‹ Silhouettes parisiennesChapitre 4 sur 11 · CHARLES MONSELET · texte numérisé non relu

CHARLES MONSELET

comme un livre que Dieu tire à plusieurs éditions. »

Sans nul doute, il a vécu déjà de nombreuses vies ; c'est à Rome où il aura appris le grand art de la gourmandise.

01 CI une personnalité bien parisienne, bien littéraire et très sympathique.

Le nom de Dentu , depuis quatrevingt-sept ans, est connu du monde entier; il se trouve intimement lié au mouvement scientifique, politique et littéraire de la France. C'est de cette modeste petite boutique, située galerie d'Orléans, au Palais-Uoyal, que sortent, depuis 1704, ces milliers de livres et de brochures qui vont se répandre dans l'univers. Chacun de ces écrits contient une parcelle plus ou moins grande du savoir humain; il contribue donc à l'œuvre de progrès, et l'on peut dire

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que les Dentu ont puissamment contnbué au grand mouvement progressiste et civilisateur.

Le rôle de l'éditeur est plus important que ne le suppose le vulgaire ignorant ; car si celui-ci n'est qu'un industriel, il met en circulation des oeuvres qui ont un succès de scandale, de curiosité et d'argent; il fait de bonnes affaires, mais son influence est néfaste et malsaine au point de vue du mouvement intellectuel.

Si l'éditeur, au contraire, est doublé d'un littérateur fin et délicat, il sait découvrir les œuvres vraiment littéraires, les talents inconnus, les savants ignorés ; et en accordant à leurs pensées le corps et la vie que donne l'impression, il contribue à la gloire littéraire de sa patrie, il donne son concours intelligent à la littérature; il fait plus même, il crée une bonne littérature.

Le plus pur chef-d'œuvre, s'il reste à l'état de manuscrit, ne peut apporter sa quote-part à la richesse de notre bagage littéraire; il n'est d'aucune utilité pour le public, c'est une valeur perdue. Ce qui a fait de la maison Dentu une des premières maisons d'éditeurs de France,

c'est que son fondateur et ses deux successeurs ont été des hommes d'égale valeur. Jean-Gabriel Dentu, le grand-père de l'éditeur actuel, établit d'abord sa librairie au passage Feydeau ; mais dès 1794, il s'installa dans une des boutiques de la galerie de bois du Palais-Royal.

Jean- Gabriel Dentu était un lettré, un écrivain de talent; il fonda, en collaboration avec de la Messaugère, le Journal des Dames, qui eut un grand succès. C'était un journaliste spirituel, un polémiste hardi ; royaliste dans l'âme, il fonda encore le Dj^apeau blanc avec Martainville : ce journal fit un bruit d'enfer. Lamennais et Charles Nodier y collaboraient.

Les connaissances littéraires de Gabriel Dentu, ses instincts de lettré délicat ont contribué à créer un excellent fonds à cette maison; il édita une édition de Yauvenargues, une traduction d'Ossian, les lettres de Bolingbroke, beaucoup de livres de voyages, un excellent traité d'histoire naturelle, les ouvrages de géographie de Walckcnaër, de Sonnerat, de Pouque\ille et de La Malle, elc.

Le premier, il a fait connaître, en France, les

principaux ouvrages des auteurs allemands et anglais, dont il a publié des traductions.

Il ne se retira de la lutte politique et de la vie active qu'à l'âge de soixante-dix ans, laissant sa maison à son fils Gabriel-André Dentu. Celuici, plus ardent légitimiste encore que son père, s'est rendu célèbre par l'opposition acharnée qu'il a faite à l'empire et à la restauration de Juillet. Homme de combat s il en fut, il a sacrifié sa fortune et sa liberté à la cause qui lui était chère; il a paj^é un nombre incalculable d'amendes à ces deux gouvernements ; il a été condamné à six mois de prison en 1833 pour trois brochures, intitulées : les Cancans fleurissants^ les Cancans décisifs, les Cancans inflexibles. Peu de temps après, il était encore condamné à trois mois de prison pour les Atrocités, et pour Henri, duc de Bordeaux. Il se trouva, du reste, en si bonne compagnie en prison qu'il y passa son temps fort agréablement ; ses compagnons, sur la paille humide, étaient : Enfantin, Sosthène de La Rochefoucauld, Hivert, Blanqui, AubryFoucaud et Bassières.

Tout en se dévouant à la politique, Gabriel

Dontu s'occupa pourtant d'enrichir sa librairie de fort bons ouvrages ; il fit de petits chefsd'œuvre typographiques avec le Voyage sentimental àe 'èi^vn et la traduction du WeiHher de Goethe, de Sevelinges. Sa femme était très distinguée, et d'un esprit supérieur, bon poète et bonne musicienne; elle a composé beaucoup de romances ; son chant de guerre la Piémontaise est devenu très populaire.

M. Edouard Dentu, troisième de nom, a été, dès son enfance, à une grande école littéraire ; orphelin, alors qu'il était encore au collège, Auguste Barbier était son subrogé tuteur, et Chateaubriand, ami de sa famille, le recevait à ses jours de sorties. On le voit, la chance l'a favorisé; il a pu, dès ses jeunes années, puiser les instincts de la haute littérature auprès de ces deux hommes de valeur.

Il n'avait pas vingt ans lorsqu'il s'est vu forcé de se mettre à la tête de la maison du Palais- Royal, et il arrivait après la crise de 1848. On comprend quelle intelligence et quels efforts il a dû dépenser pour relever la maison et en faire une des premières maisons d'éditions de France.

Chose curieuse, ce sont les brochures politiques qui lui ont valu ses premiers succès ; de 1850 à 1860, il a édité cinq mille huit cents brochures, dont quelques-unes, comme celle du Pape et du Congrès, par exemple, ont été tirées à 500,000 exemplaires. Très éclectique, il a édité des brochures signées : Falloux, Persigny, Girardin, Montalembert et le marquis de Larochejaquelein. Ami de Proudhon, c'est lui qui a édité ses derniers écrits.

Le succès de la brochure épuisé, Edouard Dentu a su attirer à lui une pléiade de bons écrivains ; il a édité la Sorcière de Michelet, V Esprit nouveau d'Edgar Quinet, les Questions d'aujourd'hui et de demain de Louis Blanc, les ïambes de Barbier, les œuvres d'Arsène Houssaye, d'Henri Bornier, de Féval, de Daudet, de Gonzalès, de Ponson du Terrail, de Victor Tissot, de Belot, de Malot, de Claretie et de bien d'autres encore.

Fils d'une femme de talent, il s'est uni par le mariage à une famille illustre dans l'art ; en juillet 1862, il a épousé une des filles du grand peintre Alexandre Decamps. On le voit, M. Dentu,

en intelligence, en esprit et en instintts littéraires, a de qui tenir.

Dentu est un des hommes les moins minces de Paris; il plaisante gaiement de sa corpulence et répète souvent en souriant : « Je fonds, je deviens diaphane ! » Du reste, cette corpulence lui sied; elle le laisse alerte et vif; sa figure, fort grasse, est éclairée par un regard profond, un peu railleur parfois, et par un sourire franc et bon ; il appartient à cette classe, moins commune qu'on ne pourrait le croire, des sympathiques.

11 a une qualité qui devient assez rare pour ôtre appréciée, il est homme du monde. Il est d'une si grande bienveillance qu'il lui est très pénible de refuser les innombrables manuscrits qu'on lui apporte; il s'ingénie à trouver des prétextes aimables pour les refuser sans froisser les auteurs.

Le grand-père et le père de Dentu tenaient, comme on disait alors, bureau d'esprit. Dans leur petite boutique se réunissaient les écrivains et les journalistes les plus célèbres de leur époque; on discutait, on causait du livre fait et du

livre à faire. Aujourd'hui, on rencontre bien encore chez Edouard Dentu les auteurs en renom ; mais le peu de confort que l'on trouve dans la boutique rend toute réunion et toute causerie impossibles; elle est encombrée de tas de livres jetés en ballots dans tous les coins, elle ne possède que trois modestes chaises en bois blanc. Dentu se tient dans un petit cabinet donnant dans la boutique ; ce réduit est si encombré par la personne de l'éditeur et par un grand bureau, que le visiteur se demande, une fois que la porte est refermée, oij il pourra bien se caser; ceux qui attendent leur tour doivent rester debout dans la boutique, au milieu des ballots, des employés et des acheteurs. Le moyen, je vous prie, qu'ils puissent se livrer à la causerie!

Il est vrai que M. Dentu avait fait faire deux bureaux : un pour donner ses audiences, l'autre pour son secrétaire, M. Faure, et les auteurs pouvaient attendre chez M. Faure qui, pour ne pas les laisser debout, s'ingéniait à faire des sièges avec des piles de livres; mais il est arrivé que Dentu a si bien entassé lettres, journaux et

paperasses sur son bureau, qu'au bout d'un mois il devait écrire sur ses genoux; enfin les manuscrits ont été posés par terre, bientôt ils ont rempli le réduit; il aurait pu les ranger, il a préféré leur céder la place, il s'est installé dans le premier bureau ; son secrétaire est forcé, tout comme les écrivains, à rester debout entre deux montagnes de livres. En ceci seulement, Dentu III n'est pas à la hauteur des deux autres Dentu.

Il est un homme qui est presque aussi connu que Dentu, c'est M. Sauvaitre, le principal employé de la maison depuis quarante ans !

