‹ Silves et rimes légèresChapitre 177 sur 244 · ELEGIE DANS LE GOUT DE SIMONIDE · texte numérisé non relu

ELEGIE DANS LE GOUT DE SIMONIDE

A AUGUSTE LACAUSSADE.

LE PUOMENEUI5.

Pauvres feuilles du tremble à l'attache légère, Soit tempête ou zéphyr, le long des blancs rameaux Toujours vous remuez, et jamais le repos Ne succède pour vous à la tourmente arrière !

LES FEULLES.

Hélas! l'homme a-t-il eu jamais d'autre destin? Poète, comme nous il s'agite sans lin.

Écoute les vieux temps; leur voix charmante ou rude Ne confirme que trop cette similitude.

Oui, quoique en leur printemps toujours les vains mortels

N'aient rêvé que grands buts et plaisirs éternels,

Dès que lage, courbant leurs tètes chevelues,

Vint recouvrir leurs fronts de la blancheur des nues,

A trois pas de la tombe et devant les cyprès,

Ils modulèrent tous l'hymne des noirs regrets.

Tous ont dit : « Voyageurs aux plaines de la vie,

Jamais nous n'avons bien satisfait notre envie,

Toujours notre désir, comme un trait mal lancé,

Est resté loin du but, ou l'a trop dépassé.

Le prix ne valait pas la lutte fatigante,

Le rameau triomphal la bataille sanglante.

Quelle course à travers les soucis et les peurs,

Les nuits blanches, les jours écrasés de labeurs,

Les chemins pleins de fange ou les routes obscures,

Et les remords, buissons aux cuisantes blessures,

Pour atteindre, après tout, un objet aussi vain

Que la plume emportée aux ondes du ravin,

Et plus vite perdu que la neige fondante

Dans une main d'enfant resserrée et brûlante :

Amour, gloire, richesse! » Et tous, en leur retour

Sur les faits d'ici-bas, se sont dit tour à tour :

« Où donc étaient nos yeux en commençant la route ?

Comment, les écartant de la céleste voûte,

N'apcrcevions-nous pas que c'était aux lieux hauts

Que planait le seul bien qui donne le repos,

Le calme vrai, celui qui n'est point à surface,

Et dont l'âme jamais ne s'indigne et se lasse? »

Et tous, en confessant l'auguste vérité,

Us regrettaient pourtant leurs jours d'anxiété,

Les tribulations de leurs moments d'ivresse,

Car ces peines étaient celles de leur jeunesse.

Ils regrettaient le temps où, jaloux de renom,

Et pour en conquérir par l'art ou l'action,

Ils foulaient rudement au vent de calomnie

310 S1LVBS.

I h sol tout hérissé des pièges de l'envie;

Ils regrettaient le temps où sous vingt cieux divers,

Aux soleils des étés, aux glaces des hivers,

Ils s'usaient à chercher, de naufrage en naufrage,

Sur les flots ondoyants, la fortune volage;

Enfin, quoique les feux de l'amoureuse ardeur

Eussent tout consumé les fihres de leur cœur,

De longs pleurs ils versaient sur cette vaine cendre,

Comme avides encor d'aimer et se reprendre

Aux rosiers de Cythère, au risque de rougir

De leur vieux sang les fleurs qu'ils y pourraient cueillir.

O de l'esprit humain terrible inconsistance !

0 flamme toujours folle et qui toujours balance

Sa pointe à tous les vents! Essence qui jamais

Ne sait ce qu'elle veut, ni pleinement la paix

Ni pleinement la lutte, et qui, bien que lassée

Des choses de la terre, en garde la pensée

Et va toujours pleurant ses tourments anxieux,

Tout en les maudissant et désirant les cieux !

O triste, triste sort d'un rayon de lumière

Descendu des hauteurs de la céleste sphère,

Et pour le court éclair de trois jours enfoui

Dans l'étroite prison qu'on nomme le fini !...

Voilà ce qu'avant toi les poussières humaines Qui peuplent le fond noir des cités souterraines Ont dit et soupiré sur cent modes divers, Dans le parler commun, ou la langue des vers; Et voilà ce qu'aussi, recommençant ton rôle, Les races qui viendront te pousser par l'épaule Pour te précipiter aux gouffres de la mort Gomme elles rediront d'un éternel accord. Peut-être on changera quelques notes au thème, Mais le fond attristant sera toujours le môme, Et ce thème plaintif, ces lamentations,

De générations en générations, Passeront jusqu'au jour où la terrestre masse, Arrivée à son luit, se fondra dans l'espace, Comme la bulle d'eau qu'enlève aux flots mouvants Et disperse dans l'air l'aile folle des vents.

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