PAUL DE CAS SA ON AC
elle les regards brûlants du jeune rédacteur du Pays. Un jour, il m'en souvient, pendant toute la durée des courses au bois de Boulogne, placé î\ une respectueuse distance, il avait contemplé la noble dame de ses pensées ; puis à la sortie, voulant mourir devant ses yeux, il vint se placer sur le passage des roues de l'attelage impérial; l'impératrice sourit et d'un petit coup d'ombrelle, elle força l'imprudent à se garer.
J'avais lu ce secret dans les regards de mon confrère, je l'avais deviné à l'émotion qui faisait trembler sa voix alors qu'il parlait de l'impératrice. Aussi j'étais remplie d'indulgence pour ses violences bonapartistes; et lorsque l'impératrice a été détrônée et exilée, j'ai trouvé tout naturel qu'en chevaleresque chevalier il fût plus impérialiste que jamais. Mais le petit prince mort, l'homme du discours d'Ajaccio, l'homme du discours au Sénaten septembre 18G9, l'homme des dîners du vendredi saint, cet homme si souvent insulté par lui, devenant prétendant àl'empire, je n'ai plus compris Cassagnac; il s'en est tiré par ce faux expédient : « Qu'il abdique, nous
voulons son fils! » A ce moment-là, de combien aurait-il été mieux inspiré de dire : Pour moi, l'empire est mort, la légende est finie, je porterai un deuil respectueux du passé, mais je me rallie au gouvernement que la France s'est donné ; et moi, partisan du suffrage universel, je deviens républicain, me réservant de siéger parmi les républicains conservateurs. — Il aurait été bien accueilli, on se serait souvenu de sa vaillante conduite au 1" régiment de zouaves, nous aurions eu un bon Français de plus, tandis que nous avons un furieux partisan de l'empire. Mais quel empire? Pour faire un empire, il faut généralement un empereur; tout comme pour faire un civet, il faut un lièvre. Gassagnac ne voulant pas reconnaître le prince Napoléon, on se demande s'il veut essayer d'établir la dynastie des Gassagnac.
Quoi qu'il en soit, Paul de Gassagnac est une des personnalités, je le répète, des plus en vue et des plus bruyantes de Paris, il est quelqu'un; à peine arrivé à la maturité, il a déjà derrière lui une carrière des mieux remplies : rédacteur politique du Pays dès l'âge de 23 ans, décoré à
PAUL DE CASSAGNAC "Ib'S
24 ans, député depuis 1871, s'étanl battu avec Lullier en 1868, avec Flourens, avec Rochefort, avec Lissagaray, avec Ranc et avec Lockroy. Lorsqu'il descendra dans la tombe, il pourra dire : j'ai bien gagné le repos ! Je ne connais pas de vie plus accidentée, plus mouvementée que celle de Paul de Gassagnac, un bon et charmant garçon malgré ses défauts.
ous l'Empire, ils étaient trois Jules.fa-
meuxi rr^uj Trio redoutable et redouté du tyran I
Trio acclamé et chéri par la foule !
Premier Jules : Jules Favre, l'homme à la fii^ure de satyre et à l'éloquence merveilleuse.
Deuxième Jules : Jules Suisse, qui n'a plus voulu être Suisse, et qui, non baptisé, s'est baptisé Simon... Simon au lieu de Suisse! Qui me dira pourquoi???
Enfin Simon, puisque Simon il a voulu, était mielleux, pleurnichard, mais énergique parfois lorsqu'il fallait plaider la cause des libertés, et
puis il écrivait des bons livres, comme VOuvrière, par exemple.
Troisième Jules : Jules Ferry, bon garçon, esprit brillant, qui, avec une verve endiablée, écrivit les Comptes fantastiques du pacha Haussmann.
Ce trio célèbre donnait à lui seul une rude besogne aux ministres à poigne de Napoléon III.
Sur lui, le parti libéral fondait de grandes espérances !...
