‹ Silhouettes tonkinoisesChapitre 5 sur 15 · UN MONSIEUR « TOUT NEUF · texte numérisé non relu

UN MONSIEUR « TOUT NEUF

liser de cet isolement moral où la froideur n'entrait, d'ailleurs, pour rien.

C'est qu'ils avaient tous passé par là, ces vieux coloniaux à visage pâle. Dans le sourire de protection qui courait sur leurs lèvres blanches revivait le souvenir de tout un monde de choses vues et d'émotions partagées.

Eux aussi avaient eu, en débarquant, quarante-cinq jours de machine à vapeur dans les nerfs, à l'estomac des nausées cruelles que les salaisons du bord avaient rendues chroniques, et dans leur organisme violenté un lumbago tenace à désespérer tous les masseurs de Port-Saïd et du Caire.

Eux aussi, l'avaient ressentie, cette impuissance passagère du Monsieur tout neuf qui nous fait conclure à l'inutilité de nos efforts. Et, navrés, ils s'étaient bien des fois répété en eux-mêmes, dans un hautle-cœur singulier de déconcertement et de dégoût, en battant d'une main distraite,

à l'heure de la verte, le jeu de trente-deux déposé devant eux sur la table de marbre d'un café à la française :

<a — Être venu de si loin pour faire un quatrième à la manille!... »

A TRAVERS HANOI

A TRAVERS HANOI

Le tam-tam — sorte de grosse caisse oblongue qui remplace ici la cloche monumentale des cités ouvrières de France — résonne aux quatre coins d'Hanoï, dans un bourdonnement sonore de coups rythmés et décroissants. C'est, pour tout le monde, le signal du repos, et pour moi, nouveau venu dans le pays, l'heure si impatiemment at-

tendue qui doit m'initier aux éléments rudimentaires de la vie tonkinoise.

J'entrebâille la porte et j'attends, le front perdu dans les derniers rayons du soleil qui tombe.

— Couvrez-vous, malheureux ! Le soleil couchant est meurtrier ici ! me jette à pleine voix, dans un creux de basse noble, un colosse enfoui dans un pousse-pousse de maître et dont la tête seule encore apparaît, coiffée d'une sorte de champignon immense et à double « chapeau » .

Il sort comme un colimaçon de la capote étroite et rabattue de sa voiture, se précipite sur moi et m'enfonce jusqu'aux yeux, dans un rire méridional, mon casque blanchi à neuf qui se déforme sous le coup.

— Voilà qui est fait ! dis-je, en assujettissant sur mon front, avec un sourire, mon couvre-chef endommagé. Maintenant, je suis à vos ordres.

— En pousse-pousse alors ! conclut, en

faisant un signe aux coolies qui s'apprêtent, mon interlocuteur impatient. Je veux, avant ce soir, vous voir dans vos meubles.

Je m'installe dans le petit char à une place que l'ami, qui me sert de guide, avait fait avancer pour moi ; il s'encolimaçonne dans la capote coquette du sien et jette à son coolie en arrêt deux ou trois sons nasillards et saccadés, quelque chose comme Taccord ascensionnel d'une chromatique exaspérée. L'homme-cheval, secondé par un coolie de relai dont le poste est à l'arrière, se couche une seconde sur les bras de son pousse-pousse, donne un coup de jarret nerveux et s'élance au grand trot.

Mon « cheval » à moi, un gaillard solide et bien planté, dont la peau noire et nue semble près d'éclater sous la pression des muscles, se raidit a son tour et part, la tête haute. En deux bonds, il a rejoint son compagnon de voyage. Il cherche à le devancer.

L'allure distinguée et la livrée luisante et neuve de ce coursier à gages fixes le blessent profondément, et dans son amour -propre de mulet de louage et de pauvre diable en haillons, il semble vouloir opposer à l'élégance aristocratique dont on l'éclaboussé, la vigueur ni ûle du biceps, son apanage à lui, le seul pour ] equel il se pique d'hontieur.

^ Je modère son 1 élan, dont j'aurais été, d'ailleurs, le premier embarrassé, étant donnée mon ignorance absolue des lieux et des coutumes ; il obéit en grommelant, et je m'en veux de ne pouvoir donner une satisfaction aussi légitime à ce malheureux déclassé plus jaloux de son état qu'un artiste de son art.

A Hanoï depuis le matin, je ne connais encore de la capitale que la Concession, ce premier pied-à-terre de nos troupes conquérantes.

Sur ce terrain consacré par les armes, à quelques pas à peine du fleuve Rouge, s'élèvent aujourd'hui les établissements militaires et résidentiels de l'Administration et de la Guerre. Des jardins fort convenablement entretenus, des allées bien prises, aux arbres mâles et feuillus, donnent à ce coin de terre plein d'une fraîcheur douce et consolatrice quelque chose comme le souvenir riant d'un site de France.

