‹ Silves et rimes légèresChapitre 89 sur 244 · L'AIR · texte numérisé non relu

L'AIR

Son cœur battait d'ivresse... Au-dessus de la Crète Il se tint quelque temps, ravi de voir le faîte Du mont Ida blanchir à ses pieds. Quelque temps 11 admira l'aspect de ses hauts pins flottants, Les fleuves argentés coulant de la montagne Et leurs mille ruisseaux inondant la campagne; Puis les champs de verdure en tapis déroulés Où les blanches toisons des troupeaux rassemblés Brillaient de place en place ainsi que des fleurettes; Puis les bords du rivage et les grottes secrètes Que la vague des mers caressait mollement : Asiles doux au pâtre et plus doux à l'amant. Tout lui semblait si beau, qu'il lui vint de la terre Un regret, et, soudain, pensant à la bergère Dont tant de fois, hélas! il partagea les jeux, Et qui souvent encore, aux vallons ombrageux, Devait chercher sa trace avec inquiétude, Il dit en soupirant : « O fraîche solitude ! O vallons retirés des pentes de l'Ida!

Cachez-vous sous vos fleurs la charmante Hymèra? Ah! si je la voyais, cette nymphe mortelle, Ainsi qu'un jeune dieu, je descendrais vers elle! » Et fixant les regards sur les bocages frais Où la nymphe parfois égarait ses attraits, Tenant sa plume au vent comme l'oiseau qui plane Doucement, doucement, sur la terre profane, Le jeune dieu tombait... Mais voilà qu'un cri fier De l'abîme s'élève et retentit dans l'air. L'enfant tourne la tète et voit deux larges ailes Monter rapidement aux voûtes éternelles : C'était un aigle noir échappé des grands monts. Hypérion alors lançait tous ses rayons, L'Olympe flamboyait comme un vaste incendie, Et, levant vers le ciel sa prunelle hardie, Le noble oiseau semblait dans son essor fougueux.

Au séjour du tonnerre aller boire les feux. Hélas! suivre l'oiseau dans sa course empressée Fut bientôt, de l'enfant l'orgueilleuse pensée. Adieu la blanche Crète aux rivages fleuris! Adieu la jeune Hymère aux souvenirs chéris! L'imprudent! le cœur plein d'une jalouse ivresse. Il veut du roi des airs dépasser la vitesse, Il veut de près aussi voir le Titan vermeil Et toucher les crins d'or des coursiers du soleil.

Et le voilà parti pour le céleste empire, Oubliant son vieux père et ses ailes de cire.

Écrit en 1885. Public en 185'

SYMIIOI.K.

Un jour que je marchais triste par la campagne, Un Esprit m'enleva sur la haute montagne Où sous le doigt de Dieu la sainte Arche de bois Prit terre et s'arrêta pour la première fois. C'était le mont Arar : quand je fus sur le faîte, L'Esprit me fit alors lever ma jeune tète, En m'appelant d'un nom qui jamais sous le ciel Ne s'était échappé des lèvres d'un mortel : Il me nomma poëte, et soudain, à ma place, Je fus illuminé des éclairs de sa face.

Comme un homme se tient tout droit dans son manteau, Il était devant moi, jeune homme blanc et beau, Paré superbement de deux ailes pendantes Qui, de chaque côté, longues flammes ardentes,

Descendaient jusqu'à terre et lui couvraient le pié : Et moi, contre son sein fortement appuyé, Je cherchais de mon mieux à me tenir à terre, Car le vent qui soufflait sur le mont solitaire Me mettait tout le corps sans cesse en mouvement, Et me faisait flotter comme un long vêtement.

Or l'Esprit, de sa droite abaissant ma paupière :

«< Poëte, me dit-il, vois-tu, de cette pierre,

Ces immenses déserts et de sables et d'eaux,

Où gisent çà et là, comme de grands troupeaux,

Les flancs ronds et noircis de mille Babylones?

