LES SOUFFRANCES
Malgré la croisade en faveur de l'or unique, l’ancienne masse d’argent monnayé circule encore; mais la valeur de cet argent n’est plus que nominale et les gouvernements ne peuvent le refondre sans subir des pertes écrasantes. Telle la situation du continent.
Au lieu de produire 15 millions de livres sterling comme par le passé, les 150 millions de roupies vendues par le Conseil de l’Inde chaque année à Londres en traites sur l’Inde n’en produisent plus que 12, et ce peut être pire à l’avenir.
Le budget indien est désorganisé, les travaux publies sont contremandés, et toute la politique administrative et financière n’a plus dans l’Inde qu’un objectif : regagner par n’importe quelles suppressions de dépenses tout ce qu’on perd par la baisse du change. Jamais si mesquin programme n’a été imposé à un grand gouvernement.
Les marchandises anglaises vendues en Asie et dans l’Amérique du Sud sont payées en argent, c’est-à-dire en ce métal qu’acluellement la loi défend de monnayer en Europe, et avec lequel on ne peut plus se procurer de l’or à un change certain. Aux risques que fait courir la marchandise s’ajoute le risque que fera courir le paiement.
Il n’est plus possible aux capitaux anglais de rien entreprendre dans l’Inde. Les roupies qu’on gagnerait seraient un produit de valeur trop incertaine et aléatoire.
Le pouvoir acheteur de la roupie n’est pas encore atteint dans l’Inde, mais il le sera par l’importation continue de l’argent. La ruine de la roupie sera la ruine de bien du monde. Et qui persuadera aux Hindous que la loi anglaise ne puisse, si elle le veut, parer les coups portes par la loi allemande?
Pour que les Etats-Unis puissent reprendre les paiements en espèces, il leur faut réhabiliter l’argent, donner au dollar d’argent égale valeur qu’au dollar d’or ; donc, accepter l’argent aux douanes et pouvoir payer les porteurs européens de la dette américaine en dollars d’argent. Mais pour que ce plan puisse être adopté il faut d’abord être sur que l’Europe redeviendra bimétallique. Sans cela les créanciers européens recevant des dollars d’argent qu’on ne peut transformer en monnaie européenne subiraient des pertes par trop excessives. La démonétisation de l’argent en Europe peut donc faire obstacle à la reprise des paiements en espèces en Amé-
rique. Les États-Unis ont déjà tellement de difficultés à surmonter pour s’émanciper du papiermonnaie, que du même coup ils ne peuvent songer à prendre, comme la France l’avait prise la direction bimétallique du monde.
En ce qui concerne les États du Sud-Amérique, il est évident qu’ils ne pourront ni payer les dettes qu’ils ont en Europe ni acheter les marchandises européennes si l’argent produit par leurs mines n’a pas cours légal dans l’ancien monde. Funeste en Europe, funeste en Asie, funeste en Amérique, l’entreprise monométallique n’a produit et ne peut produire que désastres.