LA FOURMI ET L'OISEAU
Les sages Indiens racontent dans leurs fables Qu'un être fort petit, mais des moins méprisables, Une fourmi , cherchait un jour à démolir Un amas de terreau , tâche rude à remplir Pour elle, et que, malgré sa force musculaire, Même sans se lasser un homme n'eût pu faire. Elle allait et venait, et du plein et du bord. Extrayait çà et là quelques brins, et l'effort, Bien qu'il fût peu de chose et de faible nature, Diminuait le tas en certaine mesure.
Un oiseau qui passait dans l'air en ce moment Vit la petite bête à l'œuvre, et vainement
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S'ciïorçanl d'amoindrir cette masse rebelle
Des millions do fois plus haute et grosse qu'elle ,
II eut compassion... «Hélas! pauvre animal,
Lui cria-t-il, pourquoi te donner tant de mal?
Quelle œuvre tentes-tu, si petite et peu forte? »
A. ces mois, celle-ci répondit de la sorte :
« J'ai vu plusieurs fourmis vers ce tas se porter.
Et, vojant leur travail; j'ai voulu l'imiter :
C'est la condition cpie j'impose à ma vie.
Si do servir ma race il vous prend quelque envie,
Unissez-vous h moi jiour démolir ce tas ,
Et d'un élan commun nous le mettrons à bas.
J'exerce en ce moment les forces de mon être.
Et comme un brave cœur à tous je fais connaître
Que j'ai ferme désir d'accomjilir mon devoir.
— Fort bien, mais votre but passe votre pouvoir. Reprit soudain l'oiseau, qui se croyait plus sage; Pour tendre l'arc duquel vous voulez faire usage, 11 l'aul, ma chère amie, avoir plus de vigueur.
— C'est possible, ajouta l'insecte avec douceur; Mais, ayant commencé ce travail, quoique immense
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J'emploie à rachover ce que j'ai de puissance : Si j'y parviens, mes vœux seront comblés, sinon Nul méchant ne pourra blâmer mon action. »
Pour certaine action chaque homme naît au monde . Mais il s'en faut qu'au but où son espoir se fonde Il parvienne toujours. S'il y touche, son cœur Est exempt de soucis; mais voit-il son labeur Trompé, du moins il a montré son caractère , Ce qu'il vaut, et cela devra le Siitisliiire.
Imité du persan, 1S63.
Le ciel était voilé de longs nuages gris, Un vent froid coupait l'air, et des champs défleuris Les étés avaient fui vers un plus doux rivage; C'était l'automne, non l'automne au front paré Des verdures du pampre et du raisin doré. Mais l'automne pâlie au terme du voyage.
Une teinte rougeâtre enveloppait les bois, L'herbe des sentiers verts était sombre , et la voix Des oiseaux se taisait aux cimes des feuillées; Nul bruit dans la forêt, excepté le bruit sourd
Des vents, qui des grands fûts berçant le dôme lourd, Faisaient voler dans l'air mille feuilles rouillées.
Assis au pied d'un hêtre et seul , au sifflement De l'air froid je prêtais l'oreille et tristement Contemplais le déclin des choses de nature. Lorsqu'un craquement sec dans l'arbre épais et haut Retentit, et je vis à mes pieds aussitôt Tomber en tournoyant un débris de ramure.
Ce fr gment, détaché du faîte gémissant,
Avait fini de vivre et, flétri, jaunissant,
Allait se perdre au sein d'une aride poussière ;
Et pourtant, au milieu de ses sœurs, couleur d'or,
Une feuille encor verte et toute fraîche encor
Brillait comme aux beaux jours de la fleur avrilière.
Son apparition splendide m'attendrit, Et soudain m'arriva la pensée à l'esprit Que dans sa survivance au reste du feuillage Cette fraîcheur était comme un rêve d'été,
Un heureux souvenir épanchant sa gaîté
A travers les brouillards et les glaces de l'âge.
Alors moi-même, alors je revis mes vingt ans Avec tous leurs plaisirs, leurs espoirs éclatants, Leurs secrètes amours, leurs amitiés sans voiles, Et de ces souvenirs qui ravivaient mon cœur Quelques-uns surpassaient les autres en douceur, Comme la blanche lune efface les étoiles.
Sur ceux-là bien longtemps s'attacha le regard De mon âme; longtemps, les contemplant à part Comme un bouquet de fleurs aux grappes embaumantes, Des touffes de lilas qu'un pauvre voyageur Trouverait au désert, longtemps avec bonheur J'en savourai la grâce et les odeurs charmantes...