Vois-tu ce vaste amas de tours et de pylônes

Qui rampent sur le sol ou montent dans les cieux,

Ces sublimes débris, calmes, silencieux,

Qui composent, autour de la roche où nous sommes,

La grande fourmilière où s'agitent les hommes?

« Eh bien, je te dirais si tu veux être à moi,

Les choses de la terre et leur secrète loi;

Je te dirai la main qui dans ces champs de sables

A répandu ces tas de villes périssables;

Je te dirai comment se font les nations,

Où s'en va le torrent des générations

Qui sans cesse ici-bas se poussent et s'écoulent ;

Je te dirai le mot des empires qui croulent,

Et tu verras en plein le dessous des grandeurs

Et le vaste néant des humaines splendeurs.

« Car je te lancerai par le inonde et les villes, Non comme un chariot rempli de choses viles, Mais comme un de ces chars, aux grands axes de feu, Qui portent aux cités les envoyés de Dieu. Tu seras mon prophète, et sur tonte ta face J'apposerai mon sceau qui jamais ne s'efface;

Je te ferai plus haut que le trône des rois, J'allongerai ton pas, j'élargirai ta voix, J'y mettrai l'harmonie et la grâce qui touche, Et partout suspendrai les peuples à ta bouche. »

Alors l'Esprit se tut : comme une harpe d'or Sa grave et belle voix vibra longtemps encor, Et moi, triste et pensif, emplissant mes oreilles Des flots de sa parole abondante en merveilles, J'étais comme un enfant qui, la coupe à la main, Craint avant d'avoir bu l'amertume du vin; J'hésitais à répondre , et toute ma poitrine Résonnait aussi fort que la vague marine, Et, le front incliné, je murmurais tout bas : Qui que tu sois, Esprit, oh! ne me tente pas!

L'Esprit, sans me répondre une seule parole,

Poussa du pied la terre; et voilà qu'il s'envole,

Et voilà qu'avec lui, dans son aile enfermé,

Je plane sur le creux d'un volcan enfumé,

Et voilà que d'en haut j'entends la voix sublime

Me crier : « O mortel, penche-toi sur l'abîme ! »

Alors je me penchai lentement pour y voir,

Mais mon œil tout au fond ne vit rien que du noir,

Et je n'entendis rien dans le gouffre sonore,

Que la voix de l'Esprit qui me parlait encore.

« Sois à moi, sois à moi ! Nous plongerons au fond, Car je sais, ô jeune homme! en ce gouffre profond, Je sais un vieux damné des premiers jours du monde. Si tu veux être à moi, par cette route immonde Je te mène à la pierre où cet antique mort, Gomme un vieillard pensif et qui jamais ne dort, Accroupi sur le plat de ses cuisses arides,

La tète outre ses doigts décharnés ot livides, Fait sa damnation avec tranquillité Et comme ayant à soi toute l'éternité.

« Et là, sans arrêter son infernale fièvre, Je lui ferai pour toi mouvoir sa rude lèvre ; Et lui, passant la main sur son crâne pelé, Comme un homme en sursaut qui s'éveille' appelé, Ce vieux mort te dira ce qu'il faut de souffrance, De supplices sans fin, de maux sans espérance, Pour tirer de deux yeux, toujours secs et héants, Une chétive larme au bout de deux mille ans; Ce qu'il faut de péchés afin que Dieu vous damne, Et que la douleur vienne à rider l'os d'un crâne.

