A PROPOS DE CERTAINS DOCTRINAIRES DE
Le Christ! le Christ! ils n'ont que ce mot à la bonche,
Eux , les hommes de meurtre et de haine farouche,
Eux qui n'ont jamais su gouverner autrement
Que par la guillotine et le dépouillement.
Ah ! lorsque je les vois profaner ce nom tendre
En leurs sombres discours, je crois toujours entendre
Pleurer le crocodile au bord des grandes eaux ,
Et le tigre imiter le doux cri des agneaux.
Publié dans le Mémorial de Honen, 1848.
Du haut d'un de ses monts le grand Fontainebleau Déroulait devant moi, comme un vaste tableau , L'horizon imposant de sa forêt immense.
Je voyais à mes pieds l'abondante semence, Agitant sous le vent ses longs panaches verts, S'enfler et se creuser comme le flot des mers. Les nuages ailés qui franchissaient l'espace De larges sillons noirs en tachaient la surfiice, Ettîes ombres faisaient par leurs tons vigoureux
Ressortir du soleil les reflets lumineux.
Ici s'entremêlaient les bouleaux et les frênes,
Là les hêtres touffus étendaient leurs domaines,
Plus loin montaient les pins, enfin les chênes hauts
Par-dessus tous, en rois, étalaient leurs rameaux.
C'était un beau spectacle, et ma pensée altière
Plongeait avec ivresse en la verte matière,
Et, frémissant comme elle, en mon cœur exalté
Chantait l'hymne divin de la fécondité.
Gloire, gloire à la vie! en tous sens, toute place.
L'esprit intérieur va remuant la masse,
Et, sans cesse formant d'innombrables accords,
Sous mille beaux aspects se produit au dehors.
0 terre ! que de force en ta grasse substance.
Et quel fonds infini dans la Toute-Puissance !
Or, comme ce cantique échappait à mon cœur,
Voilà que dans un creux mon regard scrutateur
Aperçoit une femme à la mine plombée,
Qui, de haillons couverte et toute recourbée,
Faisait un peu de bois au pied d'un arbre vert.
C'était la pauvreté qui glanait pour l'hiver.
Hélas! dans cet amas de verdoyantes cimes
Elle n'avait du sol que les rebuts infimes,
Une bien faible part en l'immense trésor,
Des brins d'herbes et puis le seul bois que la mort
Abattait lentement de son souffle suprême,
Ce que le Créateur abandonnait lui-même.
Mon esprit aussitôt descendant du haut ton
Où l'emportait le vent de l'admiration
Sentit vibrer en lui la corde douloureuse :
Cette femme venait, rencontre malheureuse,
De faire repasser sous mon œil attristé
Les maux les plus cuisants do notre humanité.
Je pensai derechef à tous les misérables
Qu'au milieu des trésors de ses flancs adorables
Nature chaque jour voit expirer de faim,
Elle qui peut si bien donner à tous le sein;
Et, le cœur vivement peiné de ce contraste.
D'un lugubre soupir je frappai le ciel vaste.
Puis, mes pieds s'éloignant du magnifique lieu.
Toujours voyant les bois et toujours au milieu
Le corps demi -courbé de la vieille glaneuse,
Le long du frais sentier de la côte rocheuse,
Je répétai ce vers plein de compassion
Que jadis exhala le chantre d'Ilion :
Jusques à quand , mon Dieu ! verra-t-on dans le monde
Les hommes mendier sur la terre féconde?
Cependant tout pensif et gémissant, mes pas
De la verte montée avaient atteint le bas.
Un chemin devant moi se déployant dans l'ombre,
Sous son arc frissonnant j'y perdis mon cri sombre.
Là, les deux yeux encor ravis de la beauté
Des choses de la terre, et sans cesse arrêté
Par la splendeur des fûts et le luxe des herbes
Qui des bords sur mes mains penchaient leurs folles gerbes,
J'admirais en détail ce qu'au sommet du roc
Je venais un moment de contempler en bloc.
Pas un pouce du sol, sous les masses flottantes,
Qui ne fût recouvert de mousses et de plantes;
Thyms, lierres, serpolets et bruyères en fleurs,
Y répandaient à flots leur baume et leurs couleurs,
Et de l'épais tissu de toutes ces verdures
S'échappaient dans les airs mille joyeux murmures,
Témoignage certain de vie et d'action
Par tous les éléments de la création , -
Même les plus obscurs. — Tandis que ma pensée
Était vers l'infini de nouveau relancée,
La rustique Baucis, qui sur le sort humain
M'avait fait soupirer, tomba dans mon chemin ;
Et voilà qu'en passant la pauvre et vieille femme
Me donna le bonjour du profond de son âme.
Son pas était pesant : un large faix de bois
Couvrait son corps voûté qui tremblait sous le poids.
Son haleine sifflait, et le long du visage
Lui coulait la sueur : pourtant avec courage
Elle marchait, le bras d'un bâton appuyé.
Son aspect ralluma les feux de ma pitié.
En lui voyant, si vieille, un si cruel martyre.
Je ne pus la laisser s'éloigner sans lui dire :
« Vous faites là, ma mère, un bien triste métier!
— Ah! c'est vrai, reprit -elle, en arrêtant le pied;
Mais dans ce monde il faut que chacun ait sa peine :
Notre-Seigneur Jésus n'a-t-il pas ou la sienne? »
Puis , saluant du front et reprenant son pas , Elle tourna l'allée et disparut.
Hélas!
Je ne m'attendais guère à voir un mot semblable Sortir si doucement d'un corps si misérable, Et nature, malgré son spectacle enivrant, Dans mon âme perdit de son charme à l'instant. Oui, l'auguste Cybèle avec les feux sublimes De son ciel azuré , ses verdoyantes cimes , Ses parfums, ses couleurs et son frémissement, Devint pâle à côté du noble épanchement De ce cœur simple et bon qui, sachant sa souffrance. N'en faisait pas injure à la Toute-Puissance, Mais qui , formant sur Christ sa pensée et ses pas, Acceptait fermement les douleurs d'ici-bas, Et prenait son parti sans haine et sans envie De l'inégalité des lots de cette vie.
0 résignation! ô céleste vertu!
Gomme avec ton secours serait tôt résolu Le problème effrayant do l'existence humaine.
Problème qui pourtant d'une voix si hautaine S'agite et qu'on ne peut ni ne doit dédaigner! Mais qui sait, de nos jours, qui sait se résigner? Qui croit que ce bas monde est un lieu de passage D'où l'on doive arriver à quelque autre rivage Meilleur, et sur lequel se fera le paîment De tous les maux soufferts par nous innocemment? Qui même, sans porter aussi haut sa pensée. Imite le brin d'herbe en son humble poussée ? Comme lui qui sait vivre avec plaisir au lieu Oij l'envoya germer la main large de Dieu , Et là, sans nul désir d'un plus superbe asile, Faire tout son profit de sa couche d'argile, A son heure embaumer son petit recoin vert. Et sans plaintes subir les frimas de l'hiver?
Ecrit en 1848. Publié en 1849.