‹ SilvesChapitre 101 sur 119 · SAINT-RENE TAILLANDIER · texte numérisé non relu

SAINT-RENE TAILLANDIER

Tandis que, fatigué d'une route poudreuse, Je goûte le repos sous de frais rameaux verts, Abeilles en essaim , troupe mélodieuse , Vont traversant les airs.

Quelque temps le doux bruit que font leurs vives ailes Enchante mon oreille , et quelque temps aussi Je vois leurs corps légers briller comme étincelles Sur le fond obscurci.

OÙ vont- elles s'abattre?... En tous lieux où fleurettes Exhalent leur parfum , étalent leur émail , Car, depuis que l'aurore a blanchi leurs retraites, Elles sont au travail.

0 mouches ! votre corps est petit à l'extrême , Mais votre esprit est grand , et vous tenez du ciel Des ailes, bouche d'or, et la faveur suprême De changer tout en miel.

Vous possédez le son, la couleur et le baume. Et vous n'abusez pas de ces dons précieux ; Aussi tout ce qui sort de votre doux royaume Est -il délicieux.

C'est là votre secret, délicates abeilles;^ Mais il n'est pas le seul de votre ardent labeur: Vous connaissez encore où sont les fleurs vermeilles A la plus fine odeur.

Croissent-elles aux bois plutôt qu'au sein des plaines,

Ou sur les fiers sommets qu'enveloppe l'azur, Et qui, plus rapprochés des clartés souveraines, Boivent un air plus pur?

Dites, car je voudrais, en suivant votre trace. Cueillir sur les hauts monts ou sous les bois penchants Ce qui peut infuser le plus d'âme et de grâce Aux poétiques chants.

Peut-être alors pourrais -je, artiste moins débile, Laisser quelques douceurs dignes des fleurs d'Hybla , Môme un peu de ce miel qu'aux bords latins Virgile Savamment distilla ;

Peut-être... Mais pourquoi caresser l'espérance D'égaler dans mes soins votre travail doré ? Abeilles, je n'ai pas votre sainte innocence, Votre esprit mesuré.

Abeilles, j'aurais beau, parmi les fleurs de l'âme, Choisir celles qui font les bouquets les plus doux ,

Et pénétrer mes vers de la céleste flamme Qui resplendit en vous;

De vos concerts mes chants n'auront jamais les charmes; Leur miel ne vaudra pas votre miel pur et clair, Nos temps sont trop troublés, nos cœurs trop pleins de larmes, Pour qu'il n'ait rien d'amer.

Franchart. — Fontainebleau, 1859.

« Je vais au bois avant que le soleil éclaire,

« J'y vois par un beau jour s'élever sa lumière

« Je foule l'herbe humide , et le bruit de mes pies

« Des mousses fait bondir quelques daims effrayés.

« Alors, sous les bouleaux à la fine verdure,

« En ce moment divin pour toute créature,

« Un sentiment secret de possible bonheur

« Me remue avec force et m'agite le cœur.

« Je monte, je descends, je marche tel qu'un homme

« Qui veut jouir... Soudain, j'ignore vraiment comme

« Il se fait qu'il m'échappe un soupir douloureux : « J'ai de l'humeur, et puis tout un jour malheureux. »

Tel est, noble Obermann, le récit d'une course Que tu fis un matin aux lieux oiî l'humble source Du mont Ghauvet gémit... Or, près d'elle, écoutant Murmurer sur mon front le feuillage flottant, A part moi, je songeais à cette promenade, Et cherchais la raison d'une fin si maussade, Et de l'étrange humeur qui, sans motif réel. T'avait tout obscurci, la verdure et le ciel.

Mélancolique ami du riant Épicure ,

Peu d'humains mieux que toi sentirent la nature.

Tu compris ses aspects sublimes ou touchants,

La splendeur des soleils dans leurs rouges couchants,

La rose effusion des clartés matinales,

La muette blancheur des neiges virginales,

Et, sur les verts sommets ignorés des vivants,

L'éloquence des pins agités par les vents;

Tout ce qui chante, gronde, étincelle, s'enflamme,

OBHRMANN. 303

Aviva ton esprit, émerveilla ton âme; Et, cédant au pouvoir de tant de purs attraits, Afin de mieux jouir de leur spectacle frais, . Fort souvent, dégoûté des peuplades humaines, Pour les bois et les monts tu désertas les plaines. Et cependant, malgré l'enivrante douceur Que la grande Sirène épanchait en ton cœur, Une amère tristesse empoisonnait ta vie Et rendait tes destins bien peu dignes d'envie. Qu'avais-tu donc, rêveur? quel démon altérait Partout le flot do miel que la nature offrait A tes lèvres?.... Hélas! sous la grâce visible Des formes tu sentais, indomptable et terrible. Une force toujours prête à l'anéantir.