Sauvaitre passe pour l'être le plus grinchu de la planète terre; je connais des littérateurs qui l'ont en sainte horreur... moi, je l'ai surnommé le hérisson bienfaisant; car tout en grommelant et d'un air qui souvent n'est pas gracieux, il est l'homme le plus obligeant de la terre; son aspect froid et rébarbatif cache un excellent cœur. Jele proposerais même, si j'avais quelque qualité pour le faire, pour le prix Montyon ; d'abord, quel est l'employé qui, de nos jours, reste quarante ans dans une maison? Quel est l'employé

défendant avec l'énergie farouche de Sauvaitre les intérêts de son patron? Aucun. Sauvaitre est seul de son espèce; de plus, il est intelligent, il a contribué largement à la fortune de Dentu ; on peut l'appeler un catalogue vivant... De brûlepourpoint, parlez-lui d'unlivre, il vous répond... il traite le sujet, il a paru chez un tel il y a tant d'années.

Le grand-père de Dentu a édité les premiers ouvrages sur le magnétisme, entre autres celui de M. de Puységur, qui est excessivement curieux. Le magnétisme était nié, il y a peu d'années encore; il fallait donc un grand courage pour lui prêter appui dès le commencement du siècle.

M. É. Dentu a édité beaucoup de livres de sciences dites occultes ; c'est chez lui qu'a paru la première édition des œuvres d'Allan Kardec; Hennequin a fait paraître chez lui son livre intitulé : Sauvons le genre humain. Delaage et E. Nus ont publié chez lui d'excellents livres sur le spiritisme. Est-il spirite lui-même? Demandez-le-lui et sachez lire entre les lignes.

Je lui connais un gros défaut, il est gourmet

comme défunt Grimod de La Reynière. Gomme tous les gourmets, il aime à conter ou à écouter des histoires un peu... épicées; il les dit avec une délicatesse infmié, ce n'est pas cru, c'est régence. C'est, du reste, un des plus fins et des plus spirituels causeurs que je connaisse, et je répète ici ce que j'ai dit en commençant : la personnalité de Dentu est très parisienne, très littéraire et très sympathique.

E ne dirai pas qu'Henri Delaage est mort, ce mot est synonyme de néant, de fin ; or notre cher confrère et frère en croyance Delaage a tout simplement abandonné sa robe humaine; il s'est désincarné et il est remonté vers les sphères bleues; c'est samedi, h cinq heures du matin, que son esprit s'est désincarné de son corps. Nous le félicitons d'être arrivé à la fin de son épreuve humaine : il a quitté l'obscurité pour aller dans la lumière; et ces mondes, où il peut aujourd'hui aller à tire-d'aile, il les connaissait; de la vie d'outre-tombe il avait eu l'intuition vraie.

Henri Delaage a été un des types les plus curieux comme aussi les plus sympathiques de tout Paris; il est né dans la capitale en 1825, un des rares Parisiens nés à Paris.

Granxi, la taille élancée, avec une belle figure de Christ, un Jésus attristé, un peu rêveur; la main allongée, élégante, blanche, une vraie main de chanoinesse; portant les cheveux un peu longs, partagés sur le front. Le corps n'était point osseux, on l'aurait plutôt dit fluidique, d'autant plus que Delaage avait l'air d'effleurer le sol sans y poser. Chez lui, la matière était domptée par un esprit très lucide, très clairvoyant, et bien plus préoccupé des choses de l'autre monde que des ambitions et des petitesses de celles de ce monde-ci.

Fort bien né, par sa mère il était le petit-fils du célèbre comte Chaptal, qui a été membre de l'Académie des sciences et de l'Académie de médecine, sénateur sous Napoléon V\ C'est à ce savant chimiste que l'on doit le sucre de betterave ; le premier, il découvrit le moyen de tirer du sucre de cette espèce de bette.

Son père était receveur des douanes au Havre ;

c'était un savant et un penseur si versé dans la connaissance des choses divines, que le pape Grégoire XVI l'avait nommé membre de la commission chargée d'examiner les titres du fondateur des frères des écoles ù. la canonisation.

Élevé à cette école de penseur spiritualiste, Henri Delaage s'est habitué, lui aussi, à écouter cette voix qui est en nous, et qui nous révèle la vérité lorsque nous prenons le temps et la peine de l'écouter.

11 s'est occupé de spiritisme bien avant Allan Kardec; on peut dire qu'il est né spirite, il avait gardé la ressouvenance des choses du monde immortel; il était lié d'amitié avec Hennequin, qui a écrit des livres fort curieux sur les esprits.

Delaage a été un écrivain de talent, n'écrivant jamais à tant la ligne, ne faisant pas paraître un livre pour faire une affaire commerciale, mais faisant un livre pour faire connaître une vérité, le préparant avec un soin infini. Dans trente ans, il n'a publié que huit livres; tous ont paru chez Dentu, pour lequel il avait une très vive sympathie.

Voici les titres de ses ouvrages :

Les perfections 2)kysiques de la race humaine;

Doctrines des sociétés secrètes;

Les Mondes occultes ;

Cet ouvrage est précédé d'une très remarquable préface du père Lacordaire, qui avait en grande estime Henri Delaage.

Yoici lalettre que le père Lacordaire lui adressa à propos de cet ouvrage :

A Monsieur Henri Delaage^ rue Duphot, n" 6, à Paris.

Paris, le 14 mars 1850.

« Monsieur,

« J'ai lu avec plaisir votre travail sur les^erfectionnements des races humaines. Cet ouvrage respire une foi profonde, et il révèle à chaque page un talent digne de servir la grande cause du christianisme.

« En le comparant à ceux que vous avez déjà publiés, il me semble y reconnaître un incontestable progrès dans la force et la grâce du style, quoique çà et là j'y aie rencontré des

phrases négligées et d'une trop pesante lon-

gueur.

(( Permettez-moi, monsieur, de vous dire toute la vérité : je crois que les débris des sciences occultes où vous enveloppez les mystères et les pratiques du christianisme ôtent à vos écrits quelque chose de leur poids près des esprits sérieux. En piquant l'attention, vous faites douter peut-être de la sûreté de votre goût. Ne vaudrait-il pas mieux que vous frappiez plus droit au but, sans déguiser les choses les plus saintes sous le charme des rêves antiques? Vous y gagneriez en autorité, et nous n'y perdrions rien en plaisir et en leçon.

« Je voudrais vous voir entreprendre un ouvrage de quelque haleine, qui vous plaçât décidément au rang que vous méritez d'obtenir parmi les défenseurs du bien et du vrai.

« Veuillez agréer, monsieur, ce faible encouragement, dont vous n'avez pas besoin, et l'expression cordiale de mes sentiments d'estime et d'attachement.

« Fu. IIenri-Dominiùle Lacoruaire, des fr. prôch.

loO SILHOUETTES PARISIENNES

Voici les litres de ses autres livres :

Zes Mondes p7'ophé tiques ;

L'Été?' ni té dévoilée;

Les Ressuscites au ciel et dans V enfer ;

La Science du vrai.

Ce dernier livre a paru il y a quelques mois à peine; c'est le complément de l'œuvre scientifique de cet écrivain ; on dirait qu'il avait le pressentiment de sa fin. Il a affirmé une dernière fois la vérité spirite, il a observé l'effet produit, puis il s'est envolé vers ces mondes dont il nous avait entretenus.

Je ne puis parler ici de la croyance spirite, il me faudrait cent pages pour le faire ; à ceux qui ignorent ce qu'elle est, je dirai simplement : Elle est science, car elle est basée sur la méthode expérimentale, et c'est la religion de l'avenir; c'est une lumière non factice et de fabrication humaine, puisqu'elle descend vers nous directement d'en haut; c'est une sorte de télégraphie qui peut s'établir entre les mondes sphériques et notre planète, entre ceux qui sont morts à la vie humaine et qui revivent dans les autres mondes et ceux, comme nous, encore

empêtrés dans un corps humain; une communication entre les vivants et les morts, pour me servir du mot dont on se sert généralement pour désigner les esprits qui se sont désincarnés.

Si un jour mes lecteurs me font savoir que cette question les intéresse, je m'empresserai de la leur faire connaître.

Je reviens à Delaage.

Je l'ai dit, c'était un type curieux du tout- Paris ; on le voyait partout : dans la haute société polonaise, dans le faubourg, dans le monde des théâtres, dans le monde des lettres, dans le monde des viveurs des diverses catégories; dans les mondes intelligents et honorables, il était aimé et sympathique; dans les mondes un peu interlopes, il restait le penseur un peu spiritualiste, l'homme éthéré. Il planait au-dessus de ces mondes matérialistes, sans y perdre rien de ses ailes de spiritualiste.

Noctambule enragé, il ne se couchait jamais avant quatre heures du matin et ne se levait jamais avant deux ou trois heures de l'aprèsmidi.

Sa famille lui avait laissé une modeste aisance ;

liiâ SILHOUETTES PARISIENNES

jamais il n'a cherché à augmenter sa fortune, il s'est toujours trouvé satisfait de sa situation. Très serviable, ami excellent, il a toujours obligé avec empressement, sans jamais demander un service à personne; c'était un caractère foncièrement honorable, ayant une grande délicatesse.

11 est resté célibataire ; fort discret sur ses affaires de cœur, s'il a eu de grandes passions, nul ne les a connues. Mais il aimait beaucoup la société des femmes d'esprit, et il était pour elles un bon et excellent camarade.

