l'adoption, une adoption purement sentimentale, mais qui a l'apparence et qui emprunte l'accent d'une paternité véritable. On en jugera par ces fragments de lettres, qui datent de la phase initiale : « Ton cœur qui souffre se serre contre le mien. Ah ! c'est bien là, en effet, qu'il est sur de trouver bonheur pour bonheur, affection pour affection, joie pour joie, larmes pour larmes... C'est que je ne suis pas moi, je suis toi! »
Quelques semaines plus tard, le jour du mariage de Decazes avec mademoiselle de Sainte-Aulaire, s'adressant à la jeune mariée : c( N'est-il pas vrai, ma chère Egidie, que vous êtes heureuse? Parlez-moi librement. Oubliez que je suis votre beau-père. Ne voyez qu'un bonhomme qui vous aime tendrement et qui n'est pas moins jaloux de votre bonheur que de celui de son fils. » Et au cours du voyage de noces : « Si par malheur tes affaires t'appelaient à Paris, écrit-il à Decazes, je ne veux pas que tu mettes les pieds chez moi. Voler ma fille ! Cette idée seule empoisonnerait tout le bonheur que j'aurais à te voir! » Ces citations indiquent jusqu'où ira bientôt cette
parenté fictive : le Roi est père, beau-père ensuite, et sera prochainement grand-père. Bon gré mal gré, toute la famille ro3^ale entre dans cette alliance ; le comte d'Artois devient « ton oncle », les ducs de Berry et d'Angoulême « tes cousins ».
Familiarités excessives qui donneraient peutêtre à sourire, si chez le vieux souverain, veuf, sans enfants, isolé parmi des parents dont aucun ne partage ses vues, ce besoin d'affection n'avait quelque chose de touchant. Il est d'ailleurs, dans cette intimité, de jolis traits, des attentions charmantes, qui fleurent un parfum d'ancienne France, comme le petit bouquet que le Roi fait porter chaque jour à sa bru honoraire, qu'il glisse lui-même parfois, à l'intention de la jeune femme, dans le portefeuille officiel du mari devenu ministre.
Quel sera, dans un temps prochain, le sort du présent quotidien envoyé par cette main auguste? Ecoutons sur ce point, pour cueillir au passage une leçon de philosophie, l'aveu de la destinataire : « Il en fut, hélas ! de ces fleurs comme de toutes choses, écrira la duchesse Decazes. Au début, je les recevais avec plaisir,
les plaçant moi-même dans un vase fait tout exprès pour elles. Puis, je n'y fis plus attention, et c'est mon domestique qui mettait dans l'eau le bouquet du Roi, lorsqu'il le trouvait se fanant sur la table. »
Si curieux que soient ces détails, ils ne doivent pas nous faire perdre de vue l'élément essentiel du crédit de Decazes. Pour bien saisir la pensée intime du souverain, il faut se reporter au ministère formé le 31 décembre de l'année 1818, où Decazes est pourvu du portefeuille de l'Intérieur. Ce que le Roi veut faire, avec l'homme de son choix, c'est une politique modérée, politique de juste milieu et de conciliation dont il lui donne la formule en ces termes : « Marchons entre la droite et la gauche, en leur tendant la main, et en nous disant que quiconque n'est pas contre nous est avec nous. » Le but qu'ils poursuivent en commun, c'est celui que M. Daudet caractérise de cette manière heureuse : « Nationaliser la royauté et royaliser la France. »
Pendant un an, soutenu, encouragé, animé parle Roi, Decazes travaille de toutes ses forces
à réaliser ce programme, et cette période est celle de sa plus grande faveur comme de sa plus forte influence sur les affaires publiques. « M. Decazes, en ces temps-là, écrit dans ses Mémoires le chancelier Pasquier, a véritablement régné sur la France. » Lorsque, l'année d'après, il sera fait président du Conseil et que les événements le pousseront à choisir ses collaborateurs parmi certains de ceux qu'il combattait naguère, ce c< coup de barre à droite », loin d'affermir sa position, la rendra, au contraire, plus difficile et plus précaire — résultat que le Roi avait prévu avec sa finesse clairvoyante, comme on le voit par ce billet adressé à Decazes, en guise de félicitations sur l'issue de la crise : « Je suis comme Phocion : l'hilarité que j'ai trouvée chez ton oncle (le comte d'Artois) et chez la duchesse d'Angoulême me fait craindre que nous n'ayons fait une sottise ! »
