PATIENCE VAUT MIEUX QUE VIOLENCE
(A communiquer aux amis)
Bonnes nouvelles: hors de Québec, les brigands ont raté leur affaire.
Ottawa arme. Levée en masse. Le secours s'en vient. A bientôt la délivrance.
En attendant, toujours même consigne: calme et sang-froid. Eviter toute altercation. Dédaigner toute provocation. Laisser dire et faire, et se taire.
Jusqu'à nouvel ordre, chacun fera bien de regarder tous les matins après 5 heures sous le paillasson de sa porte, ou sous son perron, ou dans sa boîte aux lettres. On y trouvera peutêtre quelque petit billet dactylographié, insignifiant pour ceux qui n'en auraient pas la clef.
Ainsi : "Pleine lune demain" annoncera l'arrivée prochaine de l'armée de secours.
" Marée haute à — heure " donnera le signal de l'assaut et des précautions à prendre avant l'heure indiquée pour mettre femmes et enfants en sûreté.
S'il y a bataille que que part et que nos troupes aient le dessus; on vous écrira simplement: Gretchen est bien malade. ®
Communiquez verbalement ces signes de convention aux amis.
Q Style des dépêches échangées entre les conspirateurs germano-américains et Berlin en 1915 par leur télégraphe sans fil à Sayville. Voir, au sujet du vocabulaire conventionnel du service d'espionnage, le curieux livre publié à Philadelphie en 1915 : My adventures as a spy, par Sir Robert Baden-Powell, fondateur du mouvement des boy-scouts.
On espère pouvoir indiquer dans une autre note de quel côté la population devra se porter au-devant de ses sauveurs.
Les Vigilants
Il nous semble voir le bon bourgeois tourner et retourner, lire et relire ce mystérieux avis. Il se met à réfléchir:
" Communiquer aux amis ! " murmure-t-il. Si on ne dirait pas l'un de ces petits billets que M. Belmont a l'habitude de me faire tenir en secret à la veille des élections ? Je parierais que c'est encore lui !
Evidemment, ce brave homme est l'un de ces agents d'organisation électorale que les partis politiques au Canada ont soin d'aposter dans chaque quartier de ville, comme dans chaque village et chaque concession en province.
Par l'intermédiaire de ces chefs de file, partisans dévoués pour la plupart par amour " pour la cause " ou par goût pour les émotions de la lutte, sans la moindre ambition de récompense pour eux-mêmes, la direction du parti se tient en contact constant avec les masses, certaine que par ce canal ses ordres feront beaucoup de
chemin en peu de temps sans avoir l'air d'être impératifs.
Belmont avait choisi le bon moyen, et comme son confrère en avait fait autant pour le public anglais, tous deux avaient raison d'espérer contenir la population dans une attitude calme et digne. L'essentiel était de gagner du temps.
Leur second mouvement, au sortir de l'imprimerie, avait été de se rendre au Parlement, où le cabinet siégeait en permanence depuis la veille. Les ministres, on le comprend, délibéraient sur l'attitude qu'ils auraient à prendre dans leur entrevue du lendemain avec le gouverneur militaire.
Les excellentes nouvelles que leur apportaient les deux journalistes tranchèrent du coup la difficulté. Il n'y avait qu'une chose à faire: gagner du temps; qu'un parti à prendre: les ministres iraient se constituer prisonniers en attendant, diraient-ils, la confirmation officielle du succès allemand dont s'était vanté le commandant. En effet, Ottawa une fois aux mains de l'ennemi, leur mandat cessait, ils redevenaient simples citoyens et subiraient leur sort comme des hommes.
Dans l'intervalle, Belmont et son camarade retourneraient de nuit aux nouvelles, par leur chemn dérobé, cette fois porteurs d'une dépêche chiffrée des ministres aux autorités fédérales, indiquant à l'armée de délivrance la route à suivre pour reprendre Québec par surprise et rendre ainsi à l'ennemi la monnaie de sa pièce.
Pendant ce temps-là, que faisait celui-ci? A en juger par les allures plus abandonnées, pour ne pas dire moins brutales, des patrouilles qui parcouraient la ville en tous sens, et des soldats qui fumaient placidement leur longue pipe de porcelaine à la porte des corps de garde, et qui s'étaient mis en chemise à cause de la chaleur, on eût dit un certain relâchement de discipline.
De fait, les gens de la troupe commençaient à se dire entre eux que la population était déjà gagnée au nouveau régime; aussi se donnaientils des airs de paternelle bonhomie. Ceux qui parlaient l'anglais ou baragouinaient le français daignaient s'arrêter pour faire un bout de jasette avec les passants; d'autres allaient jusqu'à payer en monnaie sonnante une partie des marchandises dont ils se servaient largement dans les magasins.
La veille, sur un ordre du commandant, des détachements avaient fait le tour de tous les établissements où Ton vendait des armes à feu, histoire, disaient-ils, de désarmer la population. Tout ce qui pouvait porter ce nom, jusqu'à la moindre carabine Flobert chère aux bambins de douze ans, et beaucoup d'autres accessoires par dessus le marché, avait été confisqué et transporté dans les magasins de la citadelle.
Tout cela s'était accompli sans trop de bruit ni de rouspétance.
Enfin, sauf quelques espiègleries que se permettaient les gamins de la rue au passage de quelque kamar'ad trop ventripotent — plaisanterie que la victime prenait généralement du bon côté — tout s'était bien passé.
On ne saurait dire que la même quiétude régnait dans les hautes sphères de la petite armée d'occupation. A la mine de plus en plus rogomme du commandant en chef, les gens de son entourage voyaient bien, sans en connaître la cause, qu'il n'avait pas l'esprit tranquille. C'est qu'il avait eu beau dépêcher émissaire sur émissaire par le sud du fleuve pour savoir ce qui se
passait dans le reste du pays, chacun rentrait avec des renseignements vagues, souvent contradictoires, qui ne lui disaient rien de bon.
C'est alors qu'il songea, pour faire diversion à ses noires idées, à ordonner qu'on lui amenât le maire de la ville et les principaux échevins; dans le trouble de ses esprits, il avait presque oublié que ces personnages étaient toujours gardés à vue dans leurs demeures depuis l'avantveille.
Son Honneur le maire ne se fit pas prier; il coiffa son plus beau huit-reflets, passa à son cou le grand collier d'argent insigne de ses fonctions, sauta dans son automobile et se trouva bientôt dans l'antichambre du grand hôtel, en compagnie de quatre ou cinq de ses collègues.
Le premier mot du commandant lorsqu'il fut introduit en sa présence fut pour ordonner qu'on lui enlevât son collier de maire. ®
— Je n'en ferai rien, dit fièrement celui-ci
® Exactement ce qui fut fait au bourgmestre de Bruxelles lors de l'entrée des troupes allemandes en 1914 ; avant d'entrer en pourparlers avec lui, on lui fit enlever son écharpe, sauf à la lui rendre quelques instants après.
comme on allait porter la main sur lui, avant de savoir si je suis encore, oui ou non, le premier magistrat de cette ville. C'est le maire que vous avez emprisonné chez lui; c'est lui que vous avez mandé ici. Je ne remettrai cet insigne qu'aux citoyens dont je suis l'élu et le protecteur. Ce peuple, vous l'avez vu, est ami de l'ordre et des lois; il restera tel aussi longtemps qu'on respectera ses droits et sa dignité, droits et dignité dont je suis à ses yeux le représentant. Tant qu'il verra en moi le détenteur de l'autorité, je puis vous garantir le maintien du bon ordre. Ce que j'attends de vous, c'est que, conformément aux lois de la guerre, vous ne porterez atteinte " ni à l'honneur des familles, ni à la vie des citoyens, ni à la propriété privée, ni aux convictions religieuses, ni au libre exercice des cultes ". ® Qu'attendez-vous de moi?