Détail typique : il a habité pendant trente-cinq ans la même petite chambre dans un hôtel du n° 6 de la rue Duphot; c'est là où il est mort.

En vrai philosophe spiritualiste, Henri Dclaage n'a attaché aucune importance à l'argent, il n'a eu aucune ambition, il ne s'est jamais mêlé à cette sotte et stupide politique. Comprenant que le seul but de la vie, c'est la mort, il ne s'est préoccupé que de rechercher la vérité sur l'âme et le sort qui l'attend.

Je l'ai connu, il y a dix-huit ans, chez la princesse AlexandrineOuroussoff; je l'ai retrouvé dans la société polonaise.

A cette époque, je ne savais pas ce que c'était que le spiritisme; et lorsqu'il me parlait esprits, je me moquais de lui; s'il faisait mouvoir la table, je l'accusais de jonglerie ; parfois je lui disais carrément qu'il était fou. 11 me répondait en souriant :

— Un jour la vérité luira à vos yeux, et on vous traitera, vous aussi, de folle.

Sa prophétie s'est réalisée, la foi est entrée dans mon âme par l'évidence. Henri Delaage ne s'est pas donné la petite satisfaction de me rappeler mes anciennes railleries.

On ne saurait dire qu'Henri Delaage a vécu sur la terre, car il est resté comme suspendu audessus d'elle; alors que ses pieds effleuraient à peine le sol, son esprit était dans les sphères bleues, et il causait aussi souvent avec les invisibles qu'avec les humains.

DANIEL DUNGLAS HOME

HOSE digne d'être remarquée, presque tous les siècles ont eu leur homrne mystérieux, extraordinaire et presque surhumain.

Le vulgaire les a appelés sorciers.

Les malins et les sots, ce qui du reste est synonyme, les ont appelés charlatans.

Les savants, pour ne point avoir à convenir qu'il y a des choses qui leur sont inconnues encore, n'ont pas voulu entendre parler des faits produits par ces hommes, et encore bien moins les étudier; ils ont trouvé la négation plus facile.

Les temps bibliques ont eu une foule de Ihau- • maturges.

Les premiers siècles du christianisme en ont eu de fameux.

Au moyen âge, il y en a eu de nombreux, mais appartenant à un ordre inférieur.

Au XYin' siècle, Joseph Balsamo, dit Gagliostro, a émerveillé toute la haute société d'Europe. Il produisait des effets surprenants : il était en communication avec les morts, et il prédisait l'avenir.

L'écrivain Cazotte a possédé, lui aussi, cette double vue qui fouille la conscience humaine et sonde les mystères de l'avenir.

Daniel Dunglas Home est le thaumaturge par excellence du xix* siècle.

La somme des connaissances humaines s'étant accrue, des millions de personnes savent à présent que ces hommes ne sont ni des sorciers, ni des charlatans, mais des médiums, c'est-à-dire un agent choisi par l'ame des désincarnés pour venir nous prouver l'individualité de Famé et sa persistance après la mort du corps.

L'âme était une hypothèse, elle est devenue

DANIEL DU N GLAS lîO.MP: 157

vérité acquise par des faits auxquels on a pu appliquer la méthode expérimentale.

Les êtres invisibles qui veulent bien quitter l'irraticité pour venir à nous, aidés des fluides humains empruntés aux médiums, et au moj^en d'une chimie combinant habilement ces divers éléments, font ceque les ignorants nommeraient des miracles, et ce qui n'est qu'une chose naturelle, puisque cette communication des disparus avec les humains est un fait acquis.

Cornélius Agrippa ^ dans son livre De Magia naturaU, traduit en 1603 par le docteur Louis de Mayenre-Turquet, attaché à la personne d'Henri lY, a dit ceci :

(( Sont très diligents enquesteurs de la nature ceux qui conduisent et adressant bien à propos les choses qu'elle a préparées, applicant les actives avec les passives. Bien souvent font voir des effets extraordinaires avant le temps, lesquels le vulgaire juge estre miracles, combien que ce ne soient qu'œuvres naturelles advancées de temps. »

* Lire l'excellent livre d'Eugène Nus, Choses de l'autre mondes Dentu, éditeur.

Gabriel Naudé, bibliothécaire du cardinal Mazarin, a écrit ceci dans son livre Apologie des grands hommes accusés de magie :

« Tout ce que les plus subtils et ingénieux d'entre les hommes peuvent faire en imitant ou en aidant la nature a coustume d'estre compriez sous le mot de magie, jusques à ce que Ton ait découvert les divers ressorts et moyens qu'ils pratiquent pour venir à bout de ces opérations extraordinaires. »

La pensée est la même chez ces deux hommes, et elle contient l'absolue vérité.

Il n'y a rien de surnaturel !

Il n'y a rien d'impossible !

Il y a des choses connues et des choses encore inconnues.

L'électricité a existé de tout temps, mais les hommes ne connaissaient point l'art de s'en servir. Ses effets auraient passé pour miracles ou imposture dans les siècles passés.

Au moyen âge, Home aurait été brûlé comme sorcier.

Au xvii" siècle, il aurait été comme Balsamo un être fantastique.

DANIEL DUNGLAS HOMK 159

Au XIX* siècle, c'est un bon médiu .1. On le voit, il y a progrès.

Daniel Dunglas Home est né à Edimbourg en 1833. A l'âge d'un an, il fut adopté par une de ses tantes, et il a passé sa première enfance à Portobello, près Edimbourg.

Il n'a pas été au phénomène spirite ; les esprits sont venus à lui.

Alors qu'il était tout enfant, un esprit tutélaire veillait sur lui, et une main invisible faisait doucement mouvoir son berceau.

Ceux qui l'ont connu enfant affirment que, dès l'âge de quatre ans, il eut une vision : il vit une de ses petites cousines, qui habitait Linlithgow, à son lit de mort; il vit les personnes qui se trouvaient près d'elle; il assura que son père était sur mer, et, par conséquent, absent de sa maison dans ce moment douloureux. On put constater que tout ce qu'il avait dit était d'une rigoureuse exactitude.

Son oncle et sa tante allèrent se fixer en Amérique, alors qu'il n'avait que neuf ans. Il a donc passé sa jeunesse dans le nouveau monde.

Ce fut dans cette contrée qu'il eut la pre-

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mière ap; arition, il avait treize ans alors. Il avait un camarade qu'il aimait beaucoup. Par une belle journée d'avril, ils lisaient tous deux la Bible, en face d'une nature embellie par le renouveau. Son ami, à propos d'un fait étrange relaté dans ce livré, lui parla d'un esprit qui revenait dans la famille de lord..... et ils se mirent à discuter sur la possibilité de ces apparitions. Ils finirent par convenir que le premier des deux qui quitterait la terre se présenterait le • troisième jour à l'autre, si, toutefois, Dieu le permettait, puis ils se mirent en prière pour demander à Dieu l'accomplissement de ce double vœu. Quelques mois après, la famille de Home alla habiter Troy, dans l'État de New-York; son ami Edwin demeurait à trois cents milles de là, à Norwich.

Un soir, Home avait passé gaiement la soirée avec quelques amis. Aucune triste préoccupation ne pesait sur son esprit, il rentra dans sa chambre, on était en juin, le ciel était pur, la lune en son plein éclairait d'une lueur si brillante qu'il n'alluma pas sa bougie pour se coucher. Il venait de terminer ses prières et entrait

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dans son lit, lorsque soudain une obscurité opaque envahit sa chambre : il fut étonné, car regardant dans la direction de sa fenêtre grande ouverte, il aperçut la lune brillante et non voilée. Pourtant la noirceur augmentait dans sa chambre, et il vit une lumière grandissant graduellement, qui se tenait au pied de son lit; et bientôt il vit au milieu de cette clarté la figure de son ami Edwin ; ses traits étaient nettement dessinés, ils avaient une sorte de rayonnement, mais les cheveux qu'il portait courts durant sa vie tombaient en ce moment en longues boucles sur ses épaules. L'esprit le regardait en souriant affectueusement, puis il leva le bras vers le ciel en décrivant trois cercles. La lumière s'éteignit, l'obscurité qui lui avait servi de cadre se dissipa, et les rayons de la lune vinrent encore éclairer la chambre.

Daniel Home, pétrifié de surprise, était resté sans voix et sans la possibilité de faire un mouvement. Revenu à lui, il sonna, sa famille accourut. « Edwin est mort, dit-il, il y a trois jours à pareille heure. »

Le fait se trouva exact. C'est aussi dans ce

délai de trois jours que Delaage est apparu à Home. On s'est étonné de ce retard, sans réfléchir que l'esprit qui se désincarné éprouve du trouble, il lui faut un certain temps pour se reconstituer à l'état d'esprit. Rarement il apparaît immédiatement après sa mort à l'humanité.

La mère de Home était voyante aussi; une petite fille qu'elle avait perdue vint lui annoncer qu'elle mourrait quatre mois après et que nul de sa famille ne serait à son chevet.

Elle raconta cela, on lui fit remarquer que la fin surtout de la prédiction était impossible, puisqu'elle avait une nombreuse famille qui l'aimait.

Quatre mois après, Daniel Home était fort malade chez sa tante, son père était venu le voir, et, pendant ce temps, sa mère mourait n'ayant que des étrangers autour d'elle.