A quelques mois de là, sur le théâtre politique, la comédie d'intrigue tournait au drame sanglant. En apprenant le forfait de Louvel, la mort de l'héritier du trône : « Nous sommes tous assassinés! » disait douloureusement
Decazes. Ni lui ni Louis XYIII ne se méprirent un seul instant sur les conséquences d'un tel coup, sur le parti que les royalistes extrêmes tireraient d'une aussi cruelle catastrophe. c( Ils vont exploiter ma douleur, écrivait le Roi au ministre. Ce n'est pas ton système qu'ils attaqueront, mon cher fils, c'est le mien... J'exige que tu restes au ministère, concluait-il énergiquement; ils ne nous sépareront pas! »
C'est un des plus poignants chapitres du livre de M. Daudet que le tableau des journées qui suivirent : les clameurs furieuses des ultras, la folle proposition de Clausel de Coussergues pour décréter d'accusation le président du Conseil, « comme complice de l'assassinat du duc de Berry », l'indignation du Roi, Tattitude louche du comte d'Artois, prodiguant tout haut à Decazes les marques de sa sympathie et pactisant tout bas avec ceux qui complotent sa chute. Chateaubriand écrivant ces paroles odieuses : « Les pieds lui ont glissé dans le sang » ; puis, devant la poussée hardie des violents, Louis XVIII bouleversé, tantôt en larmes et tantôt tremblant de colère, a la figure d'un rouge violet, les yeux injectés de
sang », se débattant encore pour garder au pouvoir celui qui possède sa confiance, cédant enfin à l'insistance des siens, souscrivant, de guerre lasse, à la démission de Decazes, à son éloignement, et, le jour du départ, lui faisant remettre ces lignes : « Adieu, cher fils. C'est du fond d'un cœur brisé que Je te bénis. Je t'embrasse mille fois ! »
La dernière partie de l'ouvrage démontre une fois de plus la vérité du triste adage : c( Les absents ont toujours tort. » Decazes a quitté le pouvoir, mais il a reçu néanmoins des compensations éclatantes : l'ambassade d'Angleterre et le titre de duc. Il débarque le 13 juillet dans la capitale britannique, chargé pour le roi d'Angleterre d'une lettre de Louis XVIII, une lettre chaleureuse et d'une forme peu usitée en pareille occurrence : « Si les choses étaient en France comme avant la Révolution, le duc Decazes serait resté mon ministre jusqu'à ma mort... Une suite de machinations ourdies par la haine, secondées par la faiblesse et la trahison, lui ont fait perdre la majorité dans les deux Chambres... 0 mon cher Georges,
trouvez bon que je sollicite, non pour mon ambassadeur, mais pour mon ami, les bontés dont votre lettre du 23 février me donne la douce assurance... Daignez l'admettre à converser librement avec vous, lui permettre de vous faire lire au fond de son àme, et je suis sûr que vous direz : mon ami Louis n'avait pas mal placé sa confiance et son amitié ! » Rien donc, jusqu'à présent, n'est changé dans le cœur du Roi. Decazes est toujours son ami. son confident et son « fils bien aimé ».
Fort de cette conviction, l'ambassadeur, cinq mois après son arrivée à Londres, demande au Roi la permission de faire un petit séjour à Paris, où sa femme désire faire ses couches : « Je ne le souhaite pas moins qu'elle, ajoute-t-il, et je ne crois pas que mon père me blâme de le lui promettre. » Mais « son père » est d'un autre avis, et la réponse est d'un ton qui contraste avec celui des précédentes missives : « Vous parlez d'exil éternel, et il n'y a que cinq mois que vous êtes en Angleterre! Je suis fâché de vous voir de pareilles idées. Croyez-vous qu'il ne m'en coûte pas d'être éloigné de vous? Mais je sais plier sous la main de fer de la
nécessité . Vous êtes ambassadeur ; il faut l'être. » Un peu plus tard, sur de nouvelles instances, Louis XVIII autorise une visite à Paris, mais courte, et en spécifiant bien que, si le séjour se prolonge, le duc cessera d'être reçu dans l'intimité des Tuileries.