Après son escarmouche de la veille avec les avocats, le commandant n'était pas d'humeur à parlementer, encore moins à soutenir une dispute publique sur les lois de la guerre ou de la paix.
© Les mots entre guillemets sont presque textuellement tirés de la proclamation de l'héroïque bourgmestre de Bruxelles, M. Adolphe Max, en date du 19 août
Il laissa le collier tranquille, se contentant de dicter la convention suivante :
Respect des habitants et des propriétés publiques et privées;
Direction, non soumise au contrôle militaire, des affaires publiques par l'administration municipale.
En échange de quoi, imposition de guerre au montant de deux cent mille piastres à être versée le jour même par l'autorité municipale.
En vain le maire tenta-t-il de faire comprendre au dictateur que le chiffre de la rançon était trop élevé, qu'il lui fallait un plus long délai pour trouver les fonds. Peines perdues; toute discussion fut inutile.
Au sortir de l'entrevue, le maire dit aux citoyens qui l'attendaient anxieusement sur la Place, assez haut pour être entendu des officiers de l'état-major:
— C'est un cas de force majeure. Mon devoir est de vous conseiller d'obéir, " en attendant l'heure de la réparation ". Ecoutez la voix de votre maire, " maintenez-lui votre confiance, il ne la trahira pas ! " ®
© Textuellement le langage du bourgmestre de Bruxelles, août 1914.
Comme on allait crier: Hourra pour monsieur le maire ! — il les arrêta en disant à mi-voix:
— Pas de manifestation maintenant ! Demain peut-être !
Nous avions oublié de dire que pendant qu'il était dans l'antichambre du Château, attendant les ordres du général, quelqu'un lui avait glissé dans l'oreille, de la part du premier ministre, les dernières nouvelles d'Ottawa !
PREMIERES ETINCELLES
Le lendemain était un dimanche, mais un dimanche triste. Dans la nuit, il s'était produit une de ces soudaines sautes de vent de l'Ouest à l'Est, assez fréquentes dans la canicule canadienne, qui font remonter du fond de l'énorme bouteille que figure le Saint-Laurent sur la carte les éternels bancs de brume du golfe, et en quelques heures les refoulent en masses pressées dans l'étroit goulot où est situé Québec. Il en résulte qu'à certains jours de la belle saison on croirait que l'automne se trompe de date.
C'était une de ces journées maussades qui se préparait. Ce matin-là, le commandant intérimaire de la place se leva en humeur massacrante. Ses pensées étaient couleur du temps, brumaire, ventôse, pluviôse.
Les nouvelles que lui apportaient les officiers
de service n'étaient pas non plus de nature à
l'égayer. Si la ville était toujours paisible, il
n'en était pas de même du pays circon voisin.
On y remarquait depuis la veille des allées et
venues suspectes d'un village et d'un comté à l'autre.
La vérité est que le peuple des campagnes environnantes commençait à en savoir plus long que la ville sur les derniers événements, bien qu'il fût également sans télégraphe, sans téléphone, sans chemins de fer, sans gazettes. Ce qui surexcitait surtout les esprits, c'était de sourdes rumeurs d'appel sous les armes, de levée en masse de tous les hommes en état de porter un fusil.
Von Goelinger se dit qu'il fallait voir à cela, ce qui en allemand veut dire jeter l'épouvante dans le pays. Des détachements furent aussitôt expédiés dans diverses directions autour de la ville.
Biebenheim solicita et obtint l'honneur de commander la patrouille de la Côte de Beau Pré, dont il connaissait tous les coins comme le creux de sa main. Il lui tardait d'aller étaler son uniforme et sa puissance aux yeux d'une population qui, sans lui avoir été ouvertement antipathique, l'avait dédaigneusement baptisé le Prussien.
Il avait bien des comptes à régler de ce côté-là, et en disant cela, sa pensée se reportait machinalement à cette sotte de Marie-Anne, qui avait eu le mauvais goût de préférer un petit journaliste de rien du tout à un particulier de sa taille, appartenant à une race supérieure. Il s'était laissé dire que les ingénues, en Canada comme en bien d'autres pays du reste, ont un faible très fort pour le militaire; aussi se promettait-il de se payer un petit triomphe, si éphémère qu'il fût.
A la tête d'une trentaine de cavaliers qui se donnaient de faux airs de uhlans, il se lança au grand galop sur la route poudreuse qui lui était familière, s'arrêtant pour un instant dans chaque village, le temps de signifier au maire de l'endroit l'ordre de se tenir à sa disposition lorsqu'il repasserait.
Cette chevauchée échevelée, à travers un nuage de poussière, la vue de tous ces grands sabres battant au flanc des chevaux, de ces crinières hérissées en coup de vent, de ces naseaux fumants, de ces uniformes inconnus, il y avait certes dans tout cela de quoi produire quelque émoi parmi cette paisible population, plus ha-
bituée à la grande vitesse des automobiles de promenade qu'à des charges de cavalerie.
Lorsque Biebenheim et sa bande arrivèrent au village où il désirait plus particulièrement stationner, le sanctus de la grand'messe venait de sonner, et par les fenêtres entrouvertes on pouvait voir les ménagères récitait leur dizaine de chapelet sur une chaise de paille comme prie- Dieu, pendant que le chat somnolait dans un coin et que la soupe mijotait sur le fourneau.
Le Prussien fit ranger l'escadron sur la place en face de l'église. La fringante entrée en scène de toute cette cavalcade inattendue causa un certain trouble parmi les rustauds percherons et les pouliches de ferme attelés aux voitures de famille et attendant patiemment, la tête basse, qu'on vînt, la messe finie, les détacher de leur rangée de poteaux pour regagner le logis et l'écurie. Il y eut des hennissements de part et d'autre.
Ce tapage fit apparaître sur le perron de l'église quelques-uns des gars qui entendent la messe le plus près possible des portes afin d'être les premiers à filer dehors. Pour eux, Vite missa est veut dire : vite, rallumons la pipe !
Biebenheim fit signe à l'un de ces curieux de s'approcher et lui ordonna de dire au maire de réunir les paroissiens sur la place publique après la grand'messe. Puis, laissant le commandement de la troupe à un sous-officier, il se dirigea à pied vers l'habitation de la famille Meunier.
A sa grande surprise, personne ne répondit à ses coups de marteau. La porte donnant sur la rue était fermée à clef. Comme il savait que dans nos confiantes campagnes l'entrée familière donnant sur l'arrière-cour est rarement close, il fit le tour de la maison et en effet put facilement pénétrer à l'intérieur. Mais il eut beau appeler, taper du pied, personne. Maison vide.
Il alla s'asseoir près d'une table pour réfléchir. Sur cette table, à côté de la pipe et du sac à tabac du père Meunier, un petit carré de papier déplié attira son attention. Machinalement, il y jeta les yeux. C'était l'avertissement que Paul Belmont avait envoyé à son futur beaupère le soir du bombardement, lui recommandant si solennellement d'éloigner les femmes parce que, disait le billet, un grand malheur se préparait. Il comprit qu'il avait été devancé
et que, s'il était en quête de succès auprès des dames, il lui faudrait chercher ailleurs. Il sortit plus vite qu'il n'était entré.
Cette déception n'était pas faite pour lui remettre l'humeur. Aussi, lorsqu'il eut rejoint ses hommes, ce fut d'un ton bref et pas commode du tout qu'il leur commanda de remonter en selle et de dégainer.
Devant cette rangée d'hommes et de bêtes, hérissée de casques pointus et de sabres au clair, menaçante dans son immobilité, la foule villageoise, hommes, femmes et enfants, qui venait de sortir de l'église, se tenait muette, comme figée d'étonnement, à une distance tout à fait respectueuse. Biehenheim parut satisfait de l'effet produit. Il appela:
— Monsieur le maire !