Tous ces détails sont contenus dans le livre de Dunglas Home intitulé : Révélations sur ma vie surnaturelle^ édité chez Dentu. Mais pendant mon séjour en Amérique, j'ai entendu certifier ces faits par des personnes qui avaient été liées avec la tante et la mère de Home.

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Il vit sa mère lui apparaître non trois jours après, mais h midi, alors qu'elle était morte à midi moins quelques minutes, et nul chez sa tante ne la savait même malade.

C'est bientôt après la mort de sa mère que Home est devenu complètement médium; des coups étaient frappés dans les meubles, qui se mouvaient en sa présence, sans le secours d'une force humaine. Ces phénomènes l'effrayaient, ils rendaient sa tante furieuse, elle lui reprochait d'amener le diable chez elle. Les phénomènes augmentant, la tante exaspérée fit venir chez elle un prêtre anabaptiste, un prêtre anglican et un prêtre méthodiste; elle demanda à ces saints personnages de prier Dieu pour son neveu, afin que le diable qu'il avait en lui fût chassé.

Ces prêtres se mirent en prière, Daniel Home se joignit à eux et pria avec ferveur d'être débarrassé de ces phénomènes qui le rendaient un objet d'horreur pour sa tante, qui était son seul protecteur ici-bas. La tante, elle aussi, s'agenouilla. On priait à haute voix. Mais voilà que chaque fois que les saints noms de Dieu ou de

Jésus étaient prononcés, comme un roulement de tambour se faisait entendre dans les meubles , on aurait dit des soldats battant aux champs devant leur général.

Au plus ces cinq personnes priaient avec ferveur, au plus les phénomènes devenaient bruyants. Alors Daniel Home vivement impressionné s'écria : « Mon Dieu, que votre volonté soit faite, je me mets entièrement à votre disposition si vous voulez m'imposer une mission. » Des coups joyeux répondirent à ce vœu. Mais la tante, pensant que le diable avait été plus fort que Dieu et que c'était lui qui avait répondu, chassa son neveu, qui se trouva à dix-huit ans seul et chargé de trois jeunes frères.

On peut voir qu'il n'a pas cherché à devenir médium, qu'il l'a été bien malgré lui. Il a passé quelques années encore en Amérique, de nombreuses personnes ont constaté tous les phénomènes qui se produisaient en sa présence.

Un jour il eut une vision qui le fit assister à la mort d'un de ses frères : il le vit chassant ^ l'ours avec le capitaine et les officiers de son

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bateau, il l'aperçut nettement tombant dans une fente de glace, il le vit mouiir sans que ses compagnons de chasse s'aperçussent de sa disparition. Il dit cela à sa famille et à ses amis. Cinq mois après on eut la confirmation de cette nouvelle, son frère était mort au moment même où il l'avait vu, et son corps n'avait été retrouvé que le lendemain.

Dans divers États d'Amérique, des centaines de personnes ont vu et ont certifié par écrits des faits prouvant que les esprits venaient visiter ce médium. Parmi ces personnes, il y a des savants et des hommes considérables et considérés dans le pays, comme le docteur Gray, le professeur Hare, le chimiste Mapes, le juge Edmond, le docteur Hallock, M. Partridge et M. Taylor.

En I800, Daniel Dunglas Home alla en Angleterre, où il fut accueilli avec empressement. Tout le monde voulait voir de visu les étranges phénomènes qui se produisaient en sa présence. Il fit des séances auxquelles assistèrent le romancier Ealing, Golman-Davis Brewsten, Trol-

lope, Rymer, Wilkinson et bien d'autres, qui

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constatèrent par procès-verbal les choses éton^ nantes qui s'étaient passées.

En 1856, il alla en Italie. A Florence, à Naples, toute la haute société fut témoin des phénomènes spirites. Mais ayant eu la malencontreuse idée d'aller à Rome, la police papale s'émut. M. Pasqualonni, son grand chef, lui donne ordre de passer chez lui. Daniel Home se rend à la police, accompagné d'un de ses amis.

M. Pasqualonni était assis devant une table. Home et son ami étaient assis en face de lui^ mais à plus d'un mètre de la table. L'interrogatoire commence : Pourquoi êtes-vous venu à Rome? Gomment s'appelait votre mère? Quel était le petit nom de votre mère? Et mille autres questions aussi peu importantes. Enfin Pasqualonni arrive au point capital :

D. Vous dites que vous êtes médecin , que vous avez des extases et que vous voyez les esprits?

|R. Oui, monsieur, je l'ai dit et c'est vrai.

D, Et vous conversez avec les esprits?

R. Quand ils le veulent bien.

DANIEL DUNGLAS HOME 167

D. Gomment les appelez-vous?

R. Ils viennent d'eux-mêmes.

D. Comment se manifestent-ils?

Home allait le lui expliquer, lorsque des coups sont frappés dans cette table rapprochée du chef de police, et fort éloignée de lut.

Pasqualonni sursaute : Quel est ce bruit, fait-il?

— Celui que font les esprits pour annoncer leur présence, répond Home.

L'homme de police, surpris, regarde sous la table, autour de la table, puis faisant un vain effort pour raffermir sa voix : Continuons notre examen, dit-il. H lui pose une foule de questions et, lui parlant du livre qu'il a publié chez Dentu, il lui dit :

Vous dites dans cet ouvrage que les meubles marchent; pourquoi ne feriez-vous pas mouvoir cette table pour me prouver que vous avez dit vrai?

H avait à peine achevé sa phrase que la table fait entendre des craquements et commence à remuer.

Pasqualonni finit son interrogatoire en signi-

fiant à Daniel Home d'avoir h quitter Rome sous le délai de trois jours.

Dans son livre, Daniel Home donne peu de détails sur ses séances chez Napoléon HI, et cela avec une délicatesse remplie de tact ; mais beaucoup de familiers de Tempereur y ont assisté, trois d'entre eux m'ont conté les choses merveilleuses qui s'y sont passées. Un soir, entre autres, un bras fluidique s'est formé, il a pris un crayon, il a écrit quelques lignes qu'il a données à Napoléon HT, puis il s'est dissous comme il s'était formé, en vue de tous les assistants. Chez le comte de Komar, il y a eu des séances très extraordinaires.

Xavier Branicki, la comtesse Kisseleff, le prince Murât et plus de cent personne de la haute société parisienne ont constaté les phénomènes obtenus par ce médium, et m'ont affirmé leurs caractères aussi imprévus que bien faits pour produire la conviction.

Alexandre H tenait Daniel Home en grande estime, et il a fait beaucoup d'expériences avec lui. En Angleterre, les savants Faraday, Russel Walace, Crook, Mapes, etc., ont certifié des faits

DANIEL DUNGLAS HOME 1G9

qu'on nommerait miraculeux, si le spiritisme n'était point science acquise.

Daniel DungiasHome est grand, svelte, blond, il a un grand air de distinction, lorsqu'il cause et qu'il s'anime, ses yeux ont des lueurs étranges. Il est très homme du monde, la voix douce, nullement poseur, c'est un parfait gentleman, aussi sympathique aux humains qu'il Test aux esprits.

Le r'aoùt 1855, il a épousé une femme adorable, la toute jeune comtesse de Koucheleff. Son mariage a été célébré en Russie. Alexandre Dumas père, qui se trouvait en ce moment-là à Pétersbourg, a été un de ses témoins.

La nuit même de ses noces, alors qu'il croyait sa femme endormie, il vit soudain deux grandes lueurs dans sa chambre, sa mère lui apparut ainsi qu'un esprit, qui lui dit qu'il était le père de sa femme... Celle-ci se réveillant lui dit : Daniel, c'est sans doute votre mère qui est là avec mon père, elle est très belle et je n'ai pas peur.

Ce fut son initiation au spiritisme, elle devint excellent médium. Sa mort lui fut annoncée six mois à l'avance, et en vraie spirite, elle est allée

au tombeau en souriant à la vie splendide qui se trouve au delà de la tombe...

Home a eu un fils d'elle, qui doit être à présent un superbe jeune homme. Je l'ai vu, alors qu'il avait une quinzaine d'années; c'était un bel adolescent, sympathique, intelligent et possédant line charmante figure.

Je n'ai pas connu la première M"" Dunglas Home, mais j'ai vu deux fois la deuxième, une Russe de grande maison, et qui est aussi belle que sympathique.

Voilà la vérité vraie sur ce grand thaumaturge, sur lequel certains journalistes ont écrit des choses ineptes, fausses, méchantes et calomnieuses.

P. S. — Un de ces jours, je conterai les principaux phénomènes que Daniel Dunglas Home a obtenus en présence de savants et de hautes personnalités.

CHARLES FLOQUEÏ

UR quoi se basent les hommes pour jugeries hommes? 1^^&> Je ne le sais pas, mais tout me porte fl croire que leur jugement part souvent d'un point de vue faux.

Que de fois, hélas! j'ai assisté à cette comédie d'hommes juchés par la foule masculine sur un piédestal d'une hauteur prodigieuse, décrétés par elle des sauveurs, des hommes de génie, des hommes providentiels; et quelques mois après, cette même foule renversait l'idole, elle se ruait sur le piédestal et le mettait brutalement en miettes. D'après elle, le dieu de la

veille n'était plus qu'un coquin, l'homme de génie n'était plus qu'un idiot.

Le jugement porté était donc faux ; les hommes avaient donc manqué d'intuition et de sagacité.