Aujourd'hui, l'Empire n'est plus.
Aujourd'hui, la République est.
Qu'est devenu ce trio? qu'ont fait ces trois grands Jules?
La mort a repris Jules Favre ; paix aux disparus.
Le Sénat a été le Père-Lachaise de Jules Simon. Il ne reste plus en lui l'ombre de l'ombre de l'ancien grand Jules; de ses cendres il est né une sorte de jésuite, aspirant ù. la mitre d'évêque , qui brûle tous les jours ce qu'il a adoré, adore ce que jadis il brûla.
Le jésuite juif soutenant les jésuites catholiques, c'est une variété curieuse de l'espèce.
Relire dans son cimetière-sénat, son cerveau, un peu atrophié par le contact, fait-il un rêve abracadabrant , celui de devenir le pape des ultramontains ; et, pour arriver à ce résultat, il pleure, pleure, pleure toutes les fleurs de sa rhétorique sur le sort malheureux de ces pauvres ultramontains, si fort persécutés par ces chenapans de républicains.
Son rêve tardant h se réaliser, un tantinet superstitieux, il a essayé d'appeler la chance par le moyen indiqué par les vieilles portières superstitieuses... il a pris un bain... dans Zola.
Tout est mensonge dans ce triste monde , môme les vieilles croyances; malgré ce bain, il n'est encore que sénateur, pas l'ombre d'une mitre n'orne sa tête, et dans le cimetière des ex-grands hommes, dans ce refuge des vivants morts et des morts encore un brin vivants, il pleure, pleure et pleure. On dit qu'il s'apprête à pleurer un discours contre cet infâme divorce qui déplaît à Rome. Requiescat in pace sur cet ex-grand Jules.
Jules Ferry, seul de ce trio fameux, est encore debout aujourd'hui; pour les deux autres,
i>58 SILHOUETTES PARISIENNES
la République de leur rêve a marqué la fin de leur importance; elle a été l'écueil qui les a fait sombrer. Jules Ferry a su tourner l'écueil et naviguer en eaux sûres. La politique le tient et il tient la politique. Les lettres seules l'ont perdu et elles le regrettent, car l'auteur des Comptes fantastiques et Haussmann avait une verve gauloise, railleuse et mordante, et ces trois qualités sont rares à rencontrer.
Je ne vous parlerai pas de la carrière politique de ce ministre de l'instruction publique, vous la connaissez tous aussi bien et même mieux que moi; je veux seulement vous faire part d'une particularité, qui me frappe chaque fois que j'aperçois le visage de ce dernier survivant du trio fameux.
Aristote, qui était loin d'être un sot, avait remarqué que la physionomie était comme un reflet du caractère de l'homme, une sorte d'image de son moî intellectuel, et il a créé l'art physiognomonique. Il nous est facile de nous convaincre, en bien examinant le physique des hommes que nous connaissons assez pour connaître leurs vertus et leurs passions, qu' Aristote
a été dans le vrai. Un fin observaleur peut lire, comme à livre ouvert, sur le visage d'un homme ; parle masque, il peut connaître l'esprit.
Le méchant porte cette méchanceté gravée sur ses traits; elle brille dans son regard, qui en enfant terrible révèle les secrets les plus intimes.
L'avare cligne des yeux, comme pour économiser le plus possible de son regard; il pince les lèvres, histoire de pincer n'importe quoi ; il habitue ses doigts à prendre la forme de la griffe, afin qu'ils soient moins prompts à donner, plus vifs à prendre; il sourit peu, ne voulant être prodigue en rien.
Les yeux du violent, môme à l'état calme, conservent un je ne sais quoi de dur, d'égaré, la colère conduisant à la folie; ses traits ont quelque chose de tourmenté, les rides de son visage sont fortement accusées.
Le fat a un masque qui dit bien le sot contentement de soi-même.
Le pauvre d'esprit montre sa sottise dans tous les détails de sa face, et sa bouche est aussi bête que son regard.