Si ces symptômes n'avaient suffi pour avertir Decazes d'un revirement dans les dispositions du Roi, les premiers entretiens, au lendemain de son arrivée, eussent dessillé ses yeux. L'accueil, sans doute, est encore affectueux; ce sont des embrassades, des protestations de tendresse, mais dès que le duc se hasarde à parler politique, le souverain se dérobe, laisse tomber la conversation, se hâte de changer de terrain. A la confiance, à l'abandon succèdent une prudence excessive, une réserve obstinée, au besoin le silence. L'heure n'est pas éloignée où le « fils » désolé, de la même plume si féconde autrefois en confidences intimes et en effusions paternelles, recevra ce billet d'une ligne, sec jusqu'à la cruauté : a II m'est impossible de te recevoir. »
De cette métamorphose, l'explication est
simple. Une femme, en l'absence de Decazes, s'est glissée dans le cœur et dans la familiarité du Roi, et cette femme est l'amie des adversaires du ministre tombé. Louis XYIII, en effet, comme dit M. Daudet, « n'ayant jamais pu se passer d'une favorite ou d'un favori, ayant eu tour à tour la comtesse de Balbi, d'Avaray, Biacas et enfin Decazes, le départ de celui-ci laissait dans sa vie un vide difficile à combler... Madame du Cayla se trouva là tout à point pour occuper dans l'entourage du Roi la place vacante. » Son élégance, son esprit et son charme séduisirent tout d'abord, dominèrent ensuite le vieux Roi, s'emparèrent peu à peu de sa volonté défaillante, au point que, pendant trois années, elle sera presque « reine de France ».
Ce crédit extraordinaire, madame du Cayla l'emploiera au profit des ultras et de leur plus haut protecteur, le comte d'Artois. Grâce à elle, dès maintenant et jusqu'aux derniers jours du règne, c'est l'extrème-droite qui dirigera les affaires de l'Etat. Ainsi s'explique l'étrange condescendance dont la famille royale, y compris la vertueuse et austère duchesse d'Angoulème,
fait preuve envers une femme que son passé ni son présent ne semblaient désigner pour cet auguste patronage.
La politique a fait la fortune de Decazes; la politique est cause de sa disgrâce. Sentant l'hostilité dont l'entoure le parti vainqueur, en février 1822, du consentement du Roi, il quitte l'ambassade d'Angleterre et, peu après, s'installe dans sa terre de la Grave, pour ne faire à Paris que de courtes apparitions. Au cours de ces voyages, Louis XYIII le reçoit encore, mais plus froidement de jour en jour, jusqu'à ce qu'enfin il ne l'admette que dans les grandes réceptions officielles.
Avec l'amitié du souverain, s'est évanoui tout le prestige. Celui qui disposait naguère de tous les grands emplois voit destituer progressivement ceux qui tenaient de lui leurs places. Jusque dans sa province, il rencontre partout la suspicion, la malveillance. Les officiers de la garnison de Libourne reçoivent défense d'accepter ses invitations; le préfet, non seulement néglige de rendre ses visites, mais se fait un mérite de cette impolitesse ; pour avoir
autrement agi, le sous-préfet se fait vertement rabrouer. Dans une lettre adressée à son « père », à ce père ingrat et changeant, le duc ne peut retenir l'expression de ses doléances indignées : (( Que veut-on de moi? Quand je suis à Paris, on demande mon éloignement... Quand je suis dans mes champs, uniquement occupé de ma culture, du bien que je peux faire, on m'y persécute avec la plus odieuse violence. On dirait qu'on veut m'interdire le feu et l'eau. Voilà que mon juge de paix, mon curé, mon maire, n'osent plus tout à l'heure me saluer! »
Le rôle politique de Decazes, du moins son rôle actif, était à jamais terminé. Huit ans plus tard, pourtant, sous le règne de Charles X, une occasion s'ofîrait pour lui de reprendre en mains le pouvoir. En 1829, après la chute de Martignac, le ministère lui était proposé, mais dans des conditions qui lui auraient ôté toute liberté d'appliquer ses idées. Il refusa. Bientôt après, le duc de Polignac était placé à la tète des affaires, et ron sait ce qu'il en advint...
Tous ces traits composent à Decazes une physionomie d'homme d'Etat pleine d'harmonie
et de sincérité. Il est resté fidèle à ses principes; il s'est élevé pour avoir conseillé hautement ce qu'il jugeait conforme à l'intérêt du trône et du pays; il est tombé pour n'avoir pas voulu pactiser avec ceux dont il redoutait les doctrines; au prince dont il était l'ami il n'a jamais caché le fond de sa pensée, et les événements ont prouvé que c'était lui qui vo3'ait juste.