Les femmes peuvent avoir une multitude de défauts, j'en conviens d'autant mieux que je suis peut-être une preuve à l'appui de cette opinion. Mais on doit leur accorder une sorte de double vue, un sens intuitif sûr qui leur permet de juger un homme d'après une phrase, un mot ou sur un geste.

L'homme est attiré par l'extérieur, la femme a le don de lire dans le cœur.

L'homme peut aimer une femme perverse, vile, bête, si son corps est beau.

La femme s'éprend quelquefois au grand ébahissement des hommes d'un être difforme, et cela parce que sa double vue lui a permis de voir en lui une âme d'élite.

Cette supériorité-ci a certes bien sa valeur et surtout sa force.

L'homme juge avec l'esprit.

La femme juge avec le cœur.

Vers la fin de l'empire, le représentant de cette

autocratie de fer (îui écrase la Russie, qui a mutilé la Pologne, qui a rempli les forteresses, peuplé la Sibérie, fait fouetter des femmes sur les places de Varsovie, vint à Paris. Un jour, il se trouvait sur les marches du Palais de Justice. Un homme, un tout jeune avocat, de grand talent, M. Charles Floquet, se plaçant devant lui, cria :

— Vive la Pologne ! monsieur.

Ce qui voulait dire : à bas la force brutale et despotique, à bas le tyran, aide aux victimes. Ce mot monsieur rappelait au czar qu'il n'était point un Dieu, mais un simple humain.

Le lendemain, les impérialistes, les légitimistes, les orléanistes criaient haro sur Charles Floquet.

Certains républicains trouvaient sa protestation un peu risquée, ils parlaient de politesse, d'égards envers l'hôte de la France.

Pas un seul homme, môme dans le camp répucain, n'eut l'intuition exacte de la conclusion qu'on devait tirer de ce qu'ils appelaient l'espièglerie d'un cerveau brûlé.

Les femmes seules ont compris cette exclamation; ce cri, parti du cœur, a été pour elle une

révélation, la base du jugement qu'elles ont porté sur Charles Floquet.

M'"' S'Heurer-Ketsner, fenime d'esprit et de cœur, se dit que Charles Floquet était d'une nature généreuse, qu'il avait donc l'injustice et la force brutale et despotique en horreur, et que par conséquent, il serait un excellent mari. Ses instincts de femme lui faisaient comprendre que le cœur étant le grand mobile de toutes les actions, celui qui a le cœur bon n'est ni égoïste ni froidement ambitieux. Cette conclusion aurait fait sourire un homme, et pourtant elle était juste et humaine.

M""" S'Heurer-Ketsner n'eut plus qu'un désir, avoir Charles Floquet pour gendre ; la grosse fortune de la jeune fille empêchait le jeune avocat de laisser voir son amour, M"* S'Heurer- Kestner, comprenant cette délicatesse, fit toutes les avances; M"" S'Heurer-Ketsner aimait, elle aussi, mais les jeunes filles les moins coquettes le sont un brin; elle voulut savoir jusqu'à quel point elle était aimée.

Un jour elle descendait seule l'escalier, Floquet montait chez sa mère. — Savez-vous, lui

CHARLKS I' LOQUET 175

dit-elle, que vous me rendez bien malheureuse!

— Moi!

— Certainement, ma mère veut que je vous épouse.

— Et vous ne m'aimez pas, je comprends; eh bien! mademoiselle, je vais vous prouver combien je vous aime, je n'irai plus chez vous, s'il le faut, je refuserai môme de vous épouser; oui, pour vous éviter un ennui, je refuserai même le bonheur.

Et saluant respectueusement la jeune fille, il se remit à redescendre l'escalier.

— Monsieur Floquet, monsieur Floquet, mais remontez donc, cria-t-elle.

Il revint près d'elle.

— Voilà ma main, je vous la donne en toute confiance que vous serez un bon mari.

Je n'ai pas l'honneur de connaître personnellement le jeune ménage, mais je le sais parfaitement heureux.

Avec un homme de cœur, une femme n'est jamais malheureuse.

Ce que M"' S'Heurer-Kestner se dit au point de vue du mari, je me le dis, moi, au point de vue

politique; voici comment je jugeais Charles Floquet, après son crideYive la Pologne! monsieur:

Un vrai républicain, susceptible de se dévouer au bien général, n'ayant pas cette âpre ambition qui dévore certains républicains et qui en fait des dévorants dangereux; un cœur sensible ayant horreur de l'injustice et du despotisme, deux qualités d'autant plus appréciables chez l'homme politique que rarement on les rencontre chez lui.

Lorsqu'il a été nommé député, en 1871, j'ai été fort satisfaite, pensant qu'avec sa bonne nature il rendrait des services au pays.

Dans mon for intérieur, j'ai applaudi à sa nomination de préfet de la Seine.

S'il devient un jour ministre des finances, je dirai tant mieux, car son bon cœur le portera à ne pas laisser gaspiller follement la fortune publique; il pensera aux pauvres, pour qui l'impôt est une lourde charge.

S'il devient ministre de la justice, je serai enchantée. Il ne sera jamais despote ni autoritaire, il prendra en main la cause des victimes, ne craindra pas de braver en face les

oppresseurs, et ces qualités sont aussi rares qu'appréciables.

Voilà ce que son cri de <( Vive la Pologne ! monsieur, » m'a appris de lui.

Je ne le connais pas personnellement, mais j'ai suivi sa carrière avec intérêt, et j'ai vu avec plaisir que mon jugement sur lui a été juste.

Une chose qui étonnera ceux qui, dernièrement encore, l'accusaient d'impolitesse ; en Russie, bien des femmes du grand monde m'ont parlé de lui avec une sympathie nullement dissimulée : elles aussi l'avaient jugé sainement ; c'est un homme de cœur, m'ont-elles dit.

Croyez-moi, messieurs, confiez les affaires du pays à des hommes de cœur, et le peuple s'en trouvera Tort bien.

Charles Floquet est né à Saint-Jean-Pied-de- Port, le 2 octobre 1828. Avocat distingué et très éloquent, il a défendu avec un grand talent les intérêts de la famille de Victor Noir, tué à Auteuil par le prince Pierre Bonaparte.

Écrivain de valeur, il a collaboré, sous l'empire, diU Temps et au Siècle.

Élu représentant du département de la Seine, le 8 février 1871, par 94,000 suffrages, il s'est fait remarquer à la Chambre par son activité et ses votes patriotiques et libéraux ; il a voté contre les préliminaires de la paix, il a voté le retour de la Chambre à Paris, il a voté pour l'amnistie.

Avocat, écrivain, député, conseiller muninicipal , toujours il s'est montré fidèle aux grandes idées libérales et démocratiques; toujours il s'est fait remarquer par son intelligence et son zèle à s'occuper des affaires de la nation.

C'est un sincère républicain, il n'est point ambitieux et c'est un sympathique.

Ils sont rares les sympathiques, parmi nos hommes du jour!

Charles Floquet est de petite taille ; il a les traits fins, la bouche un brin railleuse, les yeux vifs et intelligents ; ce parfait républicain a un petit air de marquis Louis XV; ses cheveux gris, touffus, soyeux, frisottants, encadrent bien sa physionomie fine et spirituelle.

Vertu rare encore chez les républicains, il est

bienveillant, aimable pour tous, d'un abord facile; il a le bon esprit de ne pas se draper dans le prestige de sa baute situation ; on assure qu'on peut pénétrer jusqu'à lui sans demande d'audience.

wmT. ^?Ciu — ^

A science marche, dit-on; pour certains détails matériels, elle a fait des progrès, j'en conviens, nous voyageons plus rapidement, nous avions le gaz déjà, nous possédons à présent la lumière électrique , nous mesurons par à peu près la distance qui nous sépare du soleil, tout cela est quelque chose. Mais nous souffrons comme par le passé en notre chair, nos os et nos nerfs; de nouvelles maladies sont môme venues affliger la pauvre humanité... Toutes les belles découvertes faites en médecine n'ont eu pour seuls résultats que de diminuer la durée

de la vie de riiomme. Les patriarches de la Bible vivaient des centaines d'années, nos grandspères approchaient gaillardement de la centaine, nos pères ont atteint assez vaillamment leurs quatre-vingts ans; nous, dès trente ans, nous avons des fils d'argent dans les cheveux, si nous arrivons à la soixantaine, ce sera à l'état de vieillards gâteux; nos fils naissent vieux, ils auront de la peine à atteindre leur cinquantaine !

Mais on dit et redit chaque jour que la médecine fait des progrès étonnants ! Dans un sens, ils sont en effet étonnants ces progrès-là, et il faut souhaiter qu'elle cesse de progresser de cette façon.

Les maisons dites de santé sont nombreuses; il paraît que les locataires n'y manquent pas, puisqu'il n'j^ a pas eu une seule petite chambre chez le docteur Blanche pour ce pauvre André Gill. Mais si ces maisons reçoivent les fous, hélas ! elles les gardent au lieu de les rendre guéris, ce qui prouve que la médecine n'a nullement progressé dans l'art de guérir l'horrible maladie appelée folie.