Un des spectateurs s'avança en disant:
— C'est moi.
— Pien, fous allez tonner ortre à fos atministrés te fenir téposer ici tous les fusils qu'il y a dans la paroisse.
Un long murmure courut dans la foule.
Quelqu'un avait reconnu Biebenheim et s'était écrié: "C'est le Prussien !"
Celui-ci reprit:
— Ce n'est pas tout. Monsieur le maire va nous suifre à Québec, comme carant de fotre ponne contuite. Fous savez sans toute que le Canata a chanché de maître. Il y a, paraît-il, parmi fous tes chens qui fous incitent à la résistance au noufel ortre de chose. Che fous afertis qu'au premier acte te révolte, les coupaples seront poursuivis sans pitié, et leurs piens confisqués.
Il y avait dans ce village comme dans beaucoup d'autres un personnage dont la langue était si bien pendue qu'on l'avait surnommé " l'avocat de la paroisse ". Ses amis dans la foule le poussaient de l'avant, convaincus dans leur naïveté qu'avec des " bonnes raisons " on ferait fléchir le sévère officier. Prenant son air bonasse et engageant des grandes occasions, le brave homme s'approcha de Biebenheim et prit la parole:
— 'Coûtez donc, m'sieu le colonel. . .
— Pas colonel. . . lieutenant, dit sèchement le Prussien.
— Ah ! . . . Eh ben, m'sieu le capitaine, comprenez, nous autres, on est des bons vieux Canayens, de père en fils; on est dans le pays, su' nos terres, depu' deux cent cinquante ans. Vous pouvez voir nos titres au bureau d'enregistrement. Moé pour un, j'ai le numéro 201 du cadastre, qui me vient de mon grand grandpère. Pour lors, vous n'êtes pas pour nous déranger, est-ce pas ?
Biebenheim eut un petit rire méchant. Tapant sur l'épaule du beau parleur, il répondit:
— Cela tépend . . . Fos titres, fotre catastre, nous ne connaissons pas ça. Sachez que tout ce qu'il y a tans le pays, fos terres, fos maisons, tout est entre nos mains.
— Mais, m'sieu, se récrie l'autre, si vous me dépossédez, qu'est-ce que je deviendrai, moé?
— Fous, dit Biebenheim en le toisant curieusement des pieds à la tête, fous êtes pien pâti, fous ferez un peau soltat.
— Et ma femme ! mes filles ! gémit l'avocat du village, en reculant épouvanté.
— Oh ! reprend le Prussien avec un petit accent canaille, les femmes, les filles, nous en aurons pien soin, soyez tranquille !
Et, comme là-dessus .tout l'escadron grogna un ricanement dont tout le monde comprit la sinistre signification, l'orateur du village n'en voulut pas entendre davantage; il se perdit dans la déroute générale, car les femmes, prises d'une terreur soudaine, fuyaient dans toutes les directions, entraînant leurs hommes et leurs enfants.
— Maintenant, cria Biebenheim sur le ton du commandement, te l'afoine pour nos chefaux, à tîner pour mes hommes ! Troit de conquête...
Le curé avait assisté à cette scène du seuil de son presbytère. Plusieurs des notables allèrent lui demander conseil.
— Voici, répondit-il, comment je comprends votre devoir de conscience en face du Pouvoir qui a envahi notre sol et occupe cette partie du pays. Ce Pouvoir n'est pas une autorité légitime; dès lors, dans l'intime de votre âme, vous ne lui devez ni estime, ni attachement, ni obéissance. Occupation n'est point conquête. L'occupant gouverne de fait, non de droit. Devant
ce fait de force majeure, notre devoir est de respecter les règlements qu'on nous impose, pourvu qu'ils ne portent atteinte ni à la liberté de nos consciences chrétiennes, ni à notre dignité patriotique. ®
— Mais, m'sieu le curé, dirent quelques-uns, ils parlent de s'emparer de nos biens, ils veulent disposer de force de ce qui nous appartient, se servir chez nous comme s'ils étaient chez eux. Ces gens-là, c'est pas du monde !
— Que voulez-vous, mes amis ? C'est comme ça qu'ils font la guerre en Europe. Quand ils entrent en pays conquis, ils s'emparent de la personne des principaux citoyens comme ils ont fait de notre maire; ce sera peut-être bientôt mon tour, à moi aussi, car les Prussiens ont un faible pour les curés. Ils appellent cela prendre des otages, Naturellement, ce procédé révolte les amis des otages, cause de l'agitation. Alors, sous le premier prétexte venu, un prétendu coup de fusil, une altercation quelconque, ils commencent par fusiller les cautions; puis ils aban-
© Extrait presque textuel de la lettre pastorale de Son Em. le cardinal Mercier, 1er janvier 1915.
donnent leurs hordes à leurs instincts brutaux. Le pillage, voyez-vous, ils ont cela dans le sang. Latrocinia nullam habent infamiam : c'est Jules César qui a dit cela de leurs ancêtres les Germains, et au bout de près de deux mille ans, il se trouve que c'est encore vrai. Ce sont encore des barbares; ils s'en vantent eux-mêmes. ® Non seulement piller, mais mettre le feu à des villes entières, non seulement voler, mais violer, assassiner, martyriser les non-combattants sans défense, c'est un jeu pour eux. C'est ce qu'ils appellent faire la guerre. © Ce qu'ils font làbas, pourquoi ne le feraient-ils pas ici? Donc, mettez-vous bien en tête, mes amis, que vous feriez leur jeu en résistant, en faisant même semblant de les provoquer. Patientez, endurez, ayez confiance en Dieu ! Il ne vous abandonnera pas !
© Le général Von Disfurth dans le Tag de Berlin : " Tout ce que feront nos soldats pour faire du mal
à l'ennemi sera bien fait et est justifié d'avance. . .
Mars est le maître de l'heure, non Apollon. . . On nous
traite de barbares. Nous en rions."
© Le Post de Berlin du 20 décembre 1914 émettait cette monstrueuse théorie :
" Faire la guerre humainement, c'est en vérité la faire cruellement, car une guerre humaine dure plus longtemps et exige de plus grands sacrifices,"
La journée ne se passa pas partout aussi paisiblement que dans la région où Biebenheim s'était contenté, à vrai dire, d'opérer une levée de maires et d'automobiles, et de faire boire et manger ses hommes aux dépens des habitants.
Les patrouilles dirigées à l'ouest de la ville poussèrent jusqu'à des villages où était affiché le décret du gouvernement canadien ordonnant la levée en masse.
Le premier - mouvement de la population en certains endroits avait été de s'opposer carrément à l'enrôlement. Qu'avons-nous à faire, disait-on, à ces chicanes de la vieille Europe? Avant d'être à l'Angleterre, nous avons appartenu à la France; aujourd'hui c'est un autre maître qui se présente. Change pour change. C'est à l'Angleterre, non à nous autres, qu'en veut l'Allemagne. Mordu d'un chien ou d'une chienne, c'est toujours bête à quatre pattes. Pourvu qu'on nous laisse vivre tranquilles sur nos terres, peu importe qui nous gouverne . . .
Il y en avait même qui ajoutaient: Après tout, nous serions peut-être aussi bien sous le régime allemand !. . .
Il eût été inutile de discuter avec ces esprits sans horizon, ces égoïstes myopes incapables de voir plus loin que les bornes de leur champ d'avoine. Ces natures-là sont mûres pour l'esclavage. Heureusement, ceux qui tenaient ce langage d'ilotes n'étaient qu'une infime minorité. Leurs lâches murmures furent bientôt étouffés par des voix éloquentes.
