‹ Silhouettes tonkinoisesChapitre 9 sur 15 · Pièces de 10 centimes · texte numérisé non relu

Pièces de 10 centimes

très curieux dont la margelle, à fleur de terre, usée et dentelée en maints endroits, témoignait d'une vétusté inappréciable et d'un frottement incessant des cordes à puiser sur la pierre, une chaîne d'hommes et de femmes allaient et venaient, balançant aux deux extrémités d'un bambou flexible deux outres de respectable grosseur faites chacune d'une seule feuille de latanier repliée sur elle-même, qu'ils venaient remplir là à toute heure, les uns derrière les autres, attendant leur tour.

Par curiosité, je pris une de ces outres des mains d'une baia voisine et la portai à mes lèvres. Cette eau, sortant du puits, était d'une limpidité et d'une fraîcheur extraordinaires. Et je songeai délicieusement à l'avènement inattendu d une semblable ressource, à proximité de ma cai-nha, là-bas, dans cet Hanoï marécageux que d'incessants travaux n'ont pas encore pu doter d'une fontaine d'eau potable.

J'étais remonté dans mon pousse-pousse et j'allais m'apprêter à rebrousser chemin, pressé par l'heure, quand le trot accéléré d'un cheval me fit relever la tête.

— Vous ici ! s'écria presque aussitôt le cavalier dans lequel je venais de reconnaître un ami.

— J'allais retourner sur mes pas.

— Eh quoi ! sans être allé rendre hommage à nos morts !

Je le regardai sans comprendre.

— Nous ne sommes plus qu'à deux pas de la pagode Balny, ajouta-t-il en remettant son cheval au trot. Le sol que nous foulons est un sol de terre sainte. Il faut achever le pèlerinage.

Mes coolies avaient fait volte-face d'euxmêmes. Ils suivirent le cavalier.

A quelques centaines de mètres de là, mon ami qui avait pris les devants s'arrêta pour m' attendre.

— Le pont de papier où est tombé Henri

Rivière en 1883, annonça- 1- il en étendant la main du côté d'un petit arroyo dont on voyait très distinctement le lit à sec sillonner la plaine.

Et changeant la direction de sa main :

— Ici, à gauche, le tombeau de Francis Garnier, sur la digue même où, dix ans plus tôt, ce lieutenant de vaisseau célèbre avait, lui aussi, trouvé la mort.

Je ne prononçai pas une parole. Silencieux et triste, dans l'évocation d'un passé dont tout autour de moi me rappelait les sanglants épisodes, je remerciai mon ami d'un geste, et, jetant un dernier regard sur cette plaine si riche en souvenirs, nous reprîmes ensemble la direction d'Hanoï par cette route historique de Phu-Hoai, aujourd'hui si calme et si sûre, et que, dans des jours plus sombres, tant de glorieuses victimes avaient parcourue avant nous.

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