A LAURENT PICHAT
Le soleil à grands flots épanchait sa lumière
Dans l'orbe étincelant de la voûte d'azur,
Et, comme aux premiers jours, nulle obscure matière
De l'éther ne tachait l'océan calme et pur.
De même que l'on voit sur une mer profonde
Luire une blanche voile à l'horizon lointain,
De môme un blanc flocon dans le bleu qui l'inonde
Apparaît balancé par le souffle incertain
Du zéphyre... Bientôt au premier point semblables Surgissent d'autres points; puis, d'instants en instants, Mille et mille flocons, en troupes innombrables. Bondissent dans l'azur comme des agneaux blancs.
Peu à peu ces fragments grossissent, des montagnes Dressent leurs fronts de neige à la cime des cieux, Tandis que, tout au bas, de profondes campagnes Étalent leurs blancheurs autour de beaux lacs bleus.
0 lacs ! qui ne voudrait sur les brises légères S'en aller parcourir vos tranquilles beautés, Et respirer l'odeur des roses printanières' Qui paraissent fleurir sur vos bords enchantés?
Peut-être y verrait-on ces formes angéliques A l'aile rouge et verte, au lin éblouissant.
Que, si souvent jadis, en ses courses pudiques , L'œil d'Eve rencontrait au paradis naissant !
Peut-être entendrait-on les harpes fraternelles D'un chœur de séraphins, qui, descendu des cieux, Se fait l'écho charmant des lyres immortelles Qui chantent au Seigneur l'hosanna glorieux !
On sent que près de vous le calme et l'innocence Habitent, et que là l'unique passion Est le désir du bien et, dans sa pure essence. Du vrai beau l'éternelle et sainte vision...
Mais ces grands lacs d'azur et leurs blancs paysages Sont bientôt animés par des reflets plus chauds; Le soleil et les vents confondant leurs images Amènent dans les airs des spectacles nouveaux.
On dirait tout d'un coup que de ses mains divines Le chantre de Reggio, l'Homère ferrarais, Pour les enchantements de nouvelles Alcines
Vient de remplir le ciel de superbes palais.
Ce ne sont que remparts de jaspe et de porphyre, Que colonnes d'albâtre aux chapiteaux dorés, Que portiques à jour dont l'aile du zéphyre Caresse en se jouant les frontons colorés :
Palais toujours ouverts aux fièvres amoureuses. Asiles des plaisirs où les victorieux, Endormis sur le sein des Armides heureuses. Vont oubliant le monde et leurs faits glorieux.
L'oeil se perd à compter les nombreuses merveilles Qu'illumine à leurs pieds la lumière du jour, Pelouses de bleu tendre, odorantes corbeilles. Et bosquets de lilas qui frémissent autour.
Ah ! bien que vous soyez moins nobles et moins pures Que les premiers tableaux à nos yeux présentés, 0 belles visions, blondes architectures, Palais, jardins d'amour, restez, longtemps restez!
A vos vives splendeurs un esprit de jeunesse S'attache, et, rappelant ses beaux jours révolus. Sous vos riches parvis notre âme avec ivresse Refait des rêves d'or qui ne reviendront plus.
Mais le sort de nouveau trouble ces harmonies : Adieu, charmants effets! Gomme en un sol tremblant Les chapiteaux rompus, les colonnes ternies, Arbres, jardins, palais, tout tombe et va croulant.
A leur place, des monts, des roches entassées Sans ordre, et sur leurs flancs sauvages, entr' ouverts, Des abîmes profonds d'oii, par instant lancées, Partent en ondoyant les flèches des éclairs ,
Les antres de Lemnos qu'un feu rougeâtre allume. Entendez -vous le bruit des Gyclopes nerveux? Sous les coups redoublés des marteaux sur l'enclume Se façonne et se tord le tonnerre des dieux.
Il est fait, il est fait l'instrument redoutable,
Le faisceau destructeur au multiple aiguillon; Tremblez, pâles mortels! et que tout cœur coupable De ses actes mauvais demande le pardon !
Il est fait , le voilà qui perce la nuit noire Et met le voile épais des grands cieux en lambeaux Avec un tel fracas, qu'à ce bruit l'on peut croire Que les morts éveillés vont sortir des tombeaux.
Pluie et vent, flamme et feu, grêle, trombe, tonnerre, Jamais homme ne vit pareil ébranlement; Jamais on n'entendit, dans la céleste sphère, La voix des dieux mugir plus effroyablement.
Non, jamais, si ce n'est à l'heure d'épouvante Où sur les hauts sommets du grand Himalaya, Voyant fuir des Dévas la milice vaillante Devant les compagnons du monstrueux Vrita,
Indra vint, dieu du jour, et, de son triple foudre Frappant le fier démon et ses hardis guerriers ,
En fit pleuvoir les corps sur la terrestre poudre, Comme au souffle du vent des feuilles de palmiers ;
Ou si ce n'est encor dans ce jour de tempête Où le Titan de Corse , acculé dans son fort , Aux vieux dieux de l'Europe osant lui tenir tête, Disputait ses destins abandonnés du sort ;
Jour terrible , oii le sol comme une mer de flammes Tonnait et flamboyait, et comme lui le ciel Flamboyant et tonnant voyait des milliers d'âmes S'envoler et se perdre en son gouffre éternel ;
Jour néfaste ! et pourtant, si j'en ai bien mémoire, Ce jour-là fut suivi d'un jour moins attristé; Aux vaincus, en mourant, cette tourmente noire Légua quelques rayons de ton ciel. Liberté!
Oh ! puisse -t- il en être ainsi du vaste orage Oui semble replonger l'univers au chaos! Puisse -t- il arriver que bientôt se dégage
De l'ombre un signe heureux de calme et de repos \
Espérons, le vent tourne: à son souffle, moins sombres, Les flottantes vapeurs éclaircissent leurs rangs ; Comme glaives de feu qui découpent les ombres, Moins souvent les éclairs agitent leurs tranchants ;
Le roulement profond de la voix du tonnerre Devient de plus en plus rare, sourd et lointain; On dirait quelque tigre à la fauve crinière Regagnant son désert, assouvi de butin.
Bientôt des coins d'azur s'entr'ouvrent dans l'espace , A travers eux se glisse une blanche clarté ; Ils grandissent, des cieux le voile impur s'eiTace Et l'œil du jour renaît dans toute sa beauté.
Oh ! comme sa splendeur est douce à la nature ! Comme ses purs rayons reverdissent les champs ! Comme l'oiseau, longtemps muet sous la verdure, S'égaye et les salue avec ses plus doux chants!
Et l'homme, qui se sent raviver la paupière, Bénit d'un cœur plus chaud l'éclat inattendu : 0 soleil! il chérit plus qu'avant ta lumière, Comme un bien qu'il retrouve et qu'il croyait perdu.
Souvenir de Pierrefonds, 1854.