CHARLES MONSELET
c'est-à-dire écrivain correct, diseur spirituel et plein de brio, et cela aussi bien dans ses chroniques que dans ses ouvrages de longue haleine.
Son talent d'écrivain est complet: il est bon poète, romancier fécond et bon journaliste.
De lui on peut dire : « Le style, c'est l'homme. » En lisant ses articles ou ses ouvrages, on sent naître en soi une grande sympathie pour l'auteur ; et si la chance vous accorde la bonne fortune de faire sa connaissance, on retrouve l'homme aussi sympathique que l'auteur.
Avoir du talent lui paraît chose si naturelle qu'il n'a aucune pose, pas un atome de vanité; il est bienveillant à tous, son sourire est franc et gai, ses petits yeux sont vifs, pétillants d'esprit; sourire et regard éclairent sa figure sympathique.
Je ne crois pas qu'il soit possible qu'il ait un seul ennemi; et je crois pouvoir assurer que la haine lui est inconnue.
Il a deux fils, écrivains de talent aussi; Dieu sait s'il les aime et s'il est papa gâteau !
Un jour, on lui reprochait devant moi de gâter par trop ses fils :
— Eh! que voulez-vous, répondit-il, comme
liiS SILHOUETTES PARISIENNES
je ne suis pas sûr de vivre aussi longtemps qu'eux, il faut bien que je me dépêche de les aimer et de le leur prouver.
Ceci peint bien Charles Monselet.
Mais il a un gros défaut... si j'étais dévote je dirais un vice, car ce défaut, selon l'Église catholique, est un gros péché mortel : il est gourmand, mais gourmand comme défunt Grimod de la Reynière, le grand gastronome, auteur de V Aïmanach des gourmands et du Manuel des Amphitryons.
Aussi Monselet a-t-il consacré un sonnet à chacun de ses mets favoris.
Voyez avec quel amour il chante les cèpes :
Dans son œuvre aux grosses couleurs, Paul de Kock dit : « Vive les crêpes ! » De son côté, l'auteur des Guêpes^ Dit : « Vivent la mer et les fleurs ! »
J'ai mes goûts^ comme ils ont les leurs; Je franchirais forêts et steppes Pour savourer un plat de cèpes, Mais de Bordeaux et non d'ailleurs.
Vivent les cèpes, ma narine Croit les sentir dans la bassine Pleine d'huile et d'ail haché fin.
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O saveur! ô douceur! ô joies! De la terre ce sont les foies, Et par eux renaît toute faim !
Son fameux sonnet Au cochon est connu de la terre entière; mais il est si joli, si original et si vrai; et c'est enfin, c'est une œuvre de grande justice; de cette pauvre bête on dévore tout, en rôti ou en sauce, et puis pour tout merci on lui dit : « Fi ! la sale bête ! » Donc, pour toutes ces raisons, je le reproduis ici :
Car tout est bon en toi : chair, graisse, muscle, tripe ! On faime galantine, on t'adore boudin.
Ton pied dont une sainte a consacré le type, Empruntant son arôme au sol périgourdin.
Eût réconcilié Socrate avec Xantippe.
Ton filet qu'embellit le cornichon badin, Forme le déjeuner de Fhumble citadin, Et tu passes avant Toie du frère Philippe.
Mérites précieux et de tous reconnus 1
Morceaux marqués d'avance, innombrables, charnus 1
Philosophe indolent qui mange et que l'on mange!
Comme, dans notre orgueil, nous sommes bien venus A vouloir, n'est-ce pas, te reprocher ta fange? Adorable cochon ! animal roi ! — Cher ange I
Après ces sonnets naturalistes, Charles Mon-
selet chante avec non moins de talent l'amour' pur, les charmes de la nature, et il adresse un délicieux sonnet à Gliante. J'ai relu vingt fois, et toujours avec un égal plaisir, le beau volume dans lequel l'éditeur Dentu a réuni toutes les poésies de Charles Monselet, sous le titre de Poésies comp le tes .
Rien n'est généralement fatigant à lire comme un volume de poésies; mais celui-ci, par sa verve, son originalité, sa bonne humeur, et enfin par la diversité des sujets, offre au contraire une lecture attractive : on le lit sans désemparer, puis le lendemain on le relit encore.
Ce livre est le portrait du moi de Monselet, tout comme l'eau-forte qui est en tête du livre est le portrait de son visage.
De ce que le chroniqueur de V Événement est gourmand comme feu Grimod de la Reynière, de ce qu'il a fait des sonnets naturahstes, on aurait tort de conclure qu'il est matérialiste.
Non, Charles Monselet a l'âme aussi ^^oyante qu'il a l'esprit brillant; il est spiritualiste, il croit comme nous a la réincarnation. C'est lui qui a dit ce mot profond et vrai : « L'âme est