‹ Silhouettes tonkinoisesChapitre 8 sur 15 · Porteur d'éventail · texte numérisé non relu

Porteur d'éventail

deux ma chevelure ruisselante ; puis, descendant le long de mes membres dans un de ces raffinements de volupté que le hasard seul ménage, il va, vient, s'allonge et s'évanouit, plongeant mon corps tout entier dans une sorte de bain vivifiant qui fouette et raffermit mes chairs.

Bercé par ce balancement rythmique et monotone, assoupi et comme hypnotisé, la main sur une page ouverte que je n'achève jamais, je laisse ainsi passer les heures, intéressé aux allées et venues de ces nuées de cerfs -volants à formes d'oiseaux qui planent, captifs, au-dessus de ma tête, et que maintiennent en l'air, d'une main patiente, au milieu d'éclats de rire triomphants, toute une fourmilière de mioches à califourchon sur les toits recourbés de leurs p a il lottes.

Puis, petit à petit, fermant l'oreille à cette sorte de cri monotone que font pousser, au contact de l'air, à ces volatiles d'un nou-

veau genre, les tiges de bambou à sifflets qui traversent d'un bout à l'autre comme un axe tous ces petits corps de papier gommé, je sens une lassitude douce m'envahir, mes paupières alourdies battent l'air un instant, et, cherchant en vain à noter le moment précis de ce passage de la vie au sommeil, je m'endors, sûr d'avance d'être réveillé à l'heure, grâce aux exclamations bruyantes de mon maître-coq impatient.

J'aurais bien volontiers, ce jour-là, prolongé ma sieste jusqu'à cinq heures ! . . . C'est qu'il fait si bon, par cette chaleur torride et congestionnante, de rester chez soi, paresseusement étendu sur sa natte cambodgienne, sous l'éventail en plumes du boy quai /Mais la course projetée était longue;

il fallait partir sans tarder, de peur d'être surpris au retour par la nuit.

Je fis un effort sur moi-même et sautai à bas du lit.

Au dehors, un soleil de canicule dardait ses rayons sur la route blanche, tapissant le sol surchauffé d'une couche de clarté éblouissante. On eût dit un jet de lumière oxhydrique traversant d'un bout à l'autre la rue déserte.

Mon pousse-pousse, apprêté pour la promenade, attendait, les bras allongés au repos sur le trottoir. Je me réfugiai d'un bond à l'abri de sa capote. Les coolies partirent au trot.

Aveuglé par la réverbération, j'avais fermé les yeux et m'étais assoupi, heureux au fond de l'occasion qui m'était offerte de reprendre ma sieste interrompue. Quand je revins à moi, les coolies, le cai-ao collé sur la peau, venaient de franchir la pagode du Grand Bouddha et pénétraient, trottant tou-

jours, dans l'allée ombreuse et rafraîchissante qui forme ceinture autour du grand lac.

Très pittoresque et très oriental, ce petit sentier perdu au milieu d'arbres séculaires aux troncs crevassés par le temps. De ci, de là, à travers les branches capricieuses des banians chevelus qui le bordent, les eaux calmes du grand lac, allumées par le soleil, font des trouées blanches de lumière.

De distance en distance, enseveli sous cette végétation sauvage, un toit de pagode abandonnée dégage son croissant oriental d'un fouillis de lianes parasites. Des éléphants de pierre monumentaux, protégés par des ouvrages de maçonnerie massifs et disproportionnés qui forment voûte à deux doigts de leur tête et les écrasent, sont là, debout, à l'entrée de ces temples, empiétant sur la route étroite, mutilés par la foudre ou rongés par les eaux, vivants quand même

SIL. TOKK.

dans leur immobilité sculpturale et lourde que des siècles ont consacrée.

Malheureusement, à droite et à gauche du sentier, des casemates basses, ouvertes aux quatre vents du ciel, jettent un fumier nauséabond sur toute cette verdure, sur tout cet art. Des centaines de paysans malingres et souffreteux peuplent ces casemates, comme si le sort ironique avait voulu ménager un semblant de compensation à ces parias de la vie, dans le rapprochement incohérent de cette nature et de ces loques.

Presque tous sont couverts de pustules que dissimulent à peine les larges feuilles de bananier qui tapissent leurs corps en décomposition, ou d'écaillés sèches qu'ils grattent dans des poses et avec des grimaces de singe et qui tombent en poussière grisâtre sous leurs doigts crochus et fouilleurs.