Puis, tu reconnaissais à travers ton plaisir, Que tu n'étais qu'une ombre , un lambeau de nuage Que le moindre zéphyr allait dans son passage Balayer et dissoudre, et qu'autour de ton front. Devant toi, sous tes pieds, le lac au flot profond , Le ciel au vaste azur, la nuit aux feux sans nombre, Et les bois verdoyants, pleins de lumière et d'ombre,

Enfin tout ce qui brille en ce monde de beau N'était que l'ornement d'un éternel tombeau. Alors te survenaient de longues défaillances, Des découragements et des désespérances ; Alors tu te disais tristement : « A quoi bon , Dans un ordre pareil , se mettre à l'action? A quoi bon épeler le mot fameux de Gloire Devant l'Éternité, gouffre de toute histoire? A quoi bon animer, même du feu d'amour, De fragiles humains qui ne vivront qu'un jour? » L'infini, l'infini, par sa masse de choses. Ses compositions et ses métamorphoses , Écrasait ton esprit, et tu ne pouvais pas Concevoir , en foulant la terre sous tes pas , Que l'appréciateur des charmes de Cybèle N'eût pas une existence aussi puissante qu'elle, Et, toujours entraîné vers l'horizon sans fin, Tu voulais l'embrasser... avec des bras de nain.

Obermann, Obermann, ta course dans la vie Était celle d'un cœur ardent, mais qui dévie;

Le sentier que prenaient tes désirs était faux. Comme cette beauté, l'amoureuse d'Éros, Que d'antiques esprits peignirent malheureuse D'avoir voulu, superbe et par trop curieuse, Lever imprudemment le voile de l'Amour, De même, audacieux pèlerin, à ton tour Tu plongeas le regard au fond de tes délices , Et tu ne rapportas, comme elle, que supplices De ta vue inquiète. — 0 penseur plein d'émoi! Il te fallait jouir sans chercher le pourquoi , Aimer, toujours aimer... Amour t'eût fait comprendre Mieux que raison le point que tu voulais entendre. Car, quel que soit l'esprit et sa vive lueur, Le sens de l'infini n'existe bien qu'au cœur.

Ah ! tu la reconnus cette vérité sainte ,

Le jour oij tes deux pieds marquèrent leur empreinte

Dans la vieille Helvétie, aux neiges du Sanez.

Sous l'ombre des hauts pics, de glace couronnés,

Solitaire marcheur, tu rencontras un homme

Que la tatigue avait saisi d'un mauvais somme.

Et qui, par le grand froid déjà tout engourdi ,

Allait aux noirs vautours livrer son corps roidi.

Soudain ton cœur s'émut en face de cet être ,

Et tu ne voulus point du sentier disparaître

Sans ravir au trépas ce frère défaillant.

De la main et du cri vite le réveillant,

Tu le remis sur pied, tu lui rendis courage ,

Et, pour mieux regagner les toits de son village,

Tu prêtas à ses reins le secours de ton bras.

Or, comme vous marchiez, au-devant de vos pas,

Voilà qu'il accourut des enfants, une femme.

Qui, les yeux inquiets et la terreur dans l'âme ,

Frappant l'écho plaintif d'un cri désespéré.

Depuis longtemps cherchaient le pauvre homme égaré.

En vous voyant, surtout toi, soutien de leur père,

Ils comprirent bientôt que ton bras tutélaire

En était le sauveur, et tous ces gémissants

Inondèrent tes mains de pleurs reconnaissants

Quel moment! tu l'as dit : d'une beauté divine

Il t'éclaira les cieux. Le sang dans ta poitrine

Courut plus chaudement, et ton souffle, plus pur,

Plus rapide et plus plein , s'élança vers l'azur.

Nul souci ne pesait sur ta face ravie;

Comme l'acier dans l'onde, il semblait que ta vie

Fût toute retrempée et bonne à l'action ;

Le monde n'était plus une œuvre sans raison ;

Ame et corps, ta nature avait son équilibre;

Tu te sentais plus fort, tu te sentais plus libre.

Tu fus heupeux enfm tout le reste du jour ;

Tu venais comme Dieu de vivre dans l'amour.

Fontainebleau, 1859.

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