Paysans
glougloutemenfc monotone de l'eau, une pincée, aussitôt renouvelée, d'un tabac noirâtre et opiacé. Tout voyageur qui passe a le droit de porter gratuitement à ses lèvres la tige de bambou flexible qui s'agite, plantée comme une hampe, dans un trou pratiqué sur le cache-pot. Il s'approche, dépose une pincée de son tabac à lui dans le fourneau de cuivre, l'absorbe d'un seul trait, les veines du cou gonflées sous l'effort, et se remet en marche, après avoir soufflé deux ou trois bouffées de fumée au nez du propriétaire impassible à qui l'usage veut qu'il ne doive rien, pas même un remerciement
Brusquement, nos coolies s'arrêtent. Tout
un mobilier de mandarin en déménagement est là debout, réparti, ficelé, arrimé sur des charrettes chargées à s'effondrer. Et force nous est faite d'attendre, pour avancer, que le convoi malencontreux se mette en marche...
Oh ! cette procession grotesque dans les rues boueuses de la ville, sous ce crachin lamentable et pleurard qui, depuis un instant, vient d'assombrir le ciel, au milieu du craquement sinistre des bois que les cahots travaillent, et du grincement des essieux surchauffés dont l'intensité criarde et uniforme use le tympan ! . . . .
— La citadelle !
— Où donc?
Je suis des yeux la main tendue de mon guide monologuiste à qui un trop long séjour dans ce pays prête un langage de Spartiate.
Mais à peine ai-je le temps de jeter un coup d'œil à la dérobée dans la direction indi-
quée ; nous tournons brusquement à droite dans une rue encombrée de solives vierges et de planches équarries : vrai chantier de construction où se confectionnent dans un style grossier et vieillot les divers objets de mobilier en usage chez les Européens peu soucieux de luxe et temporairement dans la colonie.
Sans prendre garde à mon air ahuri, mon compagnon m'invite à le suivre, et nous entrons ensemble, en nous courbant, dans une sorte d'atelier-boutique bas et sombre où s'entassent, au milieu de la poussière et des vers, les meubles qu'on me destine.
Je laisse au vieux colonial le soin de me représenter. Il organise un lot complet de tous les objets nécessaires à mon installation, les fait disposer à l'écart, et désignant le tas, d'un mouvement de tête dédaigneux, au plus rapproché des vendeurs :
— Combien cela? dit-il d'un ton sec de commandement.
Sans s'émouvoir, le vendeur gagne le fond de la boutique, et jette deux ou trois cris rauques et chantants auxquels succède un autre cri lointain, cassé, d'un recto tono saisissant et d'outre-tombe.
Alors, sortie on ne sait d'où, — de l'ombre, — une vieille femme apparaît, la bouche plissée par ce sourire faux et obséquieux du juif en affaires, laissant voir entre deux lèvres sales et humides où le bétel a laissé sa trace sanglante, trois ou quatre dents noires et cariées sous la laque sèche qui se décolle. C'est la baia, c'està-dire l'âme, la vie et la pensée, la dea ex machina enfin de tout intérieur annamite.
Il n'est pas malaisé de deviner toute la finesse et tout le despotisme qui se cachent au fond de ces petits yeux ronds et caves sans sourcils, dans ces rides larges et profondes qui s'allongent et se partagent en tous sens, en des ramifications fouilleuses
et bizarres. Rien en effet ne se décide ni ne s'exécute dans la cai-nha sans l'assentiment de la baia; aucune parole ne se prononce, qui ne soit l'écho de sa parole et ne porte le sceau de sa volonté.
Mon mentor renouvelle son interrogation.
Et alors commence, dans un charabia étrange mais expressif, une de ces discussions interminables où passent, dans un sourire aimable, tous les jurons grands et petits qui forment l'assaisonnement réglementaire des seules vraies affaires commerciales du peuple d'Annam.
J'ai passé là un bien bon quart d'heure, à la suite duquel, les parties étant tombées d'accord, j'ai remis gravement à la baia les quelques piastres convenues, dans un regard plein de reconnaissance à mon interprète triomphant.
Quelques minutes après, nous remontions dans nos pousse-pousse et regagnions la
Concession, escortés par une douzaine de coolies à demi nus et rachitiques charriant sur leur dos voûté toutcet attirail encombrant et grotesque qui, laqué et remis à neuf, devait figurer plus tard en bonne place dans la liste inventoriée de mes pénates annamites.
C'est là-bas, loin, bien loin, dans un quartier perdu d'Hanoï, près de la citadelle.