EL comment nos médecins pourraient-ils faire pour combattre cette maladie, alors qu'elle n'attaque pas le corps mais bien notre cire intellectuel, notre moi, et que ce second être, enfermé dans le corps, est encore inconnu dans son origine? Les matérialistes, qui veulent que notre esprit, nos pensées, tout notre être intellectuel enfin, ne soient qu'une émanation de la matière, les matérialistes, qui se figurent que pensées, génie, haine, amour et mémoire naissent spontanément dans notre cerveau, comme les champignons poussent sur le fumier, diront: «La folie vient d'un détraquement du cerveau ; » mais qu'ils me feraient donc plaisir de me dire ce qu'ils trouvent de dérangé dans le cerveau d'un fou lorsqu'ils dissèquent son cadavre !

La folie vient généralement de peines morales : un choc intellectuel violent, une sensation de terreur et une douleur immense la produisent. On voit dans un corps à la Scarron, dans un corps au sang vicié, dans un corps difforme, scrofuleux et rachitique, une intelligence lumineuse; tandis qu'un corps robuste et sain ne contient parfois qu'une intelligence mesquine

et faible; si la logique n'est pas un vain mot, nos deux êtres, le corporel et l'incorporel, sont très indépendants l'un de l'autre ; pour arriver à traiter la folie efficacement, il faudrait donc étudier enfin notre être incorporel, soigner les fous par des remèdes moraux; au lieu de cela, pour calmer un esprit troublé, on douche le corps, on éloigne le malade des gens qu'il aime, on l'enferme, on le laisse en contact avec d'autres troublés. On lui impose un supplice à rendre fou le moins fou des hommes.

Si le progrès marche, en revanche la logique et le bon sens diminuent au lieu d'augmenter.

André Gill, qui subit dans ce moment la dure épreuve de la folie, était un bon et charmant garçon, très intelligent. Il était non seulement un spirituel caricaturiste, mais encore un écrivain. Il a écrit de nombreux articles de journaux, d'excellentes poésies ; en collaboration avec Jean Richepin, il a écrit un grand drame et fait représenter à rOdéon, en 1876, une charmante comédie intitulée : la Corde au cou.

Il est un de nos rares hommes de talent qui «oient Parisiens, le plus grand nombre est de-

venu Parisien. Louis-Alexandre Gosset de Guinnes, dit André Gill, est né à Paris le 17 octobre i840. Il fut d'abord l'élève de Leloir, puis alla à l'École des beaux-arts, qu'il quitta pour s'engager dans un régiment de ligne, où il fut un brave soldat et un charmant et joyeux camarade.

A son retour du régiment, il fit paraître des caricatures, si finement spirituelles, dans divers journaux, que sa réputation s'établit promptement. C'est dans la Lune et dans VEclipseqvi'û a publié ses dessins les plus humoristiques; toutes nos célébrités littéraires, politiques et théâtrales, ont eu l'honneur d'inspirer son crayon.

Il continuait à illustrer la Lune rousse et la Petite Lune, lorsque cette horrible maUdie s'est emparée de lui, pour peu de temps, nous l'espérons.

André Gill s'est également fait connaître comme peintre et d'une façon avantageuse. Il a exposé, en 1876, une toile qui a été très remarquée : la Chanson des fous. En 1877 et en 1878, il a exposé deux charmantes toiles : Crispin et V Homme à la pipe.

On lui doit un bon portrait du grand Lesueur.

Grand cœur, belle intelligence ! n'est-il pas douloureux que tout cela soit troublé par l'horrible folie !

Le voilà loin de ses amis, livré à des étrangers. Pauvre Gill !

Il ne saura pas même combien il était aimé, car il ne pourra lire toutes les lignes sympathiques écrites sur lui. Pauvre Gill !

ANS ce moment-ci, la littérature doit céder le pas à la peinture et à la sculpture ; la plume a le devoir de rendre hommage aux grands artistes qui nous convient à examiner leurs œuvres et le fruit de leurs labeurs.

Parmi la noble pléiade de nos artistes de réelle valeur, parmi nos hors concours et parmi ceux qui ont su rester fidèles au grand art classique, Diogcne Maillart m'est tout particulièrement sympathique, et voici pourquoi. La vocation a été réelle et spontanée en lui; il a lutté avec une rare énergie, il a fait montre d'un

caractère fortement trempé; il peut être fier de ce qu'il est, car son talent est non seulement le résultat d'un don naturel, mais encore d'efforts opiniâtres ; il a eu à se débattre contre la misère et il a su la vaincre. La. fortune est une pas grand'chose qui, généralement, comble de ses faveurs les idiots et les inutiles, et refuse ses dons aux penseurs, aux savants et aux artistes, si bien que les intelligences d'élite ont le double labeur de lutter contre la misère et de donner l'être aux filles de leur génie.

Diogène Maillart est fils d'un brave paysan de Ghâteau-du-Bois-de-l'Écu (Oise). Né dans une ferme, personne ne lui parlait art, nul objet artistique ne frappait sa vue, tout le portait vers a terre, et pourtant sa pensée s'élevait vers les cimes de l'art ; phénomène qui prouve la vérité de la théorie des vies successives. Sans doute, Vesprit de Maillart, avant de venir animer le corps de ce fils de paysan, avait animé le corps d'un Grec antique qui avait cultivé l'art de la peinture, et dans sa nouvelle prison, cet esprit avait des lueurs de ressouvenance, la nostalgie de l'art le possédait.

Au lieu de conduire la charrue, le jeune Maillari, s'emparant d'un craj^on ou d'un morceau de charbon, faisait des esquisses; lorsqu'un journal illustré tombait sous sa main, il était heureux; il étudiait les poses, il copiait les attitudes. Ses parents, voyant qu'ils ne feraient jamais de lui un agriculteur, même médiocre, et ces paysans-là étant bons et intelligents, ils se dirent qu'ils n'avaient pas le droit de contrarier sa vocation, et un bon jour le père Maillard le fit monter dans une vieille carriole :

— Viens à Paris, lui dit-il, et là tu pourras étudier cet art qui te plaît tant.

Ils arrivèrent dans l'immense cité en décembre 1858. Le père Maillart installa son fils, alors âgé de dix-huit ans, dans une petite auberge de la rue Saint-Denis; il lui donna quelques centaines d'écus et le quitta en lui disant : Que Dieu te garde.

Sans guide, sans protection, sans relations, ce jeune paysan mit trois mois pour découvrir ce qu'il désirait : une école de dessin.

Enfin le hasard le conduisit dans celle dirigée par M. Laemhein, le peintre d'histoire. Ayant

jusque-là dessine sans maître, sans modèles, il était si peu avancé qu'il fut mis dans la dernière division, avec des enfants de huit ou dix ans. Il fut humilié et il se mit à travailler avec une telle ardeur et une telle intelligence, que M. Lahemhein le prit en grande affection ; il pressentit en lui le vrai artiste, et quatre mois après son entrée dans cette école, il passait dans la première division, et peu de temps après il était en état de concourir pour l'École des beaux-arts; il fut reçu quatrième sur une centaine de concurrents.

Ce premier succès décida sa destinée. Léon Gogniet s'intéressa tout particulièrement à ce jeune homme qui était pauvre, isolé dans Paris, mais qui, soutenu par l'amour de l'art, luttait sans se plaindre, sans même laisser soupçonner sa gêne ; il le fit entrer dans son atelier et s'occupa tout spécialement de lui. Lorsque cet artiste ferma son cours, Diogène Maillart entra dans l'atelier de M. Cornu; il travailla avec lui à la décoration du palais de l'Elysée.

En 1864, c'est-à-dire après cinq ans seulement d'études sérieuses, Diogène Maillart prit

part au concours pour le prix de Rome. Le sujet était tiré des premiers vers d'une idylle d'André Chénier, intitulée ï Aveugle :

« Dieu dont Tare est d'argent, Dieu de Claros, écoute,

0 Smiiitliée- Apollon! je périrai sans doute

Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant.

C'est ainsi qu'achevait l'aveugle en.soupirant,

Et près des bois, marchait, faible, et sur une pierre

S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre.

Le suivaient, accourus aux abois turbulents

Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants.

Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète,

Protégé du vieillard la faiblesse inquiète... »

Ses concurrents étaient des artistes de valeur; c'étaient : Machard, qui eut le prix l'année suivante, Thirion, H. Lévy, L. Leloir, Jean-Paul Laurens, tous arrivés dans des genres divers à la célébrité.

La composition de Maillart était animée d'un sentiment élevé ; l'attitude du vieil Homère avait cette noble simplicité que les artistes grecs donnaient à leurs héros ; les chiens eux-mêmes étaient bien traités. Au salopage, les élèves furent unanimes à déclarer que son dessin était le meilleur, et la décision du jury fut aussi unanime pour le nommer prix de Rome.

Les grands savants et les grands artistes ont l'âme généralement trop élevée pour ne pas préférer Tamour pur à la hideuse débauche. Diogène Maillard, au lieu de flétrir son cœur dans des amours faciles, se maria avec une belle et intelligente jeune fille, qui a été et qui est sa compagne dévouée ; il alla à Rome avec elle, et il partagea son temps entre le travail et les joies de la famille.

Fort lié avec le sculpteur Deschamps, il travaillait avec lui dans l'ancien atelier d'Horace Vernet ; ces deux artistes se servaient mutuellement de modèles et s'aidaient de leurs conseils.

Maillart était à Rome en même temps que Michel Lefebvre, Monchablon, Machard, Henri Regnault et le grand sculpteur Falguière.