« Alors, alors, poëte à la Louche de fer,

Tu pourras bégayer quelques mots de l'enfer,

Tu pourras, au retour de ton voyage étrange,'

Redire les douleurs du ténébreux, archange, '

Devant la tourb.; humaine entre-bâiller le lieu

Qui l'attend au sortir de la face de Dieu;

Car parmi les vivants, toi seul, poëte austère,

Tu sauras ce que c'est, comme on le dit sur terre,

En voyant un lépreux sur sa couche enchaîné,

Tu sauras ce que c'est que souffrir en damné. »

Je ne répondis rien. Soudain, coupant la nue Qui voilait à mes yeux une crête chenue , L'Esprit, sur sa grande aile appuyé de nouveau, Dirigea son essor vers le plus haut plateau. Là, sous mes pieds tremblants, la terre vaste; et sombre Comme un plomb dans lamerparutplongor dans l'ombre ; Je ne vis plus sa face, et, dans l'air suspendu, Comme au faîte des deux un jeune aigle perdu,

Le eiol, sur mon front pâle et ma tête en démence, Comme L'arche d'un pont jeta sa courbe immense.

Je n'avais que du ciel de l'un à l'autre bout,

A ma gauche, à ma droite, autour de moi, partout,

Du ciel , toujours du ciel pour contour et pour cime,

Du ciel pour horizon et du ciel pour abîme;

Si bien que sur la roche où j'étais transporté

On aurait dit, à voir l'Esprit à mon côté,

Deux jeunes déserteurs des phalanges divines

Qui , le soir, oublieux de leurs saintes collines,

Dans un vallon du ciel égarant leurs ébats,

Causaient tranquillement des choses d'ici-bas.

Or l'Esprit, incliné sur mon pâle visage, Me peignait de l'Éden le riant paysage, L'ineffable bonheur d'être un beau séraphin, D'avoir la face blanche et six ailes d'or fin, De posséder les deux, et, comme l'hirondelle, De s'y rouler sans cesse au caprice de l'aile, De monter, de descendre et de voiler son front, Quand parfois au détour d'un nuage profond, Gomme un maître le soir qui parcourt son domaine, On rencontre de Dieu la splendeur souveraine.

« Quel plaisir, disait-il, et quelle volupté, D'être un rayon vivant de la Divinité, De voir, du haut du ciel et de ses voûtes rondes, Reluire sous ses pieds la poussière des mondes, D'entendre , à chaque instant de leurs brillants réveils, Chanter comme un oiseau des milliers de soleils! Oh ! quel bonheur de vivre avec de belles choses ! Qu'il est doux d'être heureux sans remonter aux causes! Qu'il est doux d'être bien sans vouloir être mieux, Et de n'avoir jamais à se lasser des deux ! »

Puis il me prononçait le beau nom de Marie,

Nom que j'aime d'enfance avec idolâtrie,

Le plus doux qui, tombé des campagnes du ciel,

Sur une lèvre humaine ait répandu son miel ;

Nom céleste créé d'un sourire des anges

Pour en parer un jour la fleur de leurs phalanges;

Marie , ô nom divin ! étoile du pêcheur,

Rose du paradis, baume plein de fraîcheur,

Qui parfume le monde et qui révèle aux âmes

La femme la plus pure entre toutes les femmes.

Alors, à ce doux nom, je croyais voir soudain

S'entr'ouvrir les bosquets du sublime jardin ;

Je croyais voir, au cœur de son troupeau de saintes,

De ses enfants vêtus de lis et d'hyacinthes,

Et de ses beaux vieillards, la reine du haut lieu

Sous son long voile blanc et son grand manteau bleu,

Marie , aux pieds du Cbrist , dans sa pose modeste,

Relevant vers le ciel sa paupière céleste,

Et regardant son fils avec un triste amour,

Gomme craignant encor de le reperdre un jour.

Mais plus l'Esprit parlait , et plus sa face claire, Comme un ardent soleil au moment qu'il éclaire, S'allumait et prenait de nouvelles splendeurs. Ses deux yeux étoilaient en de saintes ardeurs, Puis son corps se levait, et, plus blanc que la neige, Vaguait sur le rocher comme un morceau de liége, Puis du bout de ses pieds il balayait le sol, Et, comme l'oiseau près de reprendre son vol, 11 se penchait au vent , et de ses chaudes ailes Faisait pleuvoir dans l'air des milliers d'étincelles.