Ce même dimanche, dans un des villages les plus éloignés qu'allaient visiter les patrouilles lancées de Québec, le curé de l'endroit laissa tomber de la chaire, au prône, des paroles qui créèrent une sensation indescriptible.
" Mes chers frères, dit-il en substance, vous êtes l'un des peuples les plus heureux de la terre. Vous ne semblez pas vous en rendre compte, s'il faut en juger par vos doléances journalières. Vous vous plaignez des taxes: taxes fédérales, taxes provinciales, taxes municipales, taxes scolaires, contributions pour le maintien des asiles d'aliénés, pour l'administration de la justice,
répartitions d'église, la dîme du curé, et que sais-je encore ? Mais, dites-moi, avez-vous jamais songé qu'il existe une autre taxe, bien plus dure, que vous n'avez jamais encore été appelés à payer ? . . . Vous me regardez avec étonnement; vous vous demandez peut-être si je suis dans mon bon sens. Eh bien, oui, j'affirme que vous avez été jusqu'ici exemptés d'un impôt que bien d'autres nations versent généreusement. Pourquoi y échapperiez-vous plutôt que d'autres de vos semblables ? Qu'avez-vous donc exceptionnellement mérité du ciel pour qu'il vous épargne ce qui est le lot du reste de l'humanité ? Mes frères, cette taxe que vous n'avez jamais payée, êtes-vous aujourd'hui prêts à la verser? Je vais vous la nommer: c'est l'impôt du sang! " ®
Et il s'arrêta comme s'il attendait une réponse.
Dire que ces quelques phrases, énoncées avec cette simplicité qui va droit au cœur, remuèrent profondément l'auditoire, serait banal.
Des sanglots étouffés rompirent le silence de
Q Ce sermon a été prononcé un dimanche de janvier 1916, pendant la campagne de recrutement, par le curé d'une paroisse du bas du fleuve.
mort qui suivit les derniers mots du prédicateur. Quelques femmes faillirent se trouver mal. Les vieillards sentirent bouillonner dans leurs veines un flot oublié de jeunesse. Les jeunes hommes auxquels s'adressait plus particulièrement cet appel d'en haut pâlirent un peu, mais redressèrent fièrement la tête, regardant droit devant eux, comme si une vision céleste leur apparaissait, sanglante peut-être, mais brillante, pour la première fois de leur vie.
Une autre apparition non moins inattendue les guettait au sortir de l'église.
Une demi-douzaine d'autos chargés d'une vingtaine de militaires casqués et armés venaient de déboucher avec fracas sur la place publique et s'était rangée à une certaine distance en face de l'église. Le chef apparent de la bande avait lui aussi appelé " Monsieur le maire ", à qui il avait dit d'un ton péremptoire:
— Vous allez d'abord ordonner à votre monde de venir déposer entre nos mains toutes les armes à feu qu'il possède.
— Qu'est-ce qu'il y a ?.. . Qu'est-ce qu'il dit,
celui-là? se demandaient les habitants les uns aux autres.
— C'est un officier venu de Québec qui veut voir nos fusils, répondit un jeune, sans la moindre intention de malice.
— Les fusils ? . . . Ah ! oui, les fusils ! firent plusieurs voix avec un curieux accent. Eh bien, allons les chercher.
Et là-dessus, une cinquantaine de ces joyeux garçons partaient en courant dans la grand'rue du village, où il se trouvait quelques-uns de ces établissements de commerce portant pour enseigne: " Magasin général ", c'est à-dire munitionnés d'à peu près tout ce qui peut trouver acheteur à la campagne, depuis le " chapeau garni " jusqu'à la casserole de cuisine.
Le gros de la foule des paroissiens était resté sur la place, resserrant de plus en plus le cercle qui entourait le maire et l'officier, lesquels continuaient à parlementer.
La discussion s'échauffait, car le maire affectait de ne rien comprendre à ce que l'autre exigeait impérieusement de lui. Aller à Québec ? . . . Pourquoi faire ? . . . Il n'irait certaine-
ment pas, surtout avec une escorte de soldats, comme un malfaiteur . . . Nous autres au Canada, on n'est point accoutumé à ces manières-là. . . Pourquoi vouloir l'emmener de force ? il n'a rien fait de mal ... Si le général Malbrough s'en va-t-en guerre — qu'il s'appelle comme il voudra — a affaire à la municipalité, qu'il vienne, on se parlera. . . Et patati, et patata !
L'étranger, abasourdi de cette grêle d'objections, a beau élever la voix d'un ton chaque fois qu'il peut placer un mot, rien n'y fait.
Il en est presque venu aux menaces, porte de temps à autre la main droite à la garde de son sabre, fait mine de vouloir appeler ses gens ; mais au moins dix rangées de têtes curieuses, plus haute que la sienne, lui barrent la vue de tous côtés. Ses hommes suivent cette scène de loin, sans oser bouger, retenus par la discipline qui les tient isolés autour de leurs automobiles.
Soudain, un grand cri part de la rue voisine :
— Les v'ià, les fusils !
Et au même moment, toute une bande de jeunesses débouche sur la place en brandissant des carabines Winchester, des fusils de chasse
ordinaires, de vieux mousquets à pierre, des pistolets de tous calibres, tout ce qu'on a pu ramasser dans les magasins ou dans les maisons d'alentour.
En moins de temps qu'on ne peut le dire, ces francs-tireurs improvisés braquent leurs armes sur le groupe des automobilistes, qui reçoivent une pluie de balles et de plomb à canard avant même d'avoir pu épauler leurs carabines. Une dizaine au moins ont été touchés et roulent dans la poussière; les autres sautent en voiture et ne songent qu'à fuir. Aussitôt leurs machines embrayées, ils filent à toute vitesse dans la direction d'où ils sont venus, sans demander leur
reste, sans même ramasser leurs morts et blessés.
Leur commandant, resté seul, toujours cerné par la foule, n'a pu faire un mouvement; on lui arrache son épée, ainsi que le pistolet qu'il porte à la ceinture. Désarmé, il se sent à la merci d'une populace enragée, il pense sa dernière heure venue. Pas du tout; on se contente de le serrer de près, de gêner ses mouvements comme dans un étau.
Le curé, qui a entendu la fusillade, se précipite au-devant du groupe des francs-tireurs.
— Malheureux! leur crie-t-il d'un ton de sévère reproche, pourquoi avez-vous fait cela ?
L'un d'eux, apparemment leur chef improvisé, lui répond sur le même ton :
• — Et vous, m'sieu le Curé, pourquoi, ah ! pourquoi nous avez-vous parlé comme ça ?
L'abbé lève les yeux au ciel, mais reste muet.
Pendant que ces choses se passent, les femmes sont accourues elles aussi; il y a là, entre les automobiles restées sur place, des blessés, des mourants, des morts peut-être? Heureusement non; personne n'a été tué du coup. Quelquesuns des dix Allemands qui sont tombés n'en valent guère mieux, il est vrai.
Avec l'aide des bonnes sœurs du couvent voisin, les villageoises leur donnent les premiers soins en attendant l'arrivée du médecin de l'endroit, qu'on est allé quérir en toute hâte. On les transporte avec précaution dans les plus proches maisons; ceux qui n'ont pas perdu connaissance semblent ébahis d'être aussi bien traités.
AUX ABMES, CITOYENS ! 159
Leur capitaine lui-même, qui n'a pas un brin de mal sauf la perte de ses armes, est tout surpris de s'entendre dire par m'sieu le maire : " Venez dîner avec moi, en famille; on causera plus tranquillement."
Il comprit qu'il était prisonnier; mais le geôlier lui parut très gentil. Evidemment, il n'était pas habitué à ces manières-là.