« Dire la vérité, écrit Pascal, est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu'ils se font haïr. » De cette parole amère, le livre de M. Daudet est une éloquente paraphrase.
La publication toute récente des lettres de Musset à mademoiselle d'Alton — encore qu'elle n'ait peut-être pas fourni tout ce qu'on en pouvait attendre — a remis à la mode la question délicate de la propriété, dans le domaine épistolaire. A qui, en bonne justice, de celui qui les écrivit ou de celui qui les reçut, appartient-il de disposer des lettres, lettres d'amour ou, tout au moins, lettres personnelles et intimes? Quels sont, en cas de mort des deux correspondants, les droits des descendants, des héritiers, des mandataires? Éternel sujet de débat, qui a fait couler beaucoup d'encre et suscité bien des disputes. Sans
traiter la matière à fond ni donner un avis que, Dieu merci, nul ne songe à me demander, je voudrais rappeler le souvenir, assez lointain déjà, d'un conflit de ce genre, qui jadis, à raison des noms illustres qui y figurèrent, produisit une grande sensation, et où les divers arguments furent discutés avec une passion éloquente : j'entends par là le procès intenté, en juillet 1849, à madame Louise Colet, pour avoir publié les lettres amoureuses de Benjamin Constant à madame Récamier. Avant d'entrer dans le vif du sujet, il me faut conter brièvement les faits qui donnèrent naissance à l'affaire.
Louise Colet, née Révoil, était, quand surgit cette querelle, dans tout l'éclat d'une renommée, aussi bruyante alors qu'elle est maintenant éteinte. Ses poésies, d'une flamme et d'une fougue toutes méridionales, ses succès répétés dans les concours académiques, sa merveilleuse beauté, ses liaisons affichées avec Cousin, avec Gustave Flaubert, les incartades aussi où l'avait parfois entraînée son humeur impétueuse, tout contribuait à faire de cette
« Muse » provençale un personnage singulièrement en vue. C'était en février 1841 que, pour la première fois, elle avait pénétré dans le salon fameux de l'Abbaye-au-Bois. « Mon nom, a-t-elle écrit, avait eu quelque retentissement; madame Récamier désira me connaître et me fit écrire à plusieurs reprises par M. Ballanche, qui avait été en relations avec mon père, Lyonnais comme lui. »
Dans la réalité, ce fut madame Dupin, grande amie de Victor Cousin, qui, pour complaire à ce dernier, introduisit la poétesse chez la « divine Juliette ». Voici comment madame Colet dépeint, à son déclin, la femme dont le charme enivrant avait ensorcelé plusieurs générations : « Elle n'avait plus aucune trace de beauté, mais une expression enchanteresse dans le sourire et le regard, qui y suppléait. On sentait qu'en elle le cœur alimentait l'esprit; sa voix avait des inflexions caressantes qui pénétraient; elle trouvait pour chacun les paroles qui savaient le mieux attirer et plaire. On pouvait dire qu'elle mettait un art infini dans la bonté, quoiqu'elle fût naturellement bonne. Elle revêtait de grâce les choses mêmes où la
bienveillance aurait suffi : la charité, la sympathie qu'elle exprimait à une femme, les ordres qu'elle donnait à ses domestiques. C'était là cette coquetterie universelle dont on a tant parlé, coquetterie adorable et céleste, qu'on ne saurait trop louer. »
Si madame Récamier, dès la première visite, enchanta Louise Colet, l'attrait fut réciproque. « Madame Récamier, mande madame Dupin à Cousin, a trouvé du charme à cette ph3^sionomie, qui tout d'abord l'avait frappée par son énergie. Elle m'a dit fort expressément avanthier que madame Colet avait fait sa conquête. J'en suis toute ravie. » Dans le fier visage expressif de sa nouvelle amie, la Juliette de Chateaubriand se plaisait, en effet, à retrouver comme un reflet de sa beauté passée, de cette beauté dont, en causant avec madame Colet, elle évoquait souvent la triomphante image. « Hélas! lui disait-elle, le jour où les petits Savoyards ne se sont plus retournés dans la rue en me voyant passer, j'ai compris que tout ^ était fini ! »
Madame Colet l'intéressait aussi par sa
UN PROCÈS. 31b