Chez le courageux, tout révèle l'énergie, attitude, regard, forme du nez, rictus de la bouche.
L'idéaliste a dans les yeux un rayon du ciel.
Le matérialiste a des yeux ternes, qu'aucune clarté n'illumine; on les croirait faits en bitume.
Le fourbe ne l'est point assez pour forcer son visage à dissimuler sa fourberie, que son regard fuyant le regard atteste.
L'homme très intelligent, le penseur profond, est entouré d'une sorte de clarté ; l'esprit a comme façonné la matière et s'échappe par les yeux, ces fenêtres de l'âme; le nez est spirituel, la bouche est intelligente, la physionomie dit clairement la valeur de l'esprit dont elle est la photographie.
Eh bien ! la physionomie de Jules Ferry déroute toutes études faites d'après l'art physiognomonique. Chez lui , les formes même se contredisent : ainsi le front est large, vaste même, mais il est fuyant; le nez, d'un dessin correct, n'a pas un atome de finesse ; la bouche, aux lèvres fortes et tant soit peu sensuelles, manque de l'expression que sa forme deman-
derait; Timpression donnée par cette physionomie ne donne pas la moindre idée du caractère de Jules Ferry , qui est ambitieux , tenace, tandis qu'on lit sur son visage ce que les Provençaux traduisent par lou leissa mi sta, qui en français ne pourrait se traduire que par : laissez-moi être, ce qui ne rendrait nullement l'idée et le sens du leissa mi sta.
Est-ce l'esprit qui reçoit fatalement le physique qui lui convient, celui qu'il mérite? ou bien, est-ce l'esprit qui, par une succession d'efforts, arrive à se façonner un portrait physique, selon son image morale?
Je serais tentée de m'arrêter à cette seconde hypothèse; mais, s'il en est ainsi, Jules Ferry, trop occupé de ses ambitions politiques, a négligé de façonner son visage, si bien qu'il a aujourd'hui la physionomie d'une autre intelligence et l'intelligence d'une autre physionomie; et vraiment le portrait moral doit être plus sympathique que le portrait physique, qui est d'une fadeur excessive.
Pourquoi porte-t-il les favoris qui sont l'insigne de la domesticité? peut-être pour prouver
qu'il est de la République le dévoué serviteur. Celle-ci doit lui savoir gré de ce sacrifice, car il doit lui en coûter quelque peu d'ajouter à son visage ces horribles côtelettes.
Relisez les Comptes fantastiques (T Haussmann et regardez Jules Ferry, et vous serez de mon avis, il n'a pas la figure de son esprit!
De ces contradictions, on pourrait arguer que la franchise chez lui n'est pas complète ; mais tout étant contradictoire en son visage, j'aime mieux ne rien conclure.
OMME homme, Victor Tissot est un sympathique ; grand, la taille élégante, la figure intelligente, l'air doux et franc, il charme par l'absence de toute pose et par une grande simplicité; même au moment de l'immense succès du Voyage au pays des milliards, la tête ne lui a point tourné, il est resté un bon et charmant garçon, et de ceci, il faut lui savoir gré, car c'est rare.
Que nous en connaissons de ces poseurs insupportables, grisés par le succès ! Nous en connaissons môme, ayant la tête si peu forte qu'ils se grisent de leur absolue médiocrité.
Le réel talent est modeste, Yictor Tissot en est une nouvelle preuve.
Mais en parlant de bienveillance et de douceur, je parle de l'homme privé, car l'écrivain manie avec une rare énergie le fouet de la satire ; lorsqu'il fustige, son style devient âpre, mordant, et sa raillerie devient blessure pour ceux qui l'ont inspirée.
