HUE
— Monsieur Biebenheim, permettez-moi de vous présenter mon fiancé, M. Paul Belmont.
L’étranger réprima vite un léger mouvement de surprise et de dépit ; sans tendre la main, il salua gauchement, et tout ce qu’il put tirer de son larynx enroué de nature fut cette formule froidement polie, dite avec ce bizarre accent tudesque qui sonne si drôlement aux oreilles canadiennes :
— Che fous zouhaite peaucoup te ponheur !
Il ne s'attarda pas longtemps. Il était simplement venu en passant pour dire bonsoir.
Ceux qui avaient assisté à cette petite scène se rappelaient qu’au moment de prendre congé il avait demandé à quand la noce, après quoi il avait murmuré cette phrase énigmatique :
— C’est dommache que fous ne m’ayez pas préfenu plus tôt, ch’aurais peut-être eu un pedit gonzeil à fous tonner...
— Donnez toujours, lui avait-on dit en riant.
— Non ! avait-il repris d’un ton de sphinx, en fusillant Paul de ses petits yeux gris. Maintenant il est trop tard. Trop tard !... Et il était parti dans la nuit.
COUP DE TONNERRE 33 a — — Voilà un drôle de pistolet, s’était alors écrié Paul. Avez-vous vu comme il m’a regardé, cet oiseau de Mauvais augure ? J’en ai eu presque . froid dans le dos. Il y avait des reflets d’acier dans ces yeux-là. Il m’a semblé voir luire mille baïonnettes !
C’est la réminiscence de ce petit incident en Apparence insignifiant qui avait, on se le rappelle, causé quelque malaise pendant le repas des fiançailles, lorsqu'un des convives avait jeté le nom de Biebenheim dans la conversation.
Malaise Passager du reste, car le festin se termina gaiement, après quoi on Passa dans la “ grand’ chambre ”, qui est le salon chez nos bons habitants.
Comme la nuit arrive vite, Marie-Anne, qui est encore la fille de la Maison, allume la lampe suspendue au centre de la pièce, Capuchonnée de son abat-jour Ouge-vif et frangée de clinquants qui tintillent comme des elochettez.
Cette lumière douce éclaire en rond une scène hors de l'ordinaire.
La compagnie devenue tout à Coup silencieuse, Presque solennelle, fait cercle dans la demi-
ombre du pourtour de la salle. Tous les regards, toute l'attention se concentrent sur un point unique : juste sous la lampe, en pleine lumière, sur le tapis vert de la table à cartes de la famille, un grand buvard immaculé, avec plume et encrier ; devant la table, un fauteuil... vide.
C’est le papa qui rompt le silence. Très grave, l'œil quelque peu embrumé, il se tourne vers son voisin et dit :
L 2] — Monsieur le notaire, nous sommes prêts.
L'interpellé se lève avec dignité, s'approche de la table, salue la compagnie à la ronde, tire de sa poche un pli dont l’endos est bariolé de belle écriture moulée, soulignée de grands traits à l'encre rouge, le déploie et l’étale avec soin sur le buvard rose, et s’asseoit. Puis, s'étant mouché et dérouillé le larynx, il déclame d’une voix claire :
‘ Pardevant maître Jean Prudhomme, notaire public ”...
On n’entendit pas la suite...
Belmont, peut-être pour concentrer sa pensée sur quelque chose de moins prosaïque que la fastidieuse lecture d’un grimoire notarial, plus
re —
probablement aussi Pour respirer quelques bouffées d'air pur, s'était planté devant une des croisées ouvertes du côté de l'eau ; il regardait au loin, comme en rêve. Tout à coup il ressentit dans ses yeux comme l’éblouissante brûlure d’un éclair aveuglant » Poussant un cri sourd, il s'affalait sur le plancher comme une masse au moment où le solennel notaire ouvrait la bouche. On s’empressa autour de lui