nature ardente, emportée, exaltée. Elle lui répétait A^olontiers : « Je vous aime pour votre sincérité, vos enthousiasmes hardis et vos indignations généreuses. » Et, quoiqu'elle redoutât parfois ce qu'elle appelait ses « boutades de sauvage », elle l'attirait dans son salon, l'emmenait à la campagne, à Auteuil ou Passy. L'engouement monta même au point qu'elle eût voulu la voir habiter sous son toit. Madame Colet le dit, Béranger le confirme. Dans la lettre qu'il lui adresse au moment du procès dont je parlerai tout à l'heure : « Elle me pria plusieurs fois, dit-il, de vous engager à prendre un logement auprès d'elle, en attendant que vous puissiez louer à ses côtés un petit appartement à l'Abbaye-au-Bois, où elle avait désiré que vous fissiez entrer votre fille. En vous rapprochant d'elle, disparaissait la nécessité des visites qu'elle vous a si souvent faites autrefois, et dont j'ai vu la dernière peu de temps après la mort de Chateaubriand. »
Ces sentiments de madame Récamier, les illusions qu'elle se faisait sans doute sur le tact et la discrétion de sa jeune confidente, expli-
quent l'idée qu'elle eut de remettre en ses mains ses plus précieux papiers et ses lettres les plus intimes. Le 25 janvier 1843, madame Colet recevait ce billet de Ballanche : « Madame, si madame Récamier n'était pas souffrante en ce moment, elle aurait l'honneur d'aller vous voir. Elle désirerait vous parler d'une chose qui l'intéresse beaucoup et qui, elle le croit, vous intéressera beaucoup aussi. Madame Récamier est toujours heureuse de vos visites; elle serait heureuse en particulier d'une circonstance qui lui permettrait d'en espérer une plus prochaine. Permettez-moi de joindre ma prière à celle de madame Récamier. Daignez agréer, madame, l'expression de mon admiration et de mes sentiments les plus respectueusement distingués. — ballanche. »
Madame Colet, comme bien on pense, se rendit sur-le-champ à l'Abbaye-au-Bois. ,Là, madame Récamier lui présenta trois liasses de lettres, qu'elle avait l'intention, dit-elle, de lui laisser par testament : c'étaient les lettres de Chateaubriand, de madame de Staël et de Benjamin Constant. Ces dernières, notamment, lui tenaient fort au cœur. Dans sa résolution for-
melle de les livrer à la publicité, il faut voir, assure Béranger, outre la tendresse qu'elle gardait à la mémoire de son fidèle ami, « le désir de le laver du reproche d'insensibilité que Sainte- Beuve avait cru devoir lui adresser dans un article sur madame de Gharrière ». C'est ce qu'elle expliqua d'ailleurs à Louise Colet : « Je l'ai fait souffrir pendant sa vie, lui dit-elle, je veux le défendre dans la mort. Nous lirons ses lettres ensemble, puis je vous les donnerai pour que vous les annotiez et les fassiez précéder d'un jugement équitable sur mon pauvre ami si calomnié. »
Plusieurs journées consécutives furent employées par les deux femmes à trier cette correspondance, à mettre de côté les lettres trop confidentielles et à supprimer dans les autres ce qui, à leur estime, n'était pas fait pour le public. L'opération fut longue, car madame Récamier, déjà plus qu'à demi aveugle, ne pouvait lire elle-même et devait recourir aux yeux de sa compagne. Madame Colet rédigea ensuite la notice sur Benjamin Constant, qui devait servir de préface au volume. Cette notice — elle l'affirme, et Béranger, ici encore,
lui apporte son témoignage — madame Colet la composa sur les renseignements fournis par madame Récamier, en lui lisant, à mesure qu'elle écrivait, chaque page de son travail. Madame Récamier, cependant, souhaitait avoir, pour cette publication, l'avis d'un juge éclairé : c( Quand le moment de publier sera venu, dit-elle à Béranger, j'espère que vous serez consulté par madame Colet, à qui j'ai donné les lettres. >/
L'ouvrage fini, madame Récamier fit solennellement la remise du manuscrit à Louise Colet, c( avec un acte de donation portant que cette correspondance ne serait publiée que vingt années après sa mort. — Je lui fis observer, raconte madame Colet, que, par cette clause, c'étaient mes petits-enfants, et non moi, qu'elle chargeait de sauvegarder cette mémoire aimée. — C'est juste, me répondit-elle, je ferai récrire cette donation. » Plus d'un an s'écoula, sans qu'il fut question de rien.