Au milieu d'une série de casemates basses, effritées par le temps, ma définitive maisonnette blanche à un étage découpe dans le ciel clair, comme un pigeonnier neuf, ses murs en briques badigeonnées d'hier. Construite sur le modèle unique des cai-nha dites mandarines, elle s'allonge entre deux rangées de paillottes, restées collées à ses flancs comme pour perpétuer autour de leur pimpante sœur le souvenir du passé en guenilles dont elle est issue.
Au centre du couloir, sur deux vastes lits de camp indigènes, s'entasse dans un ordre
douteux tout le matériel nécessaire à la vie annamite. Une natte en bambou recouvre les deux lits de camp ; et sur cette natte qui, dans tout intérieur tonkinois, sert à la fois d'établi, de table à manger, de siège et de couchette, un large plateau de cuivre aux pieds courts et noués brille, le ventre en l'air, au milieu d'une demi-douzaine de soucoupes de porcelaine à l'égouttage et de cai bâte de riz à moitié pleines où les baguettes de teck sont restées plantées comme pour une invite continuelle aux amateurs.
C'est là qu'en grignotant comme une belette paresseuse des morceaux de canne à sucre ou des graines sèches, Co Ba, la gourmande petite congai qui, depuis quelques jours, a sa place marquée dans ma vie tonkinoise, attend l'arrivée de son maître.
Elle ne m'a pas coûté bien cher, ma petite congai tonkinoise. Trente piastres à peine :
le prix d'un bibelot. Et pourtant que de place il tient déjà dans mon intérieur,
LE COLONIAL CHEZ LUI. 3l
ce petit corps de poupée à visage de cire, presque un bibelot aussi !
Co Ba, déjà maîtresse de la place, va, vient, commande, tempête, en enfant gâtée
sûre d'elle-même, et les boys de la maison se font tout petits devant elle, lui obéissent sans broncher. Je me suis amusé jusqu'ici de ses caprices comme des folâtres ébats
d'une perruche bavarde et inoffensive. Et cependant quelque chose de plus qu'un caprice d'oiseau brille parfois comme un éclair dans ce regard d'enfant terrible !...
Adossée contre le mur, à deux pas de la citerne où se recueille l'eau du fleuve Rouge que, tous les matins, des coolies salariés par le Protectorat viennent renouveler, une échelle de bois monte au premier étage, ouvrant au milieu de la chambre un trou béant sur lequel s'abaisse horizontalement, comme un panneau de trappe, une planche qui ferme mal et laisse fuser des sillons de lumière à travers ses joints indiscrets.
Dans cette partie de l'habitation réservée pour mon usage, des panneaux de bois raccordés tiennent lieu de cloisons mobiles et s'ouvrent sur la véranda — cloisons primitives s'il en fut, à travers lesquelles, à l'heure de la sieste, des trouées de lumière se font jour et envahissent l'appartement;
tandis que là-haut, sous la toiture nue et qu'aucun plafond ne dissimule, les briques surchauffées éclatent comme du verre et tombent calcinées au milieu de la chambre, sur le parquet brûlant.
Un ameublement mixte de nomade complète le décor. Aux quatre coins de la salle, un lit à moustiquaire rose, une malle en bois de camphre servant d'armoire, une table ronde couverte de paperasses en désordre, dont s'amusent les courants d'air; de-ci de-là ; quelques sièges laqués tra-
vailles à jour; sur les murs peints à la chaux, des panneaux à broderies d'or sur fond de soie écarlate, des armes antiques, des éventails déployés à couleurs voyantes, et jusqu'à un coupe-coupe « historique »
autour duquel s'enroule, macabre, la queue scalpée d'un Chinois qu'il exécuta naguère sous mes yeux, dans un terrain vague de Ti Cau.
Près de la fenêtre, un lit de camp annamite aux pieds tournés s'allonge, à vingtcinq centimètres au-dessus du sol, tenant la moitié de l'appartement. Sur la natte claire qui le dissimule, une fumerie complète d'opium s'étale, luisante dans ses moindres détails. Le plateau de trac incrusté tient le milieu avec sa veilleuse endormie dont la flamme allume, le soir, des éclairs rapides sur la nacre. Deux pipes de bambou, au col savamment culotté, s'allongent au repos, près d'un feu de fourneaux de terre, et de leurs tubulures béantes monte, comme un
relent subtil, le parfum engageant des bouffées odorantes aspirées la veille.
La voilà aussi, la petite aiguille d'acier poli, près de la burette d'huile et des pots de corne où sommeille le poison d'or, t — ainsi que toute la série des boîtes officielles en fer -blanc vidées pendant * ~"^^?
le mois et sur le ventre desquelles se croisent, avec les cachets de France, les coups de pinceau grossiers des Chinois lettrés de la Ferme.