Mais, le premier moment de surexcitation passé, il fallait songer au lendemain. Les étrangers qui avaient échappé aux coups de feu et qui avaient pris la poudre d'escampette allaient sûrement rapporter la tragédie aux quartiersgénéraux à Québec, et l'on devait s'attendre à de rudes représailles.
Comme les gens rassemblés sur le perron de l'église à l'heure des vêpres discutaient la situation, un train spécial arrivait de l'ouest avec un détachement de réguliers dont le commandant était chargé de procéder le jour même au recrutement prescrit par le décret ministériel.
L'enrôlement ! Chose curieuse, ce qui la veille aurait provoqué des scènes disgracieuses, une panique peut-être, fut à peu près généralement
accueilli par des marques de joie. D'abord, c'était un commencement de secours; et puis, bast ! il s'était passé tant de chose depuis quelques heures !
L'habitant canadien est l'être le plus pacifique du monde; il l'est au point de paraître le plus pantouflard des hommes de la terre.
Il a une sainte horreur de la guerre et de tout ce qui s'y rattache, pour l'excellente raison qu'il n'y a jamais passé. Lui parler de recrutement en temps ordinaire est assez pour le faire fuir au fond des bois.
Les Européens, les Français en particulier, qu'il a parfois rencontrés, et qui ont des trémolos dans la voix chaque fois qu'ils prononcent le mot Patrie, lui ont toujours paru tant soit peu ridicules. S'il avait comme nous entendu ce vieux patriote alsacien réfugié à Québec dont l'invariable discours chaque année, à la fête du 14 juillet, consiste à se lever très ému, à balbuier : " Messieurs, PAlsââce. . . PAlsââce ". . . . ! après quoi il éclate en sanglots et se rasseoit, le type qui fait le sujet de cette digression aurait certainement dit: " Le bonhomme est fou, et
ceux qui l'écoutent itou ". Pour lui, " verser son sang pour la défense du sol ", " mourir pour la Patrie ", sont de belles phrases à panache, comme on en entend à l'Auditorium, le délicieux grand théâtre de Québec. Rien de plus.
Mais mettez-le une bonne fois, comme il arrive en ce moment, aux prises avec les austères réalités de la guerre, qu'il se voie soudainement menacé dans ses biens, dans ses libertés, dans ses droits, oh ! alors, ce n'est plus le même homme. L'agneau se métamorphose instantanément en lion rugissant.
C'est pourquoi, cet après-midi-là, malgré le ciel gris et la pluie fine et froide qui en dégouttait, les abords de la salle publique, transformée en bureau d'enrôlement, étaient encombrés d'une foule bruyante, animée, vibrante d'enthousiasme. On assistait à l'appel de la première classe, celle des hommes de dix-huit à trente ans, non mariés ou veufs sans enfants. On remarquait avec une visible satisfaction que bien peu des inscrits n'avaient pas encore fait acte de présence.
Naturellement tous n'y allaient pas avec le même élan. Il y avait des hésitants, d'autres
résignés, quelques-uns entraînés par l'exemple, pour ne pas passer pour des lâches, peut-être poussés par quelque dépit ou peine d'amour.
— Ce n'est pas bien drôle tout de même, disait l'un des sortants qui tenait son certificat d'attestation dans sa main, d'aller tout bêtement exposer sa vie à l'âge où l'on y a à peine goûté !
— Bah ! dit un camarade, on ne meurt qu'une fois, et encore seulement quand son heure est arrivée. Quand la tienne sonnera, prends toutes les précautions que tu voudras, il faut bien que tu avales ta langue comme les autres, dans ton lit comme ailleurs. Mourir pour mourir, n'est-il pas cent fois mieux de tomber les armes à la main au champ d'honneur? Au moins on laisse un nom glorieux à sa famille.
— C'est pourtant vrai, je n'avais pas songé à ça, répondit l'autre.
Ce qui prouverait qu'un mauvais principe peut quelquefois servir une bonne cause. C'était peut-être la première fois que le fatalisme musulman venait au secours du gouvernement canadien. La recette est spécialement recommandée aux agents recruteurs de l'avenir.
Dans cette même journée du dimanche, la garnison allemande de Québec avait reçu du renfort. Quelques centaines de fantassins, grenadiers, artilleurs lui étaient arrivés par trains spéciaux sur les chemins de fer de la rive sud.
En même temps, le haut commendement recevait pour la première fois des nouvelles précises des autres corps d'invasion. Ces communiqués étaient loin d'être bien rassurants. Partout le long de la frontière de Québec et d'Ontario, les tentatives d'envahissement avaient plutôt misérablement échoué.
Plusieurs milliers de Canadiens-français de la Nouvelle-Angleterre avaient passé la frontière en contrebande pour venir prêter main-forte à leurs compatriotes.
Partout, la vigilance des autorités canadiennes avait assez bien réussi à déjouer des plans pourtant concertés avec une habileté infernale.
On avait fait en outre des perquisitions domi-
ciliaires aux différents groupes d'immigration allemande qui en ces dernières années s'étaient échelonnés au nord du Saint-Laurent et de l'Ottawa, d'après un ordre de gradation trop symétrique pour ne pas faire partie d'un vaste complot d'ensemble dont l'esprit dirigeant ne pouvait être ailleurs qu'à Berlin.
Ces recherches avaient amené de singulières découvertes: presque partout, il y avait toute une organisation de cercles mystérieux, espèces de sociétés secrètes quasi-anarchistes, en correspondance suivie avec des centres d'action établis ça et là, tant au Canada qu'aux Etats-Unis, souvent même munis d'appareils de télégraphie sans fil.
Au cœur même de la grande ville de Montréal, on venait de dénicher un poste très bien aménagé de radio-conducteurs capable de percevoir les ondes hertziennes de très loin; il avait encore tout récemment servi à échanger des signaux avec un poste correspondant de l'autre côté de la frontière américaine. ®
© En 1914, un citoyen en vue de Montréal, que nous désignerons seulement par l'initiale P..., en prenant possession de sa nouvelle habitation au fond
Cette organisation se ramifiait jusque dans les prairies de l'Ouest, jusqu'en Colombie Britannique même. ® On avait vu dans les journaux, il y a quelques années, que le Kaiser avait acheté pour son propre compte des milliers d'acres de terre sur la côte colombienne; or, on venait de découvrir dans ces mêmes parages une installation de radio-télégraphie qui devait servir à
d'une impasse adossée au mur d'enceinte du collège de . . . fut très intrigué d'y trouver les restes d'un appareil de marconigraphie installé sous les combles, il apprit que c'était un Allemand qui y avait habité avant lui. Ce dernier avait disparu après la déclaration de guerre ; on disait qu'il avait été mobilisé.
® L'incident suivant, raconté par M. B. . ., d'Edmonton (Alberta), peint bien l'état d'esprit dans lequel les meneurs de cette agitation souterraine entretiennent leurs affidés :
" Un jour de mai dernier (1915), ma femme, sans être vue, surprit sa cuisinière, une grosse Allemande, au téléphone en train de donner rendez-vous à une amie pour ce soir-là à leur cercle, pour célébrer, disaitelle, la grande victoire que l'Allemagne venait de remporter en coulant le Lusitania. Il y aura de la bière, ajouta-t-elle, et l'on s'amusera bien. A 5 h. 30, la cuisinière vint demander à Mme B. la permission de sortir après le dîner, pour visiter, disait-elle, une cousine bien malade. La permission fut vite accordée. "Pour vous donner plus de temps à soigner votre cousine, lui dit la maîtresse, vous allez faire vos malles sur-lechamp ; cela vous permettra d'aller ensuite vous réjouir à votre cercle du meurtre épouvantable que votre nation vient de commettre." Inutile d'ajouter que Gretchen ne se le fit pas dire deux fois."
guider les pirates allemands sur l'Océan Pacifique.