En 1866, il envoya à Paris une esquisse qui fut fort admirée ; la composition était belle comme sentiment et l'exécution était d'un style très pur. Elle représentait un pauvre ilote enchaîné à la roue d'un de ces primitifs moulins, comme on en voit encore en Orient ; le corps ployant sous la fatigue physique, l'âme écrasée

DIOGÊNE MAILLART 193

SOUS une immense douleur morale, ce pauvre paria regarde, avec une tristesse poignante, un homme et une femme qui s'en vont libres et joyeux, tenant dans leurs bras un beau bébé. On sent que l'ilote se dit avec désespoir : « Hélas ! je ne connaîtrai, moi, ni la liberté, ni l'amour, ni les joies de la paternité ! )>

Cette esquisse, transformée en tableau, a figuré au Salon de 1872 et ensuite à l'exposition devienne; l'État l'a acheté et le musée de Garcassonne possède ce beau tableau.

Diogène Maillart exécuta à Rome un nombre considérable d'esquisses au fusain ; il fit des moulages de l'Académie, il alla à Naples copier la Descente de croix^ de Ribera. Dans la chapelle Sixtine, il étudia les œuvres de Michel-Ange, si puissantes de style, si pures de dessin et d'attitudes si énergiques, tout en étant toujours nobles. Ensuite il chercha à s'assimiler un peu de cette séduction qui se dégage des œuvres de Raphaël. Il alla à Venise pour étudier le coloris harmonieux du Véronèse et la puissance si variée et si vraie du Tintoret. Toutes ces études ont fait de Maillart un excellent peintre; son

dessin est toujours pur, correct; ses compositions sont d'un sentiment élevé, son coloris est puissant et ses œuvres ont une rare vigueur.

Le pensionnaire de l'École de Rome doivent faire pour le gouvernement français la copie d'un grand maître ; ces toiles deviennent la propriété de l'État. Maillard copia le Saint Jérôme du Gorrège; il rendit avec une grande perfection l'admirable coloris de ce maître, si savant dans les clairs obscurs. Cette copie fut très remarquée; elle se trouve à l'École des beaux-arts.

Son troisième envoi fut Moïse et le serpent d'airain^ vaste composition d'un sentiment tout philosophique, avec des groupes bien posés et bien dessinés, représentant les vices et les vertus; cinquante figures, vigoureusement dessinées, se détachent de cette grande toile. Cette œuvre lui valut la médaille-

De retour à Paris, Maillard a exposé chaque année, et chaque année ses envois du Salon attirent l'attention des connaisseurs. En 1873, il a exposé le portrait de M""' Maillart, exquis de distinction et de sentiment.

En 1876, il a exposé le portrait de ses enfants et un tableau de famille représentant sa vieille mère, avec son portrait de paysanne et sa petite fille, bébé espiègle et joli au possible. La grand' mère a cet air calme et heureux de la femme de bien, qui arrive à la fm de la vie avec la joie intime du devoir accompli; elle sourit à l'avenir brillant représente par la fillette.

Maillart est un portraitiste de grand talent ; il sait donner à tous les portraits qu'il fait une valeur artistique très réelle; la pose est simple, le coloris est toujours vrai et très harmonieux.

Voici ses principales œuvres.

VAmoiœ bergei^ composition poétique d'une grande perfection de dessin.

Le Jugement de Paris, qui a été au Salon de 1878. Ce tableau est très beau, l'effet est concentré sur Avenus; le corps de cette blonde déesse est d'un modelé exquis; il est éclairé par les tons nacrés du soleil couchant, ce qui donne à la chair une apparence extraordinaire de vie.

Dans le Héros tueur de monstres, le corps de la sirène est d'une beauté parfaite.

La Néréide^ composition charmante et d'une grande franchise d'exécution.

Baptême de saint Augustin et Remenbi'aza, exposé en 1874.

Thétis armant Achille^ exposé en 1875.

La Moi't de sainte Monique, Salon de 1877. Beaucoup de portraits d'hommes et de femmes.

Cette année-ci, Maillart a exposé une superbe toile, P7'ométhée aux fers y composition d'une rare puissance ; il a un torse d'homme merveilleux comme science, du dessin ; c'est certes l'œuvre d'un grand artiste, c'est un des bons tableaux de Maillart; dessin, composition, coloris, tout est bien soigné. Pourquoi ce tableau a-t-il été mis au-dessus d'une porte, au lieu d'être sur la cimaise à laquelle il avait droit, Maillart étant hors concours depuis quatre ans? Comité et mystère ! modernistes et Manet ! impressionnistes et incompréhensibles !

En tout cas, les hommes qui ont placé le barbouillage au bleu de Manet sur la cimaise, devaient logiquement placer ailleurs l'œuvre de Maillart !

Yoilà donc l'homme né dans une ferme, qui,

à Paris, se trouve isolé, sans protection, et qui, par son intelligence, son travail, arrive à être classé au nombre de nos meilleurs peintres!

Quelle belle carrière parcourue en vingtquatre ans! Maillart n'a que quarante-deux ans ; il a donc l'avenir pour lui, et il nous sera donné d'admirer encore bien de belles œuvres de lui!

Combien est inepte et fausse cette théorie de

* la race! Diogène Maillart, né de paysans, est un

parfait homme du monde, très gentleman; rien ne trahit en lui son origine plébéienne, et notre noblesse devra en prendre son parti ; la seule noblesse réelle est celle de l'intelligence; cellelà ne mourra jamais, car elle n'est pas de convention.

Cette silhouette serait incomplète si je ne notais pas ici les opinions de M. Maillart sur les arts. Voici ce qu'il me disait, le jour où j'ai visité son atelier :

« L'homme ne vaut que par son œuvre!

Quelle est ma valeur? Si je m'en rapporte à mon sentiment, je crains qu'elle soit minime ; mais si les intentions peuvent compter, s'il y a quelque

indulgence à espérer en faveur de la bonne volonté et de l'élévation de la recherche, si la grandeur, la beauté du but rêvé peuvent atténuer la faiblesse des moyens et la laideur du résultat, alors je pourrai mériter quelque intérêt. »

On le voit, comme tous les vraiment grands artistes, Maillart est très modeste. Il m'a dit encore :

« Chacun a son rêve et son amour; mais,

hélas! aimer n'est pas posséder. J'ai aussi mon

rêve, et, à défaut de satisfaction du côté de

mes productions, il est assez fort pour soutenir

ma vie. Je sens comme une force qui me dit que

non seulement je ferai œuvre d'artiste sincère,

mais encore œuvre de bon citoyen ; par ce temps

de relâchement, de décadence et d'infériprité,

en renouant la chaîne des traditions de notre

grand art national! Présentement, notre art

s'affuble de toutes sortes de défroques : il est

allemand, espagnol, anglais surtout. Il ne

cherche qu'à plaire aux imbéciles affolés de

nouveauté; il s'est fait cuistre, goujat, fumiste,

vidangeur même, pour être à la hauteur de la

BIOGÊNE MAILLART 199

bourgeoisie qui est tout cela, puisqu'elle eu vient.

i< L'art, chez nous, oublie d'être français! Eh quoi! quand nous avons eu Poussin, Watteau, Géricault, Gros, Prudhon, Ingres et Delacroix, aller chercher ces maîtres ailleurs, à l'étranger, alors qu'ils sont inférieurs, n'est-ce pas nous préparer à le devenir aussi? »

En disant cela, Maillart était superbe d'indignation, et c'est avec une énergie quelque peu farouche qu'il m'a dit :

« Eh bien! non. Je combattrai ces tendances funestes à notre art et à notre gloire; là^ je le sens, est ma inission. Pour cette idée, j'ai vieilli, souffert, lutté, je m'y suis préparé longtemps en Italie; pour elle, j'ai accepté l'isolement et la pauvreté; pour la répandre, je me suis fait professeur. J'ai parlé, enseigné, prêché un peu dans le désert, hélas! je le sais. Mais c'est le rôle des précurseurs ; mon ambition est assez haute pour me valoir la persécution : j'y suis préparé ; déjà on a commencé, qu'elle continue, je ne défendrai qu'avec plus d'ardeur l'art français contre les adeptes de l'art britannique ou

espagnol ; je défendrai avec cour âge notre grande École française qui, depuis le Poussin, nous a donné notre supériorité. Mais je n'ignore pas combien sont faibles mes ressources, et je ne cesserai de regretter de n'avoir pas plus de valeur pour mieux remplir cette patriotique mission. »

Yoilà les idées et le but que poursuit ce grand artiste.

On le voit, ses idées sont belles et son but est noble et tout à fait digne d'un bon citoyen.

Nul mieux que lui ne pourra, selon moi, bien remplir la mission de conserver à l'Ecole française son prestige; car Diogène Maillart étant un excellent professeur, il pourra inspirer à ses élèves ses belles idées et ses lendances élevées.

ous sommes ici en présence d'une personnalité de valeur; M. Edmond de Goncourt, même dédoublé de M. Jules de Goncourt, est un écrivain de talent; aussi n'est-ce pas à son talent que je vais m'attaquer, mais à ses tendances.

D'abord il appartient à cette école pédante, qui pontifie et qui le prend de très haut avec le public.

Le livre est le résultat de l'étude, de l'effort, de l'imagination ou de l'observation; mais la préface, c'est l'homme; lisez les préfaces de Du-

mas et vous connaîtrez admirablement l'homme chez Dumas fils.

Lisons quelques lignes de la préface de Germinie Lacer teux , œuvre des deux de Concourt, et nous connaîtrons leur caractère.