Enfin, le 17 juillet 1846, madame Récamier fit appeler à nouveau son amie. Complètement aveugle à présent, elle ne pouvait écrire sans le secours d'un secrétaire; ce fut madame Clé-
mence Robert qui en remplit l'office. Elle lui dicta ces lignes, qu'une obligeante communication m'a permis de copier sur le texte authentique : « Je donne à madame Louise Colet la copie des lettres de Benjamin Constant, me confiant à elle pour en faire l'usage qu'elle jugera le plus convenable à sa mémoire, mais avec la condition que ces lettres ne pourront être ni communiquées ni publiées qu'après moi. Cette preuve de confiance étant toute personnelle, si, contre toute vraisemblance, je survivais à madame Louise Colet, la copie des lettres de Benjamin Constant me serait rendue et redeviendrait ma propriété. Approuvé l'écriture. » Et, au bas de cette note, d'une écriture tremblée et incertaine d'aveugle, on lit : « J. Récamier, 17 juillet 1846. »
Trois ans plus tard, le 11 mai 1849, une brusque attaque de choléra emportait madame Récamier. Sa légataire universelle était une nièce de son mari, madame Ch. Lenormant, dont elle avait, depuis de longues années, fait sa fille adoptive. Moins de vingt jours après cette mort, la Presse, que dirigeait Emile de
Girardin, annonçait la publication de soixantetreize lettres de Benjamin Constant à madame Récamier. « Ces lettres, expliquait l'annonce, nous sont communiquées par madame Louise Colet, à qui elles ont été données par madame Récamier, et qui les a encadrées dans une introduction et une conclusion, qui ajoutent encore au vif intérêt de cette correspondance précieuse. »
Madame Colet, pour justifier cette étrange précipitation, invoque, dans une note que j'ai sous les yeux, la nécessité d'obéir au vœu formel de la défunte : « Celle qui m'en confia le soin a toujours porté jusqu'au scrupule le respect des morts. Conciliante et douce par nature, elle savait défendre les amis qu'elle avait perdus avec une fermeté et un courage qui bravaient, à l'occasion, ses amis vivants. En remettant entre mes mains l'acte qu'on va lire (il s'agit de la donation que j'ai citée plus haut) elle y fut décidée par les inimitiés publiques et privées qui s'acharnèrent à la réputation de Benjamin Constant. La volonté est expresse, elle est écrite, elle est signée par celle qui n'est plus. »
Telle fut la hâte de Louise Colet, qu'elle négligea de consulter, même de prévenir, la famille de madame Récamier. On conçoit donc la surprise irritée de madame Lenormant, quand elle apprit, par la note de la Presse, la publication imminente. Une démarche tentée près de la poétesse ne rencontra qu'un dédaigneux refus. La nièce de madame Récamier se résolut alors à recourir aux voies légales. Madame Colet et le gérant de la Presse furent assignés devant les tribunaux, pour se voir interdire de publier les lettres annoncées. La baronne d'Estournelles, sœur de Benjamin Constant, crut devoir se joindre à la cause et fut partie dans le procès. Les noms des avocats ne pouvaient qu'ajouter à l'éclat de l'affaire : ce furent Berryer et Chaix d'Est-Ange pour les deux demanderesses, Jules Favre pour madame Colet.
Sur l'à-propos de cette publication et la convenance du procédé, l'opinion fut à peu près unanime, et les amis de Louise Colet ne s'essayèrent que faiblement à la défendre sur ce point. Mais la question de droit était plus ardue
à résoudre. Il s'engagea, de plus, un violent débat sur l'authenticité de la donation faite par madame Récamier, par suite sur la bonne foi de la dépositaire des lettres. Madame Récamier, disait-on, était aveugle à la date indiquée; elle n'avait donc pu lire ce qu'elle avait signé ; rien ne prouvait qu'elle en eût connu la teneur.