Dans le jeune et robuste talent de Tissot, il y a un peu du génie de Heine. Ces deux hommes, avec la même verve endiablée, ont raillé les buveurs de bière, les pédants et orgueilleux Prussiens. Gomme l'a si bien dit H. Flamans» dans le Pays des milliards^ on retrouve la verve, l'âpreté et l'amertume de l'auteur des Reisebilde7\
Mais cette âpre satire, que Tissot possède à un haut degré, n'a point étouffé en lui la poésie : on trouve souvent dans ses ouvrages de fraîches idylles embaumées de l'odeur des foins coupés et des arômes enivrants de la flore des montagnes, et ce contraste leur donne un attrait de plus.
Tissot connaît admirablement l'Allemagne, il
y a passé plusieurs années, se môlant au monde des étudiants, à celui des journalistes et des hommes de lettres, fréquentant parfois officiers et soldats; fin observateur, il a tout vu, il a môme sondé les consciences allemandes, et son livre sera toujours le livre par excellence pour bien connaître ce que vaut l'Allemagne, et ce que sont en réalité les Allemands. C'est par le Voyage au pays des milliai^ds que Victor Tissot s'est révélé brusquement comme un grand écrivain.
Il a écrit ensuite : Voyage avx pays annexés^ Voyage au pays des Tzyganes^ La Russie rouge, Le monde de Vienne^ La Russie et les Allemands, et tout dernièrement La Russie et les Russes. Tous ces livres ont de la valeur, ils sont écrits dans un style élégant, correct, remplis d'aperçus nouveaux, de fines observations, mais aucun n'atteint le haut degré d'intérêt et la verve éblouissante de son Pays des milliards.
Débuter par un coup d'éclat est un bonheur et un malheur : un bonheur en ce que l'auteur est de suite classé parmi les écrivains de valeur, et que du jour au lendemain son nom est connu
de tous ; un malheur, par la raison que le public, gâté par ce livre-éclair, s'attend toujours à une gradation dans son éblouissement, et parfois il éprouve une déception.
Savoir voyager est un don.
Beaucoup de personnes voyagent comme de simples colis ; elles ne voient rien, ne comprennent rien, n'étudient rien, elles se contentent de franchir les distances à toute vapeur; elles boivent, mangent, dorment, parlent du boulevard des Italiens, de la petite Chose, de la grande Machin, de temps en temps elles jettent un coup d'œil sur les sites, poussent ces exclamations sacramentelles et bêtes : « C'est beau ! c'est splendide! »
Elles parcourent les villes, les louent ou les critiquent; elles vivent avec des hommes nés sous d'autres latitudes, qu'elles jugent par voie de comparaison avec les Français, sans se rendre compte que chaque région a une civilisation propre ou sui generis.
Ces voyageurs-là ne sont que des voyageurscolis ou des colis-voyageurs.
Pourtant, revenus en France, ils disent avec
un certain orgueil : « Je viens de visiter tel pays. »
Oui, savoir voyager est un don, et j'ajoute que peu de personnes le 'possèdent.
Pour comprendre le caractère, le genre de civilisation ou de barbarie des peuples de l'univers, il faut être fin observateur, avoir une certaine intuition des choses et des hommes, et enfin être un profond philosophe. Ceux qui possèdent ces qualités, rendent service en voyageant et en publiant leurs études sur les contrées qu'ils ont explorées.
Victor Tissot appartient à la catégorie des rares voyageurs ayant toutes les qualités requises pour être un curieux intelligent, il sait voir ce qu'on lui montre et deviner ce qu'on lui cache ; en le lisant, le lecteur fait un amusant et instructif voyage. Dans son livre la Russie et les Russes, il part de la Galicie autrichienne, ensuite il conte avec une verve qui ne faiblit jamais les péripéties de son voyage de Léopol à Brody, à Kiew, à Toula et à Moscou.
11 a tout vu, tout étudié, il parle du caractère des juifs, des mœurs des petits Russiens, de
l'antagonisme du clergé blanc et du clergé noir. Sa description de Moscou est très exacte, elle est l'œuvre d'un coloriste brillant.
En Tissot, l'auteur et l'homme privé sont sympathiques.
