‹ SilvesChapitre 78 sur 119 · A EMILE DESCHAMPS · texte numérisé non relu

A EMILE DESCHAMPS

Heureux les amoureux, surtout quand leur amour Des oiseaux du printemps a l'espace et les ailes, Et quand, libre comme eux au terrestre séjour, 11 n'y rencontre point de barrières cruelles! Heureux les tendres cœurs dont aucun mur fâcheux N'arrête les soupirs et n'entrave les feux !

Hélas! tel n'était point le fortuné partage

De l'aimable Clairette ol de son cher amant.

Ces deux enfants de rois, beaux etifanls du même âge,

Et cpii dans un donjon ex|)iaient durement

Le bonheur d'être jeune et la douceur extrême De s'être dit un jour l'un à l'autre : « Je t'aime ! )>

Se voyant séparés, ils se croyaient perdus, Et le feu de leurs yeux s'éteignait dans les larmes. L'une pensait que l'autre en des pays ardus. Lointains, avait suivi de méchants hommes d'armes; L'autre, que son amie au fond de quelque tour Allait se consumant de tristesse et d'amour.

Et tous deux déploraient leur pénible existence; Tous deux priaient le ciel de finir leurs tourments, D'abréger par la mort la trop longue distance Que la haine mettait entre leurs cœurs aimants; Car en ce brillant monde à quoi bon est la vie, Si l'amour n'y peut point contenter son envie?

Un soir de mai, pourtant, |)ar un hasard du soi! , Clairette s'échappa de sa prison obscure, Et, trouvatit une brèche au mur du chàtoau forl , Entra dans le jardin qui sorvail de reinlure,

Là. voyant un rosier au front large et fleuri, Comme une biche au bois elle en fit son abri.

Le ciel était serein, blanche luisait la lune,

Et roses embaumaient les airs silencieux ;

Clairette au doigt rosé, Clairette en cueillit une,

Et dit plaintivement en y fixant les yeux :

« Ah! pourquoi donc l'ami que je cherche et je pleure

Comme elle, près de moi n'est- il pas à cette heure?

Hélas! j'aimerais tant lui donner cette fleur; Mais fortune ne veut, elle a déjoint nos âmes; Telles que sombres nefs, au souffle du malheur Elles errent; pourtant, en dépit de ses trames, Je ferai tant, qu'un jour fortuné me rendra L'idole de mon cœur, ou douleur me tùra. »

Comme la belle ainsi parlait, sa plainte aiiièrc Monta jusqu'aux barreaux d'un prisonnier voisin. Qui, croyant retrouver l'accent d'une voix chère. Bondit à sa fenêtre et s'écria soudain :

« Sainte Vierge, rêvé -je! O voix suave et tendre! (Clairette, est-ce bien vous, vous que je viens d'entendre?

— Oui, doux ami, c'est moi; c'est Claire, vos amours,

lleprit-ellc, en quittant sa cachette odorante;

C'est Claire qui vous cherche et vous aime toujours,

Ht toujours aimera tant que sera vivante ;

Par miracle, j'ai pu sortir de la prison

Où vos mauvais parents me tenaient sans raison. »

Quand Florent reconnut la voix de son amie , Il en fut si joyeux qu'il oublia ses maux; Il eut l'ànie surtout profondément ravie De la savoir au monde et non dessous les eaux , Comme son père, hélas! par une astuce noire, Avait, depuis un temps, voulu lui faire croire.

« 0 Clairette, fit- il, votre lèvre à mon cœur Chante plus doucement que le plus doux ramage: Mais, pauvre oiseau sorti des rets de l'oiseleur. Où pensez-vous trouver abri contre sa rage?

Car si mon père apprend que vous venez de fuir. Et s'il peut vous ravoir, il vous fera mourir.

— Las! mieux vaudrait pour moi périr de sa main dure, Que de garder la vie en l'état où j'étais,

Toujours seule, en des murs froids comme sépulture. Et ne pouvant vous voir ni de loin ni de près. Qu'il vienne donc, ce père, et j'aurai l'heur extrême De mourir écoutant la voix de ce que j'aime!

— 0 Glaire, mon amour, pourquoi parler ainsi? Cueillez -moi dans le pré plutôt quelque fleurette. Ces roses dont l'odeur pénètre jusqu'ici.

Et qui, venant de vous, charmeront ma retraite. Ce sera grand soûlas pour mon cœur empêché D'avoir aux mains Fobjet par votre main touche. -

Clairette sur-le-champ alla cueillir des roses. Et. l'arbre dépouillé de rornemenf divin, Elle fit à Florent pa.s.<er les douces choses Par rétroito fenêtre ouvrant sur le jardin.

