‹ Silves et rimes légèresChapitre 86 sur 244 · LA TERRE · texte numérisé non relu

LA TERRE

Ah! qu'il est doux de fuir l'amoureux que l'on aime, D'être envers lui rebelle, et, pour plus l'altérer, De lui verser dans l'âme un déplaisir extrême , De lui tendre la lèvre et de la retirer!

Aussitôt que tes pieds se posent sur la mousse, Thym, lis et violette émaillent sa fraîcheur ; Mais, de toutes les fleurs qui naissent, la plus douce, La plus belle, c'est toi, ma noble et tendre fleur!

Tâche donc de cueillir, jardinier plein de flamme,

La fleur aimée, oh! tâche, si tu peux; Et la fleur, exhalant les trésors de son âme, Inondera ton cœur de parfums savoureux.

O fleur de laurier-rose ! ô fleur douce et cruelle ! Souvent te respirer, c'est respirer la mort; Mais qu'importe la vie, alors que le plus fort, Le vent d'amour vous pousse à ta tige mortelle !

Quand ma mère me mit au jour, Il se fit dans le ciel une brillante fête; Là, tous les habitants du bienheureux séjour, Sur mon berceau d'enfant penchant leur blonde tête,

M'appelèrent reine d'amour.

Reine d'amour! ô ma belle adorée,

Nul plus doux nom ne te convenait mieux !

Tout homme qui te voit raffole de tes yeux,

Et veut puiser au bord de ta lèvre pourprée

La manne qui tombe des deux.

Heureux, en vérité, celui que dans ma couche

Je mettrai sur mon sein comme un sachet d'odeur,

Et que j 'endormirai sous le vent de ma bouche, Au bruit doux et confus des élans de mon cœur !

Pourquoi me fuir alors, âme et sel de ma vie? Si tu m'aimes, pourquoi d'un pied si prompt me fuir? Pourquoi, biche farouche, irritant mon désir, Emporter loin de moi les douceurs que j'envie?

La jeune abeille au corset d'or, • Avant de se poser sur les fleurs de la plaine, Bat longtemps les buissons de son aile incertaine :

Ainsi, mon cher, tournez encor, Tournez, tournez longtemps; l'amour est un trésor Qui vaut bien quelque peine.

Hélas ! l'amour est un éclair Qui luit au ciel de la jeunesse; A peine a-t-il passé dans l'air, Que la mort gronde avec tristesse.

Eh quoi! la mort... la mort viendrait sur nous? Elle viendrait , ami , fermer tes grands yeux doux

Et ferait choir tes beaux cheveux d'ébène, Comme le dur pasteur fait tomber dans la plaine La toison du bélier couché sur ses genoux?

Oui, Dieu l'enverra, chère belle, Dans les plis d'un drap blanc t'enfermer à jamais; Dieu l'enverra roidir tes deux pieds de gazelle, Blanchir ta lèvre rose et ternir ta prunelle, Plus noire que le jais.

Ab! mon ami , d'un nœud plus ferme, Du tendre amour serrons les lacs charmants ;

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