Bref, la mèche était éventée. Tout ce qu'il y avait de régiments réguliers et volontaires sur pied avait été mobilisé dès le premier jour, et le Ministère de la Milice et de la Défense organisait avec une activité fiévreuse l'armement et l'équipement des centaines de mille jeunes hommes qui venaient d'être appelés au service.
Heureusement, depuis plusieurs années, le Canada avait fait abondante provision de fusils et de munitions, grâce à son excellente organisation d'armurerie, de cartoucherie et de fonderie d'obus.' La perspective n'était donc pas précisément rose pour les sinistres agresseurs du Dominion.
Dans son somptueux cabinet de travail au Château, Von Goelinger était en train de déchiffrer les dépêches qui, tout en parlant d'échecs partiels, lui commandaient de tenir bon de son côté, lorsque son aide-de-camp vint lui apprendre qu'une des patrouilles envoyées dans le district avait été exterminée.
Nous avons déjà dit que chez le farouche
commandant le fond n'était pas méchant. Malgré l'état d'exaspération où devaient le pousser tant de mauvaises nouvelles reçues coup sur coup, dès qu'il fut seul il laissa échapper un gros soupir, tout en grommelant entre ses dents:
— Il va donc falloir passer aux instructions numéro deux !
Il n'est pas nécessaire d'avoir lu les ouvrages révélateurs du général Bernhardi pour savoir que dans le militarisme prussien tout est réglé comme papier de musique.
Dans cette rude discipline dont l'origine remonte à la canne du Gros Guillaume, lequel s'en servait habituellement pour fouailler les femmes même en pleine rue, les abréviations comptent, les nombres sont des hiéroglyphes gros de sens. Le lecteur a donc naturellement conclu que, puisqu'il fallait passer au " deux ", c'est que le " un " était épuisé, c'est-à-dire qu'il ne suffirait plus de désarmer les habitants et d'interner les notables à titre d'otages.
Quant aux mystérieuses instructions numéro deux, on n'allait pas tarder à voir en quoi elles consistaient.
Effectivement, à peine les nouveaux ordres étaient-ils distribués aux différents commandements de la garnison, qu'on y percevait les signes d'un grand branle-bas. Chevaux et automobiles étaient réquisitionnés par toute la ville, de même que force bidons de résine, de benzine et d'autres produits auxquels la science allemande ne cesse d'inventer toute sorte d'applications plus originales les unes que les autres.
Les gens matineux purent assister dès le petit jour au départ de nombreux détachements armés et munitionnés de toute façon, filant à toute vitesse à travers les grandes rues, pour se disperser ensuite en éventail sur les routes qui divergent de Québec vers le Nord, à l'Est et à l'Ouest.
Le plus formidable de ces corps expéditionnaires et le premier parti avait pour destination, on le pense bien, le village éloigné où les instructions numéro un avaient été canardées et mises en loque. Mais là non plus, on n'avait pas perdu son temps.
Le fil de fer barbelé est un article de commerce très en vogue dans nos campagnes, étant reconnu comme la meilleure protection contre le bétail
sauteur — les sauteux comme on dit par chez nous. Les marchands en font un gros débit, et en gardent toujours des stocks considérables.
Cette fois, on en avait tendu une triple rangée sur tout un côté du village, car on s'attendait à la très prochaine visite d'une sorte de bétail nouvellement importé dans le pays.
Le télégraphe avait aussi joué et la petite garnison de la place avait reçu du renfort durant la nuit. Plus que cela: les jeunes recrues de la veille, qui avaient si vaillamment, sinon reçu, au moins administré le baptême de feu, avaient organisé entre eux un petit militarisme de leur façon.
Ceux à qui il manquait encore un fusil avaient passé la nuit à la forge', où les faulx qu'ils apportaient se transformaient séance tenante en armes horribles à voir, par un simple changement à l'angulation de la douille. Ce primitif outil champêtre, d'instrument de paix et de travail devenait ainsi l'un des plus formidables outils de guerre, ressemblant à s'y méprendre à l'arme favorite des Polonais de 1793. Ceux qui la portaient cette fois s'étaient romanesquement baptisés les Faucheurs de la Mort . . .
Respectons la propriété littéraire. Le véritable parrain de ces jeunes Faucheurs, celui qui avait puisé dans ses souvenirs historiques l'inspiration de ce pittoresque cri de guerre, et qui se voyait déjà dans le rôle d'un Kosciusko ou d'un La Rochejacquelein à la tête d'un parti de héros paysans, était l'un de ces personnages dépareillés, pour ne pas dire types à part, qui ne passent peut-être qu'une fois tous les cent ans sur la terre. Celui-ci mérite que nous nous arrêtions un instant, en attendant que ses Faucheurs de la Mort croisent le fer avec les spadassins qu'ils guettent là-bas au coin d'une route.
Droit comme un I, fier comme un hidalgo, toujours soigneusement sanglé et boutonné presque jusqu'au cou dans son invariable frac noir dont les basques flottent mollement sur un pantalon à la hussarde, la gorge serrée dans une de ses larges cravates auxquelles il tient comme à sa barbiche à la Napoléon III, il est le portrait vivant du soldat du Second Empire.
En effet, le bouton cerclé de rouge qui orne le revers de son habit, la médaille militaire qu'il ne
manque jamais d'arborer dans les grandes circonstances, prouvent assez qu'il a un passé ! N'a-t-il pas fait la campagne du Mexique sous l'infortuné Maximilien d'Autriche, n'a-t-il pas même servi le drapeau de la " Frrrânce " en Algérie ? De ces héroïques souvenirs lui vient sans doute ce tragique sourire qui flotte éternellement sur ses lèvres.
Orateur fougueux, quand il prend la parole, que ce soit devant un rassemblement populaire ou dans une paisible salle de délibération, c'est toujours sa grande voix des batailles qui tonne. Il faut l'entendre alors, car il a une manière à lui de rouler les r à faire vibrer les vitres. Ses deux gestes favoris consistent, l'un à empoigner nerveusement son impériale, l'autre à porter la main droite à son côté gauche comme pour mettre flamberge au vent; alors, l'ennemi fuit en désordre.
Une âme héroïque comme celle-là devait souffrir le martyre dans un milieu prosaïque comme celui où elle avait pris corps dans un moment de distraction sans doute, et où l'on n'entendait parler que commerce de bois et de
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cuir. La vie de cet homme jusque-là avait été un rêve et un désenchantement. Son rêve était une chimère, son désenchantement la réalité.
Dès son jeune âge, il avait logé dans un coin de son cœur l'image de l'adorée'1. L'adorée, c'était " la Frrânce, la France chevaleresque, idéaliste, la France qu'il n'avait encore vue qu'en songe, mais qu'il se promettait bien d'aller voir. Il avait fait vœu que, lorsqu'il y mettrait les pieds, son premier geste en débarquant sur les quais de Calais ou du Havre serait de se jeter à plat ventre au risque de passer pour fou à lier, et de donner à la terre de France le doux baiser qu'un fils doit à sa mère.
Son imagination peuplait l'air ambiant de visions tricolores. Il avait dû, dans ses années de collège, passer de longues heures sur les remparts de Québec, interrogeant avidement l'horizon dans l'espoir d'y voir poindre les couleurs de France, à l'instar du vieux soldat de Carillon chanté par Crémazie.
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ? Ce fut sans doute le plus beau jour de sa jeu-
nesse, celui où une fringante corvette française remontait le Saint-Laurent pour la première fois depuis la cession du Canada par Louis XV à George III. Par la suite, chaque fois qu'il arrivait des délégués de France, il était le premier à leur souhaiter la bienvenue comme à des frères. Il se considérait sérieusement lui-même comme un pur Français de France, l'un de ces malheureux émigrés que la fatalité avait forcés de quitter leur beau pays; seulement, dans son cas, l'émigration avait eu lieu longtemps avant sa naissance.