0 divine Mnémé, de l'âme auguste enfant,
Les Grecs eurent pour toi, dans leur âge brillant.
Une adoration profondément pieuse;
Leur pensée honorait sous ton aimable nom
La mère des neufs sœurs compagnes d'Apollon, Et du grand Jupiter l'éternelle amoureuse.
Et moi, comme eux je t'aime et t'honore comme eux ; Car, seule, de ce monde obscur, tumultueux, Inconstant, fugitif, tu retiens quelque chose. Tu sèmes de plaisirs notre course ici-bas, Et de nouveaux bonheurs par delà le trépas Tu dois fleurir encor notre métamorphose.
Oui , quand la Parque sombre avec son fer divin De notre vie aura tranché le fil de lin, Et dans les airs laissé partir l'âme légère, Si comme une fumée aux champs de l'infini Notre esprit ne s'est pas soudain évanoui. Ce que je ne puis croire et nullement n'espère,
En lui le souvenir renaîtra plus fervent, Plus profond qu'il n'était, lorsque le corps vivant Le tenait à l'étroit dans sa prison massive ; Son regard aura plus de portée et d'ampleur,
Et jusqu'aux moindres faits cachés au fond du cœur, Tout réapparaîtra d'une façon plus vive.
Alors, si par l'effet d'instincts supérieurs Nulle infâme action , nuls pensers corrupteurs N'ont terni son essence en traversant la terre. Ou , si des actes vils les fantômes ombreux Se fondant au brasier des remords douloureux Ont laissé revenir sa pureté première.
Alors il reverra, dans leurs rayonnements
Et leurs suavités, les rapides moments
Oii l'union des cœurs doubla son existence ;
Il reverra les traits, les formes de tous ceux
Que sur terre il aima d'un amour sérieux ,
Car l'amour vainc la mort et la passe en puissance.
0 bonheur ineffable, ô nobles cœurs éteints, Vous, vers qui des aimants subtils et clandestins Nous avaient entraînés dans le torrent de l'être , Vous n'avez pas touché vainement à nos jours.
Et tenu place en nous pour, loin de nous toujours. Au gouffre du néant plonger et disparaître !
Qu'importe, doux amis, même après le trépas Que votre esprit semblable au nôtre ne soit pas, Qu'il monte plus léger ou demeure en arrière? Qu'importe que moins purs, ou que plus avancés, Ainsi que ramiers blancs l'un à l'autre enlacés , Nous ne puissions voler ensemble à la lumière ?
Vous n'en vivrez pas moins en nous profondément, Et pas moins n'en serez, sans perte d'un moment, Les tendres compagnons de nos pèlerinages : Nous vous invoquerons et vous nous répondrez , Comme au temps du soleil , en des rêves dorés , Le faisaient si souvent vos vivantes images.
En vain le vif éclat des célestes beautés , L'épanouissement des saintes vérités, Nous jetteront l'esprit en extases sublimes : Ce vaste enivrement ne saurait amoindrir
Et ruiner en nous le puissant souvenir Des ivresses du cœur aux régions infimes.
L'esprit ne doit-il pas toujours de plus en plus
S'épurer? comme lui les souvenirs accrus
Le feront, et, laissant sur notre humble planète
La plus grossière part des doux accouplements,
Ils ne retraceront en nos entendements
Que les plus purs instants de l'union parfaite.
De là, chers adorés, d'indestructibles nœuds Augmentant, redoublant leurs serrements joyeux A tout avènement d'existences nouvelles; Car, une fois entrés au cœur, les amours vrais N'en doivent plus sortir, ni s'éteindre jamais. Étant du grand amour les divines parcelles.
0 maître de Florence, ô sublime voyant Dans les choses du ciel, ô Dante, maintenant Je comprends mieux les faits do ton allégorie; Pourquoi tu mis aux champs de l'expiation
La fontaine Eunoè, cette onde ayant le don De ne vous rappeler que le bien de la vie ;
Pourquoi, dès que ton âme eut purgé ses erreurs
Et d'un éther plus haut aspiré les fraîcheurs,
Tu retrouvas soudain ta chère Béatrice;
Et pourquoi la beauté de l'être ravissant,
Ainsi que ton amour, allait toujours croissant.
Plus vous montiez tous deux vers l'Ame créatrice 1...
Fontainebleau, novembre 1863.