Le peuple annamite, généralement cassé et rachitique, a en lui le germe de toutes les maladies héréditaires et incurables qui ont

fait de l'Orient le réceptacle honteux des fléaux secrets de l'humanité. La lèpre ellemême se promène ici en plein jour, en pleine

rue, semant partout ses exhalaisons fétides, dans un étalage provocant de plaques qui suppurent, de membres ouverts, tordus et

rapetisses. Car le lépreux n'a pas de coin de terre réservé, pas de cité d'Aoste dont il lui soit interdit de sortir. Il vit où bon lui semble, côte à côte avec les indigènes, à deux pas de l'Européen qu'il croise sur la route et frôle d'une main ulcéreuse et crispée qui se tend pour l'aumône : une ombre de main que Ton distingue à peine et que le sou doit traverser. . .

Comme dans tous les milieux qu'habite la misère, les mioches pullulent dans ces taudis infects où la civilisation n'est pas près de pénétrer encore. Nus comme des vers, quelque temps qu'il fasse, ils courent d'une case à l'autre, escaladent les toits et les arbres et, visiblement heureux de cette liberté d'action qui est la vraie vie de l'enfance, passent le plus clair de leurs journées à se vautrer dans des mares putrides, pêle-mêle avec les pourceaux, leurs amis et leurs frères, dont ils partagent fort gentiment, d'ailleurs, la couche et la pitance : ces

pauvres petits « cochons violets », tout barbouillés de vase, que la naïve Association de la Sainte-Enfance présente à ses fidèles comme des bêtes d'apocalypse à qui les mères dénaturées jettent leurs «petits chinois» en pâture.

Pauvres petits « cochons violets », pauvres petits êtres inoffensifs qu'on ose traiter de « fratricides ! »

Bientôt, à droite de la route maintenant bordée <;à et là de quelques arbres solitaires, le grand lac s'étendit à découvert, dans la placidité monotone de ses eaux que les feux scintillants du soleil tapissaient par places de prismes changeants et multicolores.

De vastes bancs de lotus en fleurs aux feuilles en éventail, géantes, nageaient à sa

surface, au milieu d'un vol blanc et léger de crabiers et d'aigrettes, — ces oiseaux si merveilleux d'allure et de plumage et dans la gorge desquels la nature marâtre a mis, par antithèse, le cri sinistre et rauque du corbeau.

Plus loin, dans une sorte de baie étroite, protégée par un petit mamelon de terre enseveli sous les végétations du lac, une douzaine de cases apparurent, élevant tout au bord de l'eau, à l'ombre de cocotiers à panaches, leurs carcasses nues et à jour. Au milieu de chacune d'elles, une sorte de cuve énorme en pierre brute et taillée dans le bloc comme une pile s'allongeait, bordée d'indigènes des deux sexes au travail, les bras nus dans l'eau jusqu'aux épaules.

J'avisai un des jeunes naturels du pays accourus à ma rencontre :

— Lang-gi? (Quel est ce village?)

— Le village de papier, me répondit-il en très bon français.

C'était le cicérone de l'endroit qui venait s'offrir à me piloter. Je mis pied à terre et m'engageai dans le village.

À chaque arrêt, le mioche, la congai, le coolie ou la baia qui avait donné en mon honneur le « coup de tamis i> du métier, tendait la main en souriant, et il me fallait faire contre fortune bon cœur, au risque de me voir escorter de cuve en cuve par tout le personnel aux abois.

Des cuves on passa au pressoir et du pressoir aux fours.

Une merveille d'adaptation, ce pressoir.

Une forte branche d'arbre tordue par le hasard ou l'orage et qui, toujours attenante au tronc, avait continué à pousser horizontalement, à dix centimètres au-dessus du sol, en faisait tous les frais.

Quant aux fours : des boyaux en briques, d'un primitif grotesque, bourrés de combustibles et garnis à l'extérieur d'une cou-* che de ciment sur laquelle les feuilles de

papier tirées du pressoir séchaient et se ratatinaient à qui mieux mieux, collées les unes à côté des autres comme des affiches.

Déjà toute une fourmilière de mioches avait envahi les caves étroites et surchauffées où nous venions de pénétrer, et un bruit de voix monotone et pleurard, cette antienne éternelle du pauvre qui quémande, bourdonnait à mes oreilles et excitait mes nerfs. Je me précipitai au dehors; mais, jusque sous les roues de mon pousse-pousse, la nuée encombrante ne cessa de m'envahir, et là encore une nouvelle pluie de « tiens 1 » fut nécessaire pour m'aider à déblayer le terrain devant moi.

À quelques pas de là, une autre agglomération de cases échelonnées sur le bord de la route et dotées d'un marché couvert me fit de nouveau mettre pied à terre.

Au milieu du hameau, autour d'un puits

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