Il était né de modestes, mais excellents parents appelés Gontrand. Mais dans son rêve de gloire il voulait se faire un nom à lui-même. Il s'en fit un, voici comment. Un jour qu'il remontait le fleuve en compagnie de brillants officiers de la marine française, à qui il était en train de faire un cours d'histoire du Canada où le four banal et le moulin banal des anciens seigneurs de la colonie française jouaient un grand rôle, il lui arriva, en passant au large d'un endroit appelé Saint-Denis, d'indiquer sur la rive un vieux moulin à vent dégarni de ses ailes, et
de dire modestement: " Voilà le moulin banal de mon père ! "
De ce moment, les officiers l'avaient pris pour le fils du seigneur de la place et ne l'appelaient plus que Monsieur de Saint-Denis. A partir de là, lui-même ne signa plus autrement que Gontran de Saint-Denis, en laissant négligemment glisser sous sa plume la dernière lettre de son nom patronymique.
Or, le hasard avait voulu que Gontran de Saint-Denis eût choisi pour sa villégiature d'été le village même où venait de se jouer le drame que nous venons de relater. Quelle providence pour les Faucheurs de la Mort, et surtout pour le vétéran du Mexique qui, depuis si longtemps, ne vivait de duels et de combats mortels qu'en rêve !
A,ussi ce matin-là avait-il passé à sa ceinture la vénérable épée de Tolède rapportée de ses lointains voyages, laquelle du reste faisait toujours partie intégrante de ses bagages.
Les Faucheurs qui, en l'attendant sur la place publique, s'étaient intéressés à suivre les manœuvres matinales de la troupe régulière, le
prièrent de leur donner quelques notions élémentaires pour régler Tordre de la marche et les évolutions d'ensemble qu'ils auraient à exécuter, car bien peu d'entre eux avaient fréquenté l'école militaire.
C'est ce qu'il fit volontiers, mais d'une voix de tonnerre, et, comme de leur côté ses élèves y mettaient un extrême bon vouloir, tout marchait assez bien pour un début, sauf quelques légers malentendus dans le genre de celui-ci.
L'un des gars persistant à se tromper de pied dans un mouvement de conversion, M. de Saint- Denis alla à lui:
— Crrebleu ! tonna-t-il, voyons ... le pied drroit !
— J'en ai pas, répondit ingénument la recrue.
— Comment ! nom d'un nom ! vous avez toujours un pied gauche. . . Eh bien, l'au-trre, vous dis-je?
— Ah ! m'commandant, fit l'autre subitement éclairé. Le pied draite. . . j'avais compris le pied-de-roi !
Bref, au bout d'une heure, la troupe des Faucheurs en savait assez long pour évoluer avec un
certain ensemble sur le terrain. Quant au maniement de l'arme, on pouvait compter sur eux.
Ce ne fut pas là le seul fruit de sa glorieuse expérience que M. de Saint-Denis devait contribuer au succès de la journée.
— Nous avons à faire à des enragés, s'était-il dit. Mais il faut leur montrer qu'il ne fait pas bon se frrotter à un vieux de la vieille qui connaît le jeu.
Après s'être un peu creusé la cervelle pour inventer quelque bon tour de Jarnac à jouer à ces coquins d'Allemands, il s'écria tout-à-coup: Eurreka ! se rendit auprès du commandant de la troupe régulière et lui parla à l'oreille. . .
On se comprend à demi-mot entre grands stratégistes. AU right. Suffit. C'est tout.
Aussi faut-il renoncer à peindre la double surprise qu'éprouvèrent les porteurs des instructions numéro deux lorsqu'à leur arrivée aux abords du village, ils se virent en face d'un large et impassable réseau de broche épineuse, derrière lequel se dressait une petite armée en parfait ordre de bataille.
Leur stupeur s'accentua davantage à la vue du miracle qui s'opérait tout près d'eux, sur
l'un des côtés de la route. En apparence, c'était un inoffensif champ d'avoine mûrissante. Soudain, les épis dorés se transforment sous leurs yeux en curieux fers de lance, recourbés comme des cimeterres.
En réalité, c'étaient les Faucheurs qui les prenaient en flanc, à l'instant même où tous les fusils de la milice leur crachaient au visage. Une partie de la colonne d'attaque avait fait demi-tour et allait tirer presque à bout portant sur les porteurs de faulx, lorsqu'en avant- de ceux-ci ils virent tout à coup se dresser une dizaine d'Allemands comme eux-mêmes, désarmés, mais levant les bras en l'air et criant avec un curieux accent: " Pas kapout ! pas kapout ! "
Les kaiserlicks crurent sincèrement que c'étaient leurs malheureux camarades de la veille que ces paysans armés de faulx de guerre avaient forcés de leur faire un rempart de leur corps. Ils hésitèrent un instant. Ce fut leur perte.
La tête de leur colonne se repliait en désordre sous la grêle incessante de balles qui leur venait du village, où les troupiers, bien abrités derrière leur barricade, pouvaient aveugler leurs adver-
saires à découvert sur le grand chemin, sans trop de danger pour eux-mêmes.
Bientôt la débandade fut générale. Les survivants regagnèrent au pas de course leurs autos et leurs chevaux, qu'ils avaient laissés à quelque distance en arrière, abandonnant sur place quelques-uns de leurs blessés et de leurs bidons.
Mais, pendant que le bouillant Gontran de Saint-Denis bondissait d'enthousiasme en brandissant son épée et en criant: Victoirrel — car c'était lui, on l'a facilement deviné, qui avait imaginé d'utiliser les uniformes des blessés de la veille pour travestir une dizaine de ses hommes — à sa voix de stentor répondaient au loin de hideuses clameurs de vengeance.
En effet, à cette même heure, dans la plupart des autres villages plus rapprochés de la ville, il se passait des scènes bien différentes; et, lorsque la nuit vint, le firmament, aussi loin que portait la vue, apparaissait teinté de lueurs fauves qui avaient une sinistre signification. C'étaient des villages entiers qui brûlaient, exhalant ça et là dans l'atmosphère de repoussantes odeurs de chair humaine roussie.
Le numéro deux opérait !
Encore de nos jours, lorsqu'on veut faire le plus bel éloge de quelque couple vénérable, modèle des vertus conjugales, vivant plaidoyer en faveur de l'indissolubilité des amours légitimes, autant dire contre le divorce, — deux noms, bien vieux pourtant et bien légendaires aussi, se présentent d'eux-mêmes, comme mus par un ressort: ceux de Philémon et Baucis, qu'Ovide a immortalisés dans ses Métamorphoses.
Il faut croire que les ménages exemplaires n'étaient pas très communs dans l'antiquité, puisque les païens ont pris la peine de diviniser celui-là.
La légende mythologique rapporte que Jupiter sauva Philémon et Baucis du déluge pour les récompenser de lui avoir donné l'hospitalité, et leur octroya la grâce de mourir de vieillesse ensemble. Leur mort même ne fut qu'une transformation : le mari modèle prit la forme du chêne altier, et la femme fidèle jusqu'à la mort devint un tilleul odorant.