<^ ANS notre belle Provence, l'air est transparent, il miroite devant les yeux; le ciel est bleu, l'horizon est vermeil, des montagnes descend vers la plaine l'arôme capiteux du thym, du romarin et de la lavande; de chaque buisson, de chaque brin d'herbe, s'échappe une joyeuse chanson, la nature est dans une fête perpétuelle.
Gomme l'a fait remarquer Buckle, les aspects de la nature influent sur le caractère de l'homme. Cette poésie riante de la nature a fait le Provençal bon, gai et poète. L'air sain et fortifiant fait les fils de la Provence des hommes robustes
et actifs. La liste serait longue des Provençaux illustres !
Glovis Hugues, le député de Marseille, est né dans le département de Vauclusc; il appartient à une très honorable famille, qui habite un petit village situé près de Gavaillon.
On peut dire que toute la chaude et ensoleillée Provence s'est incarnée en lui ; il a pris à sa patrie l'énergie vigoureuse, la vaillance indomptée et la suprême poésie. On dirait que les arômes capiteux de nos montagnes le grisent toujours, et que dans son cœur s'est fixé un des chauds rayons de notre soleil, car Parisiens, oyez ceci, votre soleil n'est qu'une vieille lune à côté du nôtre.
Glovis Hugues n'a pas encore trente ans, et déjà il s'est imposé comme homme politique, déjà il s'est affirmé comme grand poète.
En politique, il est trop poète et son cœur est trop bon; il voudrait l'extinction du paupérisme à bref délai, voir soufirir lui donne une angoisse morale, et alors il s'emballe, il devient l'apôtre du socialisme, il fait un rêve grand, sublime, voir tout le monde heureux, ne plus voir des
hommes souffrant la faim, des enfants mourant de misère, des mères ne pouvant donner du pain à leurs enfants; de sa voix vibrante et sonore, de son cœur d'or, il défend ceux qui souffrent, il llétrit, en termes que Juvénal lui eût enviés, ceux qui, selon lui, ne pensent pas assez aux malheureux. Dans ce moment-ci, avec sa jeunesse exubérante, son cœur ardent, son ivresse de belle poésie, Glovis Hugues n'est pas un homme politique parfait, selon le modèle convenu, il a pour cela trop de fougue et trop de cœur. Lorsque les années lui auront desséché un peu le cœur^ que la froide raison lui aura prouvé que la perfection en politique surtout est lente à conquérir, il sera alors ce qu'on nomme un homme politique.
Pour moi, je le préfère tel qu'il est, car s'il se fait l'apôtre des questions sociales, c'est que sa nature généreuse aime à se préoccuper surtout de ceux qui souffrent, et s'il va trop loin, c'est son cœur et non l'ambition qui l'entraîne.
En poésie, Glovis Hugues est un poète lyrique de race, il a un souffle si puissant qu'on ne saurait le comparer qu'à celui qui anime Victor
Hugo, et tout comme le maître, il n'est pas simplement un admirable chanteur, il est encore un penseur.
Sa facilité rythmique est étonnante, sa facture est toujours musicale, il possède l'émotion à un haut degré, il a la chaleur et une grande richesse d'images ; dans ses Soirs de bataille, on rencontre à chaque page des vers qui sont des perles de la plus belle eau.
Son tempérament de poète est de la famille de celui de Victor Hugo : tour à tour sa muse lance des éclairs, ses mots aigus comme la pointe de l'acier s'enfoncent dans les chairs, ses vers cinglent comme des coups de sabre, sa muse a des rayons qui éblouissent comme un jour de soleil, elle sonne des fanfares guerrières, on entend le roulement sourd du tonnerre, sa plume devient un stylet, sa satire est âpre, mordante et implacable. Soudain il s'attendrit, et ses vers deviennent une musique d'une douceur infinie, tantôt la muse enflammait son esprit, à présent, elle laisse parler le cœur du poète, et alors il chante de l'enfant les grâces divines, de la femme la grâce enchanteresse, des fleurs la
beauté parfaite, ce n'est plus le luth qui frémit, c'est Tâme môme du poète qui vibre. Lisez ces vers adressés à Victor Hugo, dans lesquels il parle de ses bébés :
Depuis quatre ou cinq jours, Marianne est pâlotte ; Mireille fait ses dents, pauvre petit bijou! Et quand les bébés font leur première « quenotte », . Toute mère pâlit, tout père est un peu fou.