« Le public aime les romans faux : ce roman est un roman vrai. »

(( Il aime les livres qui font semblant d'aller dans le monde ; ce livre vient de la rue. »

« Il aime les petites œuvres polissonnes, les mémoires de filles, les confessions d'alcôves, les saletés erotiques, le scandale qui se retrousse dans une image aux devantures des libraires. Ce qu'il va lire est sévère et pur. Qu'il ne s'attende point à la photographie décolletée du plaisir : l'étude qui suit est la clinique de l'amour. »

« Le public aime encore les lectures anodines et consolantes, les aventures qui finissent bien, les imaginations qui ne dérangent ni sa digestion ni sa sérénité; le livre, avec sa triste et violente distraction, est fait pour contrarier ses habitudes et nuire à son hygiène. »

Pour tout homme sachant lire entre les li-

gnes, pour tout esprit un peu perspicace, celui qui a écrit cette préface est un infatué de son talent, c'est un homme se croyant la mission de relever le niveau intellectuel de ce pauvre public^ qu'il vient de fustiger avec un aussi suprême dédain. C'est un homme croyant pouvoir faire mieux que les autres et se hissant sur un piédestal, de peur que les autres oublient de lui rendre cette justice.

Il explique ensuite pourquoi il a écrit ce livre. Dumas père s'est contenté d'écrire des livres charmants, sans dire pourquoi il les écrivait.

Balzac a fait des études inimitables, sans en expliquer le pourquoi, qui se dégageait fort bien de la lecture de son œuvre.

Le procédé de cette nouvelle école romancière et pédagogique prouve, chez les auteurs, où un sentiment intime que le but de leurs œuvres ne se dégage pas clairement; ou bien il prouve que ses disciples ont une piètre opinion du public, et qu'à l'exemple du maître d'école, ils se croient forcés de lui expliquer le but qu'ils ont voulu atteindre.

Mais après ces préfaces pédantes et dogmatiques, ces auteurs (pour dire crûment la vérité) essayent de donner le change sur le but réel qui est l'argent, se moquent carrément de ce bon public. Dumas lui dit qu'il a écrit la Visite de noce pour le moraliser; Zola lui assure qu'il fait du naturalisme dans le même but et puis encore pour fonder la République. MM. de Concourt, après avoir accusé ce public d'aimer les petites œuvres polissonnes, les saletés erotiques, et après l'avoir gourmande pour ses goûts coupables, sous prétexte de faire la clinique de Vamour, fait un roman dont Théroïne est Germinie, une servante hystérique, d'abord amoureuse de son confesseur, puis folle d'amour pour le jeune Jupillon, un affreux drôle sans cœur, un alphonse qui la ruine et pour qui elle en arrive à voler sa maîtresse. La crémière, mère de ce Jupillon, exploite, elle aussi, l'amour de cette fille, et elle forme son fils au métier d'alphonse. Les détails erotiques abondent, et Gei'minie Lacerteux est une confession de maritorne... Alors pourquoi cette préface? Pourquoi cette impertinente semonce au public?

Sans cette préface, Germime Lacerteiix serait un livre fort bien fait; avec elle, il est un défi ou une plaisanterie de mauvais goût envers le public.

Il y a dans ce livre un talent énorme; c'est fouillé, ciselé,. étudié; le type de M"'' de Varandeuil est merveilleusement buriné, on dirait du Balzac.

Il me donne, ce livre, la réponse à une question que souvent je m'étais posée. Dans la collaboration de MM. de Concourt, quelle était la part de M. Edmond de Concourt? A présent, la Fille Élisa et la Faustin me fixent; dans ^erminie Lacerteux^ celui qui n'est plus avait esquissé ce type pur, chaste; ce type sympathique de vieille fille souffre-douleur, et conservant un cœur d'or : M"* de Varandeuil était sortie du cerveau de Jules de Concourt, et la cuisinière hystérique était fille de l'imagination d'Edmond de Concourt.

En 1879, M. Edmond de Concourt, livré à lui-même, dédoublé de son frère, écrit la Fille Élisa, description fort détaillée des lupanars modernes ; nécessairement il fait une préface et

nous fait savoir que ce nouveau livre est écrit dans le même sentiment de curiosité intellectuelle et de commisération pour les misères humaines. Ceci, il doit le dire, le redire et le dire encore, s'il veut qu'une seule personne sur mille le croie; car dans son gros bon sens, ce public, moins bête que ne le suppose M. Edmond de Concourt, se dira : Ce livre est fait pour la vente; après VAssommoù', il fallait tirer l'échelle ou décrire les maisons à gros numéro. L'auteur a fait une spéculation, l'argent a été son but.

Les délicats et fins connaisseurs ont ajouté : Qu'il était fâcheux qu'une plume si habile et qu'un esprit de cette valeur se prostituassent ainsi.

Débuter par Manette Salojnon, Madame Gervaise, Sœiir Philomène^ pour en arriver à là Fille Élisaj c'est suivre une marche descendante.

Dans la préface de cette fille, l'auteur, continuant son procédé, se moque du public avec une désinvolture étonnante et lui dit :

(( Ce livre, j'ai la confiance de l'avoir fait austère et chaste (eh bien ! s'il avait voulu le faire non chaste, cela aurait été du propre !) sans

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que jamais un mot échappe à la nature délicate et brûlante de mon sujet apporte autre chose à l'esprit de mon lecteur qu'une méditation triste. Mais il m'a été impossible parfois de ne pas parler comme un médecin, comme un savant, comme un historien. Il serait vraiment injurieux pour nous, la jeune et sérieuse école de roman moderne, de nous défendre de penser, d'analyser, de décrire tout ce qui est permis aux autres de mettre dans un volume qui porte sur la couverture Etude ou tout autre intitulé grave. »

La nouvelle école ! mais ce qui la distingue surtout de l'autre, c'est un orgueil pyramidal, un orgueil qui la grise à la faire rouler dans le ruisseau, ou à la faire aller se vautrer dans tous les mauvais lieux !

Voyez donc cet auteur qui, à propos de la Fille Elisa, vous dit avec un sérieux de maître d'école, qu'il lui a été impossible de ne pas parler comme un médecin^ comme un savant et comme un historien!

Mais tout homme qui a fréquenté ces maisons possède cette science, seulement plus avisé il ne s'en vante pas.

Pour toute préface, ces sortes de livres devraient porter sur leur couverture ces mots : Pornographie^ saletés erotiques, au moins l'acheteur serait prévenu.

M. Edmond de Concourt écrit les Fi'ères Zemganno... et fait une préface! Pompeusement il fait savoir aux jeunes « que le succès du réalisme n'est plus dans le genre canaille qui vient d'être épuisé ».

Ceci dit, il y rentre bien vite.

Un jour, une affiche monstre, allant d'une maison à l'autre des grands boulevards, annonce aux passants ahuris que M. de Concourt, le pontife, a écrit la Faustin. Sur tous les murs de Paris, ces deux mots : la Faustin, flamboient.

La nouvelle école pourrait prendre le titre à^ École à la grosse caisse. Elle fait la parade à faire mourir de dépit nos charlatans.

Qu'est cette Faustin annoncée à son de trompe? Le thème est vieux , c'est celui de l'artiste adulée par tous, qui n'a plus, une fois mariée, cette griserie de l'adoration, et qui regrette ses planches.

Ici. on ne retrouve plus même le grand ta-

lent de récrivain, une seule scène est faile de main de maître^ c'est celle qui se passe chez le vieux helléniste Athanassiades... Celle de l'agonie est fausse; devant la mort, l'artiste, et même le cabotin, et môme la fille, tout être humain enfm, se sent frémir dans sa fragilité humaine; si la pitié n'entre pas dans son cœur, l'angoisse et l'épouvante le prennent d'assaut.

Le caractère de lord Armandale est mal conçu, le laisser honnête homme était obligatoire h Tesprit de l'œuvre. Ici, choses aggravantes, les saletés, les détails erotiques sont 'hors cadre ; on sent que l'auteur en a saupoudré son œuvre pour obéir au but poursuivi : le succès par le scandale...

Les amis d'Edmond de Concourt devraient lui crier casse-cou ! et l'engager à reprendre la saine littérature, abandonnant ce genre dit naturaliste aux gens sans talent.

Quediriez-vous d'une personne qui, décrivant Paris, ne parlerait que de ses égouts, de ses bals de barrière, de ses souteneurs, de ses employés aux vidanges et de ses lupanars, et qui dirait : Yoilà Paris I Ne seriez-vous pas tenté de

lui répondre : Oui, ceci est l'ombre de Paris, ceci en fait partie, mais les musées, les monuments, les Champs-Elysées, le Bois, les grands artistes, les hommes du monde, les gracieuses Parisiennes en font partie aussi.

Ne trouvez-vous pas que l'homme qui, décrivant Paris, ne parle que de ses égouts, doit être d'essence vulgaire, attiré par sa nature vers le vulgaire ?

Les études de nos prétendus naturalistes m'inspirent toujours cette pensée, et elles me font me souvenir des romans de Paul de Kock.

Quelle énorme distance entre ces hommes et Paul de Kock ! Cet honnête homme aimait à rire, il copiait aussi la nature, mais en homme de goût; il était Gaulois, jamais immoral, il saupoudrait ses histoires de gros sel; les disciples de Zola vont chercher leur sel chez Richer.

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