Va lui, les recevant de sa chère maîtresse, Donnait à chaque fleur un baiser plein d'ivresse.

Mais bientôt ce ne fut assez de ce plaisir,

(lar plus amour obtient et moins amour est saire;

H voulut donc encore essayer de saisir

La blanche main (1(> Claire à travers le grillage,

Afin de ressentir, dans un doux pressement.

De son cœur éloigné le divin mouvement.

Ht le voilà plongeant son bras par la fenêtre, Vers Clairette tendant aussi le sien d'en bas; Mais, quel que fut le nerf que chacun y put mettre, Leurs doigts, leurs doigts tremblants ne se joignirent pa^ Trop haut était le mur, trop épaisses les pierres. Ce qui fit de leurs yeux tomber larmes amères...

Pauvres et chers enfants! que de fois en lisant Le récit de vos maux dans la vieille chronique, J'ai reporté mon àme aux heures d'à i^résenl , lit tiré de mon cœur un soupir sympathique;

Pour ceux qui , tels que vous , au printemps de leurs jour: Sentent l'éloignement accabler leurs amours!

Il n'est plus, il est vrai^ de murailles hautaines Pour contenir le feu des cœurs récalcitrants, Plus de donjons armés, de geôles souterraines Et de bourreaux cruels aux ordres des pai'ents; Le temps a renversé, dans sa course infinie. Tons ces noirs instruments d'ignoble tyrannie.

xMais, hélas! il n'a pas détruit les vils penchants. La vanité du nom, l'orgueil de la fortune. L'avarice au cœur sec, l'envie aux yeux méchant^, Que le bonheur d'autrui constamment importune. Et pour les délicats les chaînes de ("honneur. Plus pesantes cent fois qu'un cachot sans lueur.

Aussi, toujours est- il dans les champs de ce monde liien des êtres martyrs de dures volontés, Bien des cœurs désunis ])ar la haine i)roron(l(\ Consumant dans l'exil leurs lunuix jours attristés,

Et, malgré le ciel pur et la terre splendide, Étouffant dans l'espace et mourant par le vide;

Bien des âmes enfin n'aspirant qu'à sortir D'un monde si fatal et si gênant pour elles, Et demandant sans cesse en leur sombre désir Ta bienvenue, ô mort, et le vent de tes ailes, Pour pouvoir à jamais, sous les célestes yeux, Librement se rejoindre aux campagnes des cieux.

Pierrefonds, 1854. Publié en 1857.

J'ioD iijp H3.) s\ levsJ

p 6 il

En chasse ! en chasse !

L'aurore efface

L'ombre des bois Sous le feu de ses doigts.

En chasse! en chasse!

Et que l'on fasse

Au son du cor Lever le cerf qui dort.

Il a quitté sa couche de verdure,

Et ses grands bois aux feuillages mouvants;

Il a baissé sur son dos sa ramure,

Jeté ses pieds comme une flèche aux vents.

En chasse! en chasse I

Que le chien fasse

Par tous les bois Retentir ses abois.

En chasse ! en chasse !

Et dans l'espace

Au bruit des cors Suivons le cerf dix-cors.

II court, il court à travers les montagnes, Les bas coteaux, les plaines, les vallons; Et les grands monts, les coteaux, les campagnes. Tout disparaît sous l'éclair de ses bonds.

Tayaut! la chasse Est sur la trace ; Les monts, les bois Répètent les abois.

Tayaut! la chasse- Est sur la trace; Clairs sons du cor.

Soutenez notre essor!

Mais le jour baisse, et du cerf intrépide Le pied fléchit bien loin des lieux connus; Ses faons légers, ses bois, son eau. limpide, Tout ce qu'il aime il ne le verra plus.

Hourra! la chasse!

La bête est lasse ;

Les chiens en voix Augmentent leurs abois.

Hourra ! la chasse !

Allons! qu'on fasse

Mugir plus fort Et la trompe et le cor !

Le voilà pris. Ah! la pauvre victime!

Devant les chiens et leur assaut vainqueur

Il pleure, et l'homme, à ce transport sublime. Sent le plaisir redoubler dans son cœur.

Bravo I la chasse !

Cernons la place;

Le roi des bois, Le cerf est aux abois.

Bravo ! la chasse !

Et que l'on fasse

Par chaque cor Sonner le chant de mort.

0 Créateur 1 père de la nature, Comme aux saints jours ne verra-t-on jamais Sous les grands arcs de la douce verdure Bêtes et gens vivre et mourir en paix ?

Gloire à la chasse!

Rentrons en masse

Boire à nos droits

Sur le prince des bois.

ly.

Et toi , vorace Meute de chasse, Au bruit des cors Va déchirer son corps.

Pierrefonds , 1854.

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