Oh 1 ces tyrans exquis, pas plus haut qu'une botte 1 Ces maîtres dont le front nous arrive aux genoux! suis gazouillent, on rit; s'ils pleurent, on sanglotte, Et bonsoir les beaux vers ! on reste dans son trou,
On se cache, ou devient presque sauvage, et même On a l'air d'oublier le doux maître qu'on aime. Mais vous gardez au cœur l'ineffable souci Des maux que l'on redoute et des biens qu'on espère; Car vous ne sortiez plus, n'est-ce pas, vieux gi and-père, Quand vos petits-enfants faisaient leurs dents aussi.
Ces vers disent bien ce qu'est Glovis Hugues comme père; maintenant lisez les vers suivants qu'il adressait à celle qui est aujourd'hui sa femme, alors qu'elle n'était encore que sa fiancée. Ces vers font bien connaître Glovis
Hugues comme homme privé, ils sont un portrait très ressemblant de son moi ; c'est la photographie de son esprit, de son cœur et de son caractère :
Quand vous aviez douze ans, Jeanne, j'en avais seize, J'étais déjà de ceux à qui l'idéal pèse ;
J'avais dans mon cœur, dans mon sang, La vibration grave et sainte de la lyre ; Et je venais m'asseoir chez vous, fier de vous lire
Mes premiers vers d'adolescent.
Je portais mon orgueil comme on porte une gerbe De beaux épis dorés; j'avais l'espoir superbe
De gagner vite mes galons ; Tout un avril d'amour me chantait dans la tête... "Vous, il vous étonnait, ce diable de poète
Avec ses affreux cheveux longs !
Et vous me regardiez avec un bon sourire; Et je me surprenais quelquefois à me dire :
« Cette enfant au regard vainqueur « Sera peut-être un jour à mon destin mêlée! » Souvenir parfumé ! vision étoilée !
Vague pressentiment du cœur !
Votre frère était là, pauvre petit malade.
Les morts vont vite, hélas ! et la vieille ballade
Promet à riiomme peu d'instants, Vous faisiez sous vosdoigts, doux trompeurs des abeilles, Fleurir dans le satin des corolles vermeilles
Que l'enfant regardait longtemps.
Un jour, le vent d'exil souffla sur la famille : Adieu le père ! adieu la blanche jeune fille 1
Adieu la mère au front si doux !
Jeanne, il vous en souvient : nous étions sous l'Empire, Et, dans ces sombres temps, on aimait à proscrire
Ceux qui s'indignaient comme nous I
L'exil donna la paix au démocrate austère, Un asile à sa Jeanne, un petit coin de terre
A son pauvre enfant délivré.
Moi, quand l'ennui creusait à mou front une ride, J'allais pieusement, devant la maison vide.
Répandre mon cœur éploré.
Jeanne, quand vous serez ma compagne sacrée, Quand vous serez en plein dans mon destin entrée,
Après nos deuils et nos revers.
Nous lai^erons'i ô mère aimante, sainte et forte, Nos petits enfants aller ouvrir la porte
A ceux qui récitent des vers.
Jeanne est devenue M""" Hugues ; c'est une femme belle, intelligente, dévouée épouse, mère d'une tendresse parfaite. Le vœu du poète
est réalisé, il a des enfants, deux petites fdles adorables, et celui qu'on nomme le fougueux député de Marseille est un excellent mari et le père le meilleur du monde.