Derrière la fumerie, un petit autel consacré au culte du dieu Phat jette une note mystique sur tout cet étalage ; tandis qu'au milieu des vapeurs d'encens qui se dégagent des tiges de bambou embrasées, un immense parasol de luxe, sous lequel se balance une lanterne bariolée, s'élargit au plafond en dais étincelant, sur la tête mitrée du Bouddha doré qui, paresseusement assis sur son trône, attend l'heure du sacrifice.
Dès le début de mon séjour au Tonkin, j'avais eu l'occasion de sonder auprès de Chinois voisins les mystères sacrés de l'opium.
Nonchalamment étendu sur les nattes fraîches et parfumées de l'autel que tout vrai Céleste lui élève, j'avais appris bien des choses sur ce poison déifié et jeté bien des bouffées odorantes aux narines dilatées du Bouddha qui le protège.
Mon initiateur, allongé en face de moi sur le vaste lit de camp traditionnel, choisissait à mon intention, parmi les accessoires de la fumerie étalée devant nous, le tuyau de bambou le plus richement monté de sa collection et y adaptait un fourneau de terre. Il attirait ensuite à lui, d'un mouvement mystique et recueilli, le plateau de trac incrusté qui nous séparait l'un de l'autre et se rapprochait de la lampe. Ses doigts habiles se mettaient aussitôt en mouvement, roulant alternativement au-dessus de la flamme et sur le fourneau en forme de cham-
pignon de la pipe une fine aiguille d'acier angulaire préalablement chargée d'opium, à l'extrémité de laquelle la gouttelette en fusion cuisait, se gonflait et devenait pâte; puis, d'un petit coup sec, il fixait l'opium à point,— rperle d'or, — dans le canal P* étroit du foyer, et détachait l'aiguille. Maintenant le champignon au-dessus de la flamme, je humais alors lentement, d'une seule aspiration, les évaporations odorantes du tube; deux ou trois bouffées de fumée sortaient de ma poitrine soulagée , et je repassais la pipe au %-' Y Chinois. #»=?
Mais jamais rien ne m'était resté de ces quelques pipes passagères évanouies, que la sensation d'une
saveur étrange et subtile, d'une aspiration lente et difficile.
Aujourd'hui, ce n'est plUs seulement une fantaisie banale que j'ai à satisfaire. Je la sens s'établir comme une nécessité impérieuse dans ma vie tonkinoise, cette heure sacrée de l'opium, et mon esprit nourri d'orientalisme à outrance semble avoir accepté déjà résolument le principe de cet esclavage.
Tous les soirs, à heure fixe, la natte enchantée m'attire. Co Ba prend place en face de moi, de l'autre côté du plateau, et procède à la préparation classique. Suivant distraitement du regard l'aiguille à opium qui court, silencieuse, entre ses doigts, je savoure là, aux pieds de Bouddha, dans les mystérieuses senteurs de pipes savamment roulées, les quelques heures de repos et d'oubli dont ma pensée égoïste a besoin.
Insensiblement, les pipes succèdent aux pipes, et au milieu de cette atmosphère odorante et vague, dans le silence envelop-
pant de la cai-nha endormie, j'assiste, conscient jusqu'au bout, à l'anéantissement graduel de mes sensations physiques.
Alors, petit à petit, et comme si mon esprit n'avait attendu, pour prendre un libre essor, que cet anéantissement propice de la chair, je sens, dans un bien-être délicieux, une lucidité étrange m'envahirl Des pensées de toute nature hantent mon cerveau et se dégagent avec une netteté parfaite, dans une abondance de termes qui me surprend. Je cherche à condenser en moi ces inspirations flottantes d'un cerveau en travail. Vains efforts! Le courant déborde et m'entraîne, et je me laisse aller délicieusement à la dérive, sondant l'horizon de mon esprit où passent comme dans un mirage tout un monde d'idées vierges et éthérées, trop vite évanouies...
Au fond de l'étroit boyau qui sert de rezde-chaussée à mon habitation tonkinoise,
une trouée de lumière dénote la présence d'une cour. Quelques vestiges de jardin anglais apparaissent encore çà et là, bosselant ce terrain que le voisinage d'une mare grasse continue à féconder par places. Mais aucun pied d'arbuste n'a survécu à l'abandon, et la place est vide aujourd'hui autour du banian rachitique qui, seul encore, semble vouloir conserver un restant de vie à ce coin de nature morte.
La chaleur excessive des nuits de juin ayant rendu ma chaise-longue incommode et dure à mes membres anémiés, j'ai fait installer, ces jours derniers, par mon boy, un hamac de cordes au deux plus fortes branches de mon banian solitaire. Et tous les soirs, au coucher du soleil, je viens passer là deux heures, vêtu à l'annamite, dans un de ces larges cai-quan 1 de toile blanche qui tamisent l'air à fleur de peau, les pieds nus,