Goethe, qui leur consacre une courte scène de sa fantasmagorique et interminable bacchanale de Faust, en bon allemand les fait tout simplement assassiner et rôtir dans leur cabane par la main du Diable en personne. Voici en quels termes mi-gouailleurs mi-sérieux Méphisto fait rapport du succès de son expédition :
" Mephistophélès et les trois. — Nous revenons au grand trot ; pardonnez ! les choses ne se sont point passées de la meilleure grâce. Nous avons frappé, nous avons cogné ; et jamais on ne nous ouvrait ; alors nous ébranlâmes la porte, nous heurtâmes et le vieux bois moisi tomba sur le carreau. Nous avions beau appeler à grande voix, menacer, on faisait mine de ne pas nous entendre, et, comme cela se présente en pareil cas, ils ne nous écoutaient ni ne voulaient ; mais nous, alors, sans perdre de temps, nous t'en avons débarrassé promptement. Le couple ne s'est pas beaucoup débattu ; ils sont tombés tout d'abord, pâmés de frayeur. Un étranger qui se trouvait là a voulu résister, nous l'avons étendu mort, et, pendant le court espace du combat furieux, les charbons ont allumé la paille dispersée alentour. Maintenant, cela flambe librement comme un bûcher préparé pour eux trois."
Or, les Philémon et Baucis sont légion dans nos paisibles campagnes, avec cette petite différence qu'ils ont généralement beaucoup d'enfants. Le lecteur sera donc peut-être terrifié, mais non étonné, du sort qui leur était réservé dans la partie du pays temporairement occupée par les compatriotes de Goethe.
Ce sont ces derniers qui, pour l'occasion, font l'office de Méphistophélès, étant donné qu'ils ont à opérer sur une multitude de ménages à la Philémon, disséminés sur une assez vaste étendue de territoire. .
Dans ces conditions, il fallait bien que le Diable, pour la bonne exécution des ordres supérieurs, se multipliât de manière à pouvoir entrer dans la peau de chacun des centaines d'Allemands qui allaient semer la grande Terreur dans un certain rayon autour de Québec pendant les lugubres journées dont nous avons à parler.
Nous ne le ferons pas du reste nous-même. Mieux vaut laisser la parole aux rapporteurs des commissions d'enquête qui eurent par la suite la triste mission de recueillir sur les lieux les
détails circonstanciés de ces horreurs sans nom. De pareilles monstruosités demandent à être relatées dans le style froid et positif du document juridique, sans commentaires ; autrement, l'être le moins sensible n'en pourrait supporter la lecture.
" Ce matin-là, dit l'un des témoins sous serment, je vis entrer dans le village un parti de militaires costumés comme je n'en avais jamais vu. On me dit que c'étaient des Allemands. Ils étaient suivis d'un officier avec trois ou quatre soldats en moto-car. Ceux-ci firent signe à deux jeunes gens qui se trouvaient dans un champ le long du chemin. Effrayés, ceux-ci se mirent à courir ; les soldats alors tirèrent sur eux et en tuèrent un."
Le meurtre de cet inoffensif garçon fut le prélude de l'incendie du village de. . . (village situé à une dizaine de milles au nord-ouest de Québec), ainsi que du fusillement au hasard, sans discernement, de non-combattants des deux sexes, en outre de l'exécution militairement organisée de nombreux groupes de prisonniers qu'on menait à la boucherie comme des moutons.
C'est ainsi qu'à Saint- . . . , une cinquantaine
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de personnes qui cherchaient à s'évader des maisons en flammes étaient saisies, traînées hors du village et fusillées. Dans un village voisin, quarante hommes eurent le même sort. Dans une maison seule, le père et la mère ont été abattus à coups de fusil, la fille est morte après avoir subi les derniers outrages et le garçon, l'unique survivant, était gravement blessé.
Les enfants n'étaient pas exemptés. " J'ai vu, rapporte un autre témoin, empilés sur le seuil de leur maison les cadavres du père, de la mère et d'une fillette de neuf ans, qui avaient été évidemment tués l'un après l'autre à mesure qu'ils cherchaient à enjamber la porte ".
Dans un champ appartenant à un homme du nom de E . . . , cinquante-sept civils ont été mis à mort. L'officier allemand, en entrant dans le village, avait dit : " Vous avez tiré sur nous." L'un des villageois ayant demandé la permission de parler, dit : " Si c'est là votre idée, tuez-moi, mais laissez aller ces hommes." La réponse fut une volée de balles. Ceux qui ne tombèrent pas du coup furent baïonnettes.
La plupart des rapports de l'enquête consta-
tent que les maisons et bâtiments de ferme sur le passage des patrouilles étaient systématiquement incendiés au moyen de benzine, et que nombre de familles furent brûlées vives dans leurs maisons, d'où on les empêchait de force de s'échapper.
Dans le carnet trouvé sur la personne d'un des soldats de la garnison allemande de Québec après la délivrance de la place, on lisait cette note qui prouve bien que la boucherie avait été ordonnée de haut : " Dans un logis, nous trouvâmes des armes à feu. Tous ceux qui l'habitaient sans exception ont été fusillés. Ce fut un spectacle navrant. Tous se mirent à genoux pour prier, mais il n'y avait pas de place pour la pitié ! Quelques coups de fusil, et tous tombaient à la renverse sur l'herbe tendre pour y dormir de leur dernier sommeil."
Dans une localité sur les bords du Saint- Laurent, une centaine de personnes furent passées par les armes, quelques-unes fusillées à bout portant par les soupiraux des caves où elles cherchaient refuge. Dans une seule famille, huit hommes ont été ainsi assassinés. Un autre
fut planté en face d'une mitrailleuse et en reçut la décharge à bout portant. Sa femme rapporta son cadavre chez elle dans une brouette. Les Allemands l'y suivirent et y firent bombance avec tout ce qu'ils y trouvèrent à manger et à boire.
Dans la paroisse de . . . , le massacre des habitants dura plus de deux heures. On remarqua que la plupart des bandits .étaient ivres, et il n'y avait personne pour les mater. Le lendemain matin, après une nuit d'orgie, les Allemands recommencèrent à vider les maisons. Hommes, femmes et enfants étaient menés en troupeau dans un champ, et là on les séparait selon leur sexe. Trois hommes furent tués à coups de fusil, un quatrième à coups de baïonnette.
A . . . , le maître d'école fut abattu d'un coup de pistolet par un officier. Avant de mourir, il demanda à son assassin la raison de son crime ; l'officier répondit qu'il avait perdu la tête parce que quelques gens de la place avaient tiré sur les Allemands à leur arrivée, fait dont la vérité n'a pu être établie.
Une femme jura avoir vu un jeune garçon de
quinze ans tué d'un coup de fusil tout près de chez elle, et peu après, une fillette et ses deux petits frères, qui regardaient passer les soldats, abattus devant ses yeux sans le moindre motif apparent.
A Saint- . . ., le même jour, un adolescent de dix-huit ans était tué d'une balle dans son jardin. Son père et son frère furent ensuite traînés hors de la maison et fusillés dans une cour voisine. Le fils fut fusillé le premier, après quoi le père fût forcé de se tenir debout tout près du corps encore chaud de son enfant et de le regarder fixement pendant qu'on s'apprêtait à tirer sur lui.
Dans une des petites villes au nord-ouest de Québec, on vit passer un détachement d'Allemands emmenant avec eux, entre deux cables supportés à la tête, à la queue et au centre par les soldats, une vingtaine de civils, des otages, disait-on. Quelques-uns des troupiers portaient un insigne spécial, et l'on remarquait qu'en passant le long des maisons ils y jetaient des poignées de pastilles inflammables et explosives, qu'ils puisaient à pleines mains dans de grandes
sacoches dont la courroie était passée à leur cou. Une cinquantaine de maisons furent ainsi détruites de fond en comble, sans que personne pût combattre le feu.
■ La veuve du maire de ... a confirmé le récit que d'autres témoins avaient fait de l'exécution sommaire de son époux et de son fils avec plusieurs autres citoyens de l'endroit. Elle a raconté qu'en arrivant dans le village ce matin-là la troupe s'était rangée de chