‹ SilvesChapitre 6 sur 119 · R L'EAU · texte numérisé non relu

R L'EAU

Plonge et flotte à demi, Comme un beau cygne blanc qu'une vierge naïve Trouve encor le matin aux herbes de la rive

Dans sa plume endormi.

Alors si quelque bruit s'agite sur sa tête, La dormeuse s'éveille et croit, bien inquiète,

Ouïr des pas humains.

Et vite la voilà, plus rouge qu'une mûre Naissante, qui se trouble, et dans l'eau qui murmure

Se cache sous ses mains.

Mais bientôt le bruit cesse, et Nisa, la timide, A travers ses cheveux glisse un regard humide,

Crainte encore du bruit, Et le rire lui part , en voyant sous la branche Pendre le front barbu d'un chevreau qui se penche,

La regarde et s'enfuit.

écrit en 1829. Publié on septembre 1830.

ou LA CHANSON D ALINE.

Voici l'hiver : l'oiseau quitte la branche, La bise souffle, et sur ma vitre blanche Le froid commence à dessiner des fleurs; L'hiver est triste et long pour une fille ; Pourtant auprès du foyer qui pétille Je dis tout bas en essuyant mes pleurs:

Ah! si l'ami que rêve ma jeune âme De mon foyer était la douce flamme, L'hiver vaudrait les plus belles saisons,

Et le printemps aux brillantes merveilles, Aux gazons verts, aux fleurettes vermeilles, Me rirait moins que l'éclat des tisons.

S'il était feu, que me ferait la bise, Le ciel brumeux avec sa couleur grise, La blanche neige et ses flocons épais?

Que me ferait de voir glaçonner l'onde ? Que me ferait de voir geler le monde ? S'il était feu, gèlerais-je jamais !

S'il était feu, pour sa moindre étincelle Je donnerais tous mes biens de pucelle. Mes fins joyaux, mon petit coff'ret d'or. Mes bracelets, ma colombe au pied rose. Le myrte blanc que tous les jours j'arrose. Mon luth d'ébène et mon beau chien Médor.

Je donnerais tout, jusqu'à ma parure.

Ma mante verte à la blanche fourrure.

Le chaperon que j'aiino tant porter.

l.F. FEU. 11

Ma ferronnièro et ma robe isabelle; Je donnerais le bonheur d'être belle, D'ouïr cent voix tout bas le répéter.

S'il était feu, le titre de baronne,

Tout un duché, tout l'or d'une couronne,

Me charmeraient et me tenteraient peu ;

Quand môme au ciol je pourrais être un ange.

Je ne sais pas si je ferais l'échange

D'un coin du ciel pour le coin de mon feu.

Que j'aimerais, seule, dans ma chambrette. A lutiner sa flamme violette, A l'agacer et toujours à la voir Se denteler, se dérouler en bande.

Sauter, bondir, danser la sarabande Tout à lenteur de mon grand foyer noir!

Que j'aimerais devant la rouge braise, Sur mes chenets posant mes pieds à l'aise, Rôver d'amour sans trouble et sans pâleur!

S'il était feu, que je serais joyeuse, Dans les longs plis de ma robe soyeuse. De retenir sa brûlante chaleur!

0 feu divin! j'en prendrais soin extrême; Pendant le jour il aurait ce qu'il aime : Force rameaux de chêne et de sapin; Et quand mes yeux verraient la nuit descendre, Je le mettrais sur un bon lit de cendre , Pour sommeiller en paix jusqu'au matin.

Heureuse enfin au gré de mon envie .

Je le ferais brûler toute ma vie :

Jusqu'à ma mort je le voudrais nourrir, Et je n'aurais qu'un souci, qu'une crainte. Las! ce serait de voir sa flamme éteinte; Car s'il mourait il me faudrait mourir.

Ecrit et publié en 1828.

ou LES DANSEURS DE GRENADE,

Douce guitare et tambourin,

Sonnez d'accord un air de danse;

Et vous, babillardes sans frein,

Castagnettes, allez bon train,

Marquez nettement la cadence; Gazouillez et chantez jusqu'au tomber du jour, Comme des rossignols enivrés par l'amour.

Quel plaisir de fouler l'herbe de la prairie, Sous l'ombrage embaumé des pins retentissants, Et de suivre en mesure, ô danseuse chérie,

Les tours et les détours de tes pieds ravissants!

Ah! qu'il est doux de fuir l'amoureux que l'on aime, D'être envers lui rebelle, et, pour mieux l'attirer. De lui verser dans l'âme un déplaisir extrême, De lui tendre la lèvre et de la retirer!

Aussitôt que tes pieds se posent sur la mousse. Thym, lis et violette émaillent sa fraîcheur; Mais, de toutes les fleurs qui naissent, la plus douce, La plus belle, c'est toi, ma noble et tendre fleur!

Tâche donc de cueillir, jardinier plein de flamme,

La fleur aimée, oh ! tâche, si tu peux ; Et la fleur, exhalant les trésors de son âme. Inondera ton cœur de parfums savoureux.

0 fleur do laurier-rose! ô fleur douce et cruelle! Souvent te respirer, c'est respirer la mort ; Mais qu'importe la vie, alors que le plus fort. Le v(>iit d'amour vous pousse à la lige mortelle?

LA TRHiir:. i;>

Quand ma mère me mit au jour, Il se fit dans le ciel une brillante fête ; Là, tous les habitants du bienheureux séjour. Sur mon berceau d'enfant penchant leur blonde tête,

M'appelèrent reine d'amour.

Reiiie d'amour! ô ma belle adorée.

Nul plus doux nom no te convenait mieux ! Tout homme qui te voit raffole de tes yeux, Et veut puiser au bord de ta lèvre pourprée La manne qui tombe des cieux.

Heureux, en vérité, celui que dans ma couche Je mettrai sur mon sein comme un sachet d'odeur, Et que j'endormirai sous le vent de ma bouche, Au bruit doux et confus des élans de mon cœur!

Pourquoi me fuir alors, âme et sel de ma vie? Si tu m'aimes, pourquoi me fuir d'un pied si vif? Pourquoi , biche fiirouche, en ton essor furtif , Emporter loin de moi les douceurs que j'onvio?

La jeune abeille au corset d'or, Avant de se poser sur les fleurs de la plaine, Bat longtemps les buissons de son aile incertaine :

Ainsi , mon cher, tournez encor, Tournez, tournez longtemps; l'amour est un trésor Qui vaut bien quelque peine.

Hélas! l'amour est un éclair Oui luit au ciel de la jeunesse; A peine a-t-il passé dans l'air, Que la mort gronde avec tristesse.

Eh quoi ! la mort... la mort viendrait sur nous? Elle viendrait, ami, fermer tes grands yeu.x doux

Et ferait choir tes beaux cheveux d'ébène, Comme le dur pasteur fait tomber dans la plaine La toison du bélier couché sur ses sjenoux?

Oui, Dieu l'enverra, chère belle.

Dans les plis d'un drap blanc t'enfermer à jamais: Dieu l'enverra roidir tes deux pieds de gazelle,

Blanchir ta lèvre rose et ternir ta prunelle, Plus noire que le jais.

Ah! mon ami, d'un nœud plus ferme, Du tendre amour serrons les lacs charmants; N'attendons pas la mort, n'attendons pas le terme Si redoutable aux cœurs aimants.

Ma lèvre est toute sèche et mon cœur plus aride Qu'au sommet des grands monts n'est le chauve rocher.

Mon âme est un torrent au flot large et rapide, Qui gonfle ma poitrine et qui veut s'épancher.

Je siiis pâle d'amour, tout chancelle à ma vue, Comme aux yeux d'un homme ivre au fort de la chaleur.

Et moi je cède au poids de la même langueur, De mes pieds tournoyants la force diminue : Reçois-moi dans tes bras et prends -moi sur ton cœur.

Cessez votre air mélancolique,

Douce guitare et tambourin ;

Et vous, babillardes sans frein,

Castagnettes au fol entrain ,

Taisez -vous comme la musique :

L'étoile de Vesper s'en vient chasser le jour; C'est aux rossignol s. seul s à nous parler d'amour.

Ecrit en 1835.

ou LA FUITE D ICARE.

Le corps du bel enfant, glissant des bras du père, S'élança dans les airs sur une aile légère.

D'abord, il entendit ces mots judicieux :

Mon fils, vole toujours entre l'onde et les cieux,

Ni trop haut, ni trop bas! — Puis la voix paternelle

Se perdit, et l'enfant, redoublant ses coups d'aile,

Monta de plus en plus dans l'air illimité :

Joyeux de se sentir par les vents emporté.

Quel bonheur d'être oiseau ! Traverser sans obstacles

Un élément limpide avec de beaux spectacles Sans cesse sous les yeux , c'est un plaisir divin Auquel les plus grands rois aspireraient en vain. Son cœur battait d'iN^resse... Au-dessus de la Crête Il se tint quelque temps, ravi de voir le faîte Du mont Ida blanchir à ses pieds. Quelque temps Il admira l'aspect de ses hauts pins flottants, Les fleuves argentés coulant de la montagne Et leurs mille ruisseaux inondant la campagne ; Puis les champs de verdure en tapis déroulés Où les blanches toisons des troupeaux rassemblés Brillaient de place en place ainsi que des fleurettes ; Puis les bords du rivage et les grottes secrètes Que la vague des mers caressait mollement : Asiles doux au pâtre et plus doux à l'amant. Tout lui semblait si beau, qu'il lui vint de la terre Un regret, et, soudain, pensant à la bergère Dont tant de fois, hélas! il partagea les jeux, Et qui souvent encore, aux vallons ombrageux. Devait chercher sa trace avec inquiétude, '

Il dit en soupirant : « 0 fraîche solitude!

0 vallons retirés des pentes de l'Jda ! Cachez- vous sous vos fleurs la charmante Hymèra? Ah! si je la voyais, cette nymphe mortelle, Ainsi qu'un jeune dieu, je descendrais vers elle! » Et fixant ses regards sur les bocages frais Où la nymphe souvent égarait ses attraits. Tenant sa plume au vent comme l'oiseau qui plane Doucement, doucement, sur la terre profane. Le jeune dieu tombait...

Mais voilà qu'un cri fier De l'abîme s'élève et retentit dans l'air. L'enfant tourne la tête et voit deux larges ailes Monter rapidement aux voûtes éternelles : C'était un aigle noir échappé des grands monts. Hypérion alors lançait tous ses rayons, L'Olympe flamboyait comme un vaste incendie , Et, levant vers le ciel sa prunelle hardie. Le noble oiseau semblait, dans son essor fougueux, Au séjour du tonnerre aller boire les feux. Hélas! suivre l'oiseau dans sa course empressée Fut bientôt de l'enfant l'orgueilleuse pensée.

Adieu la blanche Crête aux rivages fleuris!

Adieu la jeune Hymère aux souvenirs chéris!

L'imprudent! le cœur plein d'une jalouse ivcesse,

Il veut du roi des airs dépasser la vitesse.

Il veut de près aussi voir le Titan vermeil

Et toucher les crins d'or des coursiers du soleil.

Et le voilà parti pour le céleste empire, Oubliant son vieux père et ses ailes de cire.

Ecrit en 1835. Publié en 185*.

CHANT ELEGIAQUE.

A MADAME S C HI LLIN 0 S , N F. E DE SAINT-MOUYS.

Le chêne a des rameaux qui restent longtemps verts L'élégant peuplier, sous la voûte des airs,

Monte avec grâce et s'y balance ; Le tilleul au printemps jette une douce odeur; Le frêne est délicat, mais au saule pleureur

Je donne encor la préférence.

C'est sur lui ([ue toujours vont se poser mes yeux, Soit qu'autour d'un tombeau son front religieux

21 LE S.VULIi PLEUREUR.

Se fonde en larmes de verdure:

Soit que penché sur l'onde, en son tremblant miroir, Comme une jeune fille avide de se voir.

Il suspende sa chevelure .

Je l'aime, et quand sur nous l'été darde ses traits, A son pied il m'est doux de respirer en paix

Les fraîcheurs d'une eau fugitive; Là, bien des souvenirs de douleur et d'amour, Bien des rêves touchants m'assiègent tour à tour

Et bercent mon âme inactive.

Là, le moindre zéphir qui brouille ses rameaux, Une feuille qui tomba, un mouvement des eaux,

Me font des émois pleins de charmes; Derrière sa verdure un regard du soleil Me plaît comme l'enfant au visage vermeil

Qui sourit à travers des larmes.

Puis il me semble entendre à l'entour voltiger Des fantômes aimants au pied souple et léger,

Aux yeux blous traversés de flammes , Et. tout en écoutant leur murmure plaintif, Je sens passer dans l'air comme un baume furtif

De violettes et de femmes...

Arbre mélancolique, à la tendre langueur, Que le ciel a créé pour charmer la douleur

Et pour inspirer le poëte; Arbre si doux le soir et dans le jour si beau. Puisses-tu , grandissant au bord d'un clair ruisseau ,

Voiler ma dernière retraite!

Que d'autres pour la nuit du sommeil éternel Rêvent, près des cités, un tombeau solennel,

Marbre splendide et noir feuillage !

Moi, je veux qu'on me mène en un vallon désert, Là, je veux une pierre, un peu de gazon vert

Et la pâleur de ton ombrage.

Alors, comme un ami veillant à mon repos. Sur ma pierre agités par le vent, tes rameaux

Balaîront la feuille flétrie , Et, peut-être oublié, du moins quelque passant Qui verra mon tombeau si net et si luisant

Ne croira pas que l'on m'oublie.

Hondainville, 1828; publié en 1833.

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