S'il est révolutionnaire en politique, c'est par la simple raison qu'aimant aussi d'un ardent amour la famille humaine, il ne voudrait voir aucun de ses membres malheureux.
Ses Soù's de bataille ont obtenu un très grand succès ; Victor Hugo, après les avoir lus, s'est écrié : « C'est Soirs de victoire que vous auriez dû intituler votre livre ! » En novembre, Clovis Hugues fera paraître ses vers politiques sous le titre de Soirs de combat. Ce volume fera contraste avec Soirs de bataille^ car il est écrit avec le stylet de la satire, mais on verra que dans tous les genres, Clovis Hugues est un grand poète.
H a un seul travers, ses longs cheveux; je sais bien qu'un autre poète a eu ce travers aussi, mais il n'en est pas moins déplaisant. Je disais un jour à Théophile Gautier : o Si vous saviez combien vous me feriez plaisir en coupant vos cheveux. »
Il bondit comme un lion insulté par la cravache : — C'est cela, dites-moi tout de suite : « Quel plaisir vous me feriez si... vous n'étiez pas vous! »
Glovis Hugues me paraît tenir autant que Gautier à sa longue chevelure , et j'ai peu d'espoir qu'il me fasse le plaisir que m'a refusé Théophile. Je crois que même Sa petite cousine n'obtiendrait pas ce sacrifice de lui.
CARLA SERENA
Eci paraîtra improbable à ceux qui ont lu mon livre Guerre aux hommes^ et pourtant, c'est vrai, je commence à plaindre ces pauvres hommes !
Ils étaient tout : orateur, avocat, conférencier, voyageur célèbre, écrivain, journaliste, député, sénateur, académicien.
La Renommée aux cent bouches était exclusivement occupée à. crier la gloire des hommes. La postérité était leur privilège exclusif. Ils accaparaient la gloire, ils s'en faisaient une auréole; avec une âpre volupté, ils prenaient des bains de gloire.
La femme était la beauté; pour se venger de cette supériorité, les hommes avaient la célébrité.
Mais voilà que le xix" siècle voit surgir des forces de la nature la vapeur et l'électricité qui transforment la face du monde, changeant en même temps que les moyens de locomotion les idées.
On dirait que cette électricité vertigineuse a donné le vertige à la femme et qu'elle a remué si bien son cerveau qu'elle s'est réveillée de son apathie antique. Et la voilà qui se lance à toute vapeur dans la science et dans le progrès.
Au xx" siècle, elle est bien dans le cas de progresser électriquement.
En Amérique, la femme est juré, avocat.
Dans toute l'Europe, elle est écrivain et journaliste.
En Roumanie, elle va devenir académicienne!
Oh ! ces pauvres hommes ! je vous j are que je les plains.
Se voir arracher par des mignonnes petites mains blanches quelques lambeaux de cette gloire qui était leur monopole exclusif, cela doit
CARLA SERENA 281
leur être très désagréable, et je comprends ]a mauvaise humeur de certains.
Ils auraient pu conserver l'espoir de garder pour eux seuls la gloire des grands voyages, celle de ces expéditions utiles et sientifiques qui honorent et rendent célèbres ceux qui les ont entreprises.
En ceci encore leur espérance a été déçue, la vapeur a transformé les femmes en hirondelles, elles ont des ailes, et elles s'envolent là où les hommes n'ont point osé aller.
Ce siècle compte des voyageuses célèbres : Mistress TroUope, M""' Bremer, la princesse Belgiojoso, la comtesse Dora d'Istria, M"' Tinne, M"' Ida Pfeiffer et M"^ Caria Serena.
M°" Caria Serena est née àVenise. Fort jeune, elle a épousé un Vénitien, M. Léon Serena, qui fut un ami de Manin, et qui combattit avec lui pour l'indépendance de sa patrie; ces deux grands patriotes furent emprisonnés, puis exilés : Manin se fixa en France, M. Serena s'est établi en Angleterre où il occupe une grande situation commerciale. M""' Caria Serena a pris le caractère anglais.