La chose devenait grave pour l'honneur de la poétesse. Elle réclama l'appui de son ancien ami Cousin. L'illustre philosophe, avec sa prudence habituelle, n'intervint pas lui-même, mais il délégua Béranger et le pria d'agir. Le choix était heureux, car Béranger était lié de longue date avec madame Colet et, de plus, dans ces derniers temps, il avait beaucoup fréquenté chez madame Récamier et il était au courant de l'affaire. Nul mieux que lui ne pouvait certifier la bonne foi de la « Muse » ; il s'y employa en conscience, encore que sans grand enthousiasme : « Je suis disposé à jurer de la sincérité de l'acte attaqué, répondit-il à Cousin. A vous dire vrai, pourtant, j'aurais bien voulu être exempté de cette corvée. Mais il faut avant tout ne pas laisser accabler l'innocence. »
Ceci dit. Béranger se mit généreusement à
l'œuvre, s'entremettant entre les camps adverses, rendant visite aux avocats, cherchant à arranger les choses, avec sa bonhomie et sa finesse accoutumées, et se heurtant partout à des résistances opiniâtres. Ses lettres à Cousin le montrent fort découragé de son rôle de conciliateur : « Notre pauvre amie, lui mande-t-il, est bien désolée, bien furieuse. Tout ce qu'elle me demande de faire, je le fais, et j'ai recueilli dans ma mémoire tout ce qui pouvait lui être favorable. Mais ce n'est pas moi qui la pourrai sauver du bourbier où elle s'est jetée. Je ne domine pas le beau monde... Quanta empêcher la Muse de faire des folies, je n'y puis rien, et il y a longtemps que j'ai renoncé à l'entreprendre... Tout ce bruit lui parait peut-être de la gloire ! »
Il fallut donc laisser l'affaire suivre son cours. Les plaidoiries, de part et d'autre, furent d'une rare véhémence. L'avocat de madame Colet s'attacha presque exclusivement à démontrer la loyauté de sa cliente et l'authenticité de l'acte. Le témoignage de Béranger, formel et précis sur ce point, lui fut d'un
secours décisif. Le président, l'avocat général, écartèrent, d'un commun accord, tout soupçon de supercherie et d'action frauduleuse. Le texte du jugement, rendu le 4 août 1849, n'est pas moins explicite : « En ce qui touche la dame Colet, y lit-on, attendu que sa honne foi ne peut être révoquée en doute, que, dépositaire d'une copie des lettres de Benjamin Constant par la volonté libre et certaine de la feue dame Récamier, et autorisée à en faire usage, elle a pu se croire bien fondée à traiter de la publication desdites lettres... » En conséquence, le manuscrit était laissé aux mains de Louise Colet. Toutefois, pour des raisons de droit et de convenance, le tribunal faisait défense « à la dame Colet et à de Girardin de publier ou de faire publier aucune lettre de Benjamin Constant à madame Récamier. »
La doctrine juridique qui inspira cette décision peut se résumer en ces termes : bien que des lettres confidentielles soient la propriété de celui à qui elles ont été adressées, cette propriété n'est pas telle que ce dernier ait droit de les livrer à la publicité sans l'assentiment de celui qui les a écrites ou, après sa mort, sans
le consentement de ses héritiers. Battus dans les considérants, les adversaires de Louise Colet triomphèrent donc dans le dispositif.
Trente-deux ans s'écoulèrent avant que madame Lenormant se décidât à publier ellemême les lettres dont elle possédait le texte original. La notice mise en tête de cette publication rappelait, en termes assez durs, la querelle jadis engagée autour de cette correspondance, et, de nos jours encore, la mémoire de madame Colet en reste lourdement chargée. C'est ce que prévoyait la Muse quand, après le procès, elle écrivait à une amie : « Vous avez pu comprendre quelle douleur indignée, quel ineffaçable grief, m'a laissés l'insulte publique de madame Lenormant. Les plaidoiries de mes avocats, la lettre de Béranger, l'arrêt même du tribunal ont proclamé ma loyauté. Mais le public oublie; on ne cherche point à s'éclairer sur la moralité des faits; on ne voit que le résultat. »
En ressuscitant aujourd'hui ce petit épisode de l'histoire littéraire et en mettant les choses au point d'après des informations authentiques, j'ai cru faire acte de justice. Madame
Colet, dans son existence agitée, fut trop souvent et trop justement critiquable, pour qu'il faille manquer l'occasion de lui trouver, au moins sur un point, des excuses. Ainsi peutêtre aurais-je acquis le droit de porter sur son compte, quand l'occasion s'en présentera, un jugement libre et impartial, sans redouter le blâme que formule le bon Déranger, lorsque, à propos de cette affaire, il s'exclame d'un ton attendri : « Pauvres femmes de lettres! Trop souvent votre sexe vous dénigre, et le nôtre vous écrase. »