Ici, l'homme-cheval modère son allure et respire à longs traits. Je n'ai garde de l'aiguillonner, tant je sens, comme lui, les effluves de vie qui se dégagent de ce passage délicieux dont la fraîcheur me charme et le repose.

Un coude brusque. La Résidence. A la

porte d'entrée, le linh en faction, grave sous son « assiette » bleue, me prend pour un officier et me porte l'arme. Je rends le salut dignement, la main droite à hauteur de mes moustaches en crocs dont je corrige, en passant, le désordre peu d'ordonnance.

— La rue Paul-Bert ! m'annonce, en se détournant à demi, mon guide qui a rabattu la capote de son pousse-pousse et trotte toujours devant moi.

Un petit coin de ville de France, cette rue Paul-Bert, dans sa coquetterie toute occidentale, avec ses cafés luxueux bondés de consommateurs et ses bazars gorgés de camelote européenne et de bibelots parisiens.

Nos coolies, lancés à fond de train, passent sans se heurter au milieu de la voie encombrée de « pousse-pousse » en station ; tandis que, reporté deux mois en arrière, devant cette importation de mœurs françaises, je me laisse aller aux rêveries plus

ou moins bizarres de mon esprit, dans le roulement soporifique des roues, au bruit de la respiration haletante des hommes -chevaux en sueur

— C'est qu'il dort déjà ! bourdonne à mon oreille, en me secouant, mon caustique ami qui a mis pied à terre.

Je saute en bas de mon pousse-pousse, et nous voilà tous deux, côte à côte, longeant de ce pas nonchalant de colonial auquel j'ai peine à me faire, les casemates basses et obscures de la capitale annamite.

Le véritable Hanoï s'ouvre maintenant devant nous, dans un dédale de rues longues et mouvementées, ayant toutes leur autonomie commerciale, leur industrie native et personnelle dont elles ne se départissent jamais. C'est la rue du Coton avec ses magasins à rayons voyants et multicolores, la rue des Brodeurs, avec ses métiers en plein air, la rue du Cuivre avec ses batteries à reflets

■IL. TONK.

où le soleil se mire, la rue des Cercueils et tant d'autres, toutes remplies d'une activité fiévreuse, d'une soif de travail ardente, inassouvie.

Tout ici sert de prétexte, de base à productions. L'Annamite ouvrier est sans prétention; il fait des travaux remarquables d'incrustation et de sculpture sur des planches pourries, faute d'autres; et tout cela s'entasse et s'étale sur des tréteaux éclopés servant de devantures, dans cet inachevé voulu qui prendrait le nom d'art en France, mais qui n'est ici que le produit d'une insouciance endémique aiguillonnée par un besoin pressant de piastres sonnantes.

De-ci de-là, des cabarets chinois, reconnaissables aux pancartes rouges de leurs vitrines; des boutiques annamites généralement sales et tout en profondeur, où se débitent une infinité de mets disparates et provocants que les indigènes achètent et

mangent sur place, dans une désarticulation grossière des mâchoires. On trouve là du thé chaud, du choum-choum (eau-de-vie de riz), la seule boisson en usage chez les Annamites, et toutes sortes de portions de restaurants réparties dans des soucoupes:

bouchées minuscules qui varient à l'infini, suivant la nature du hachis, Far- '«% - J rangement des sauces et /fL des épices, le tour de main apporté au levage / des pâtes, et la colora- .*' tion fantaisiste du riz i/ f qui se roule en boulettes, ces mirifiques boulettes sucrées que les indigènes relèvent, dans une moue gourmande de leurs lèvres grasses, du nom un peu décoratif de « gâteaux annamisses ».

Tout le long de la chaussée, des commerçants ambulants courbés sous le poids de leur pacotille ; des artistes capillaires ins-

tallés en pleine rue, dans l'exercice délicat de leurs fonctions ; et par centaines, chargés suivant leur sexe et leur âge, des nhâ-què *, de retour des champs, trottant les uns derrière les autres, dans un déhanchement isochrone et rythmé, et s 1 attardant de temps à autre une minute au premier cabaret voisin pour vider une cai-batede riz ou fumer une pipe.

À l'étalage de toute boutique annamite repose un petit récipient de terre ou de faïence enchâssé dans un cache-pot de bois.

A sa partie supérieure, deux petites tubulures de cuivre, légèrement évasées, disparaissent sous un culot noir et fétide qui monte du récipient surchauffé et s'arrête, figé, sur ses bords.

Ce petit meuble original est le cai-diou, la pipe nationale annamite : sorte de narghileh simplifié où brûle, au milieu du

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