Une grave maladie a fait d'elle une célèbre voyageuse. Ses médecins lui ayant ordonné de quitter pour un temps les brouillards malsains de la Tamise, elle alla en Russie et en Scandinavie.
Esprit observateur, douée d'une grande intelligence, ce qu'elle vit l'intéressa, elle prit des notes; à la curiosité irrésistible vint se joindre en son esprit les instincts du savant ; la géographie, l'ethnographie et les études de mœurs chent, elle vit tout en esprit pratique.
De retour à Paris, elle transforma ses notes en volumes bourrés de détails curieux, d'aperçus nouveaux et de choses utiles et intéressantes.
Ce premier voyage a développé en M""" Caria Serena la passion des voyages, la passion de voir, d'étudier, de connaître, passion qui est indomptable, et qui vous tient bien lorsqu'elle vous tient. Je le sais par expérience, car, après avoir visité la moitié du globe, le désir de voir l'autre moitié trouble mes nuits et me donne une sorte de fièvre.
Mise en goût par ce premier grand voyage, M*"" Caria Serena est repartie faire des excursions
CARLA SERENA 283
fantastiques, des voyages étonnants dans la Transylvanie, la Kalmoukie, les parages de la mer Caspienne, les régions jusqu'ici inexplorées du Caucase, la Perse et une partie de la Turquie.
Elle a montré une intrépidité étonnante et un courage surprenant. Elle a rapporté une caisse remplie de notes d'impressions de voyage. Le hasard a fait d'elle une voyageuse célèbre, le hasard a fait d'elle un écrivain.
Voulant faire bénéficier les autres de ses études, déjà elle a publié des récits fort intéressants dans le Tour du monde, elle a publié des livres fort curieux, entre autres : Mon voyage de la Baltique à la mer Caspienne, Une Européenne en Perse. Plusieurs volumes d'elle vont paraître prochainement.
Pour publier son volume sur le Caucase, M""" Serena avait besoin de vues photographiques de ces contrées, elle s'était adressée à des photographes de Tiflis; ceux-ci lui ayant écrit que les peuplades ayant été en guerre avec la Russie, ils ne pourraient sans danger aller faire ces photographies et qu'elle n'eût pas à compter sur eux, elle prit une leçon d'art photographique,
acheta un instrument, et, en octobre 1881, elle est repartie pour le Caucase, et elle a bravé fatigues et dangers de toutes sortes. Mais elle a réussi à faire elle-même cent cinquante photographies, très artistiques et fort belles, de types, de monuments et de paysages qui nous étaient complètement inconnus.
Elles orneront ses livres sur ces régions. Quelques-unes figurent dans ce moment à l'exposition des arts décoratifs, au Palais de l'Industrie, dans un salon du premier^ dans la section de photographies ; elles sont placées dans un cadre persan en bois peint rouge brique et bleu.
Les souverains ont fait un accueil gracieux à M"' Caria Serena et lui ont donné des décorations. Le roi Humbert lui a offert une grande médaille d'or ayant d'un côté son image royale, et de l'autre ces mots écrits : « A Madame Caria Serena, pour ses belles études ethnographiques et ses explorations courageuses de la région du Caucase.» Victor Hugo, ce souverain du génie, lui a adressé la lettre suivante :
(( Vos récits, madame, m'ont singulièrement intéressé. Parmi les voyageuses utiles et vail
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lantes de ce siècle, une voyageuse sera comptée ; ce sera vous. L'avenir vous rendra l'hommage que je vous rends aujourd'hui. »
La France, toujours aimable avec ceux ou celles qui ne sont pas Français, l'a nommée officier d'académie et membre de la Société de géographie.
M°* Caria Sefena est une femme du monde, très simple, très aimable. Sa célébrité ne lui a pas monté à la tête. C'est un écrivain, non un bas-bleu.