On eût dit, à le voir dans ce balancement Qui L'entraînait toujours au fond du firmament,

Dans cette impatience à rejeter la pierre

Et planer tout à l'aise aux champs de la lumière,

Quelque pauvre exilé dès longtemps sans espoir

Qu'on rappelle au pays et qui va le revoir,

Qui, plein de l'air natal et le front tout en nage,

En hâte , jette là son bâton de voyage

Et se suspend aux bras de quelque figuier mûr,

Pour embrasser des yeux son chaume et son vieux mur.

Pour moi, je n'entendais que la sainte harmonie

Et les pieux concerts de la race bénie.

Il me semblait ouïr tous les chœurs du saint lieu,

Chantant dans leur accord : Hosanna, gloire à Dieu!

Et tous ces chants divins de la cour bienheureuse

M'arrivaient aussi doux qu'une voix amoureuse,

Et m'enivraient les sens comme un baume de fleurs ;

Et je disais tout haut, à travers mille pleurs :

Toi qui veux remonter à la voûte étornelle ,

Oh ! sans moi ne pars pas et prends-moi dans ton aile !

Et comme un faible enfant qui fait ses premiers pas, Je le priais des yeux, je lui tendais les bras; Mais tout à coup l'Esprit me parut un autre être. L'ange et ses blancs rayons venant à disparaître, A leur place je vis un archange hautain, Dont la face fumait comme un feu mal éteint. Je reconnus Satan... et ma peau devint rêche Comme celle d'un chien sortant de l'onde fraîche; Le frisson sur mes os la roula par trois fois, Et je me revêtis d'un grand signe de croix.

Puis je criai : Béni soit l'auteur de mon être!

Béni soit le Seigneur, qui m'a fait reconnaître

Et m'a fait voir à nu cet Esprit plein de fiel

Qui roula neuf grands jours des profondeurs du ciel !

O toi qui vas toujours rôdant sur notre terre, Toi , le premier auteur de l'antique adultère, Qui, regorgeant au ciel d'un orgueil infernal, Pour être au moins un dieu te fis le dieu du mal, Toi qui perdis enfin ma mère Eve la blonde , Toi par qui le péché se rua sur le monde,

Satan le foudroyé, tu n'auras pas ma main!

Va-t'en chercher ailleurs à mordre au genre humain !

Comme Job sur sa paille et raclant sa vermine,

Je veux l'ester toujours sous la crainte divine,

Je veux, le cœur entier à tes pièges ouvert,

Imiter le Seigneur tenté dans le désert.

Comme lui, d'un pied fort repoussant tes promesses,

Je ne veux pas , Satan , de toutes tes richesses ;

Esprit maudit , va-t'en , ailleurs tourne tes pas ;

Satan , il est écrit : « Tu ne tenteras pas ! »

Soudain je ne vis plus d'archange et de montagne, Et comme auparavant j'errais par la campagne; Mais je ne marchais plus soucieux et pensif, Le front bas, et traînant un pied lourd et tardif. Un vent tout embaumé me venait de la plaine, Je respirais en paix de toute mon haleine, J'allais, j'allais toujours d'un pas souple et joyeux, Foulant les belles fleurs et souriant aux cieux, Et, la face sereine, en mon ivresse folle, Je redisais cent fois, sur la sainte parole :

Bienheureux, bienheureux sont les pauvres d'esprit, Car la terre longtemps les porte et leur sourit! L'orgueil ne leur fait pas, des plaines de ce monde, Un champ semé d'envie et de haine profonde, Toutes 1rs nuits pour eux ont des sommes de fer, Leur pain quotidien n'a jamais rien d'amer,

LA TENTATION. l(>.r>

Enfin , pauvres qu'ils sont au dire de l'apôtre, Ils sont riches de joie en ce monde et dans l'autre : Sur la terre, ô mortels, envions bien leur sort! Trop souvent la pensée est l'enfer ou la mort.

Écrit en 1829. Publié en 1831.

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