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Tout le monde s'était précipité aux fènêtres d’abord, puis au dehors. Le grand chemin qui traverse le village était déjà plein d’ombres effarées, courant de-ci de-là, toutes se posant la même question, personne n’y pouvant répondre. Quelques voix éplorées disaient :
-— C’est !a fin du monde !
Paul, apparemment remis de son éblouissement, et Marie-Anne s'étaient accoudés à la barrière du petit parterre de fleurs donnant sur la route, tous deux silencieux et pensifs, tous deux ayant le vague pressentiment de se voir brusquement arrachés à leur beau rêve et mis tout à coup aux prises avec les plus tragiques réalités de la vie. Quelque chose leur disait de rassembler toutes leurs forces intimes pour franchir ensemble l’abîme qui allait s’entrouvrir sous leurs pieds. Leurs regards perdus semblaient interroger le tableau noir de l’île d’en face, lui demander le mot de l'énigme.
Soudain, du sein de ce lugubre massif qu’ils contemplaient en silence, ils virent surgir une lointaine lueur rouge-sang, aussitôt suivie du même tonnerre que tout à l'heure. En moins
COUP DE TONNERRE 37 me de temps qu’on ne peut le dire, un fulgurant météore parut sortir du même point de l'horizon, traverser l’espace en miaulant, décrivant dans les airs une vertigineuse trajectoire pour al'er s’abattre avec fracas sur le promontoire de Québec, dont le dos d’éléphant piqué de scintillantes lumières se dessinait au loin en surplomb sur le fleuve.
Marie-Anne n’avait Pas peur ; elle se sentait brave près de son fiancé. Elle lui demanda machinalement, comme en rêve :
— Qu'est-ce que tu penses de tout cela, mon ami ?
—Je songe, répondit-il, que c’est peut-être là le grand secret que le Prussien t’aurait révélé si tu ne devais pas devenir ma femme.
Comme pour répondre à sa pensée, une troisième explosion ébranla l'air, accompagnée des mêmes phénomènes.
Tout à coup quelqu'un cria dans la foule :
— Québec est en feu L |
Effectivement, la haute silhouette du Gilbraltar canadien n’était plus illuminée que par les fauves lueurs de ce qui semblait à cette dis-
tance une véritable conflagration. Son ‘étincelant éclairage électrique venait de s’éteindre instantanément. Ce devait être un désastre.
— Mon journal | pensa tout à coup Paul.
Au même moment, monsieur le notaire s’écriait :
— Ma maison ! ma femme ! mes enfants ! mes minutes !
Il n’y avait plus à songer au contrat. Le père Meunier offrit aux deux citadins de les faire conduirè à la ville,
— Vite ! dit-il à l’aîné de ses garçons. Chauffe l'auto !—Car en ce temps-là, il y avait peu d’habitants à l’aise qui n’eussent leur voiture à gazoline.
Quelques instants après, Paul embrassait sa fiancée et filait à grande vitesse, en compagnie du notaire, sur le macadam poudreux de la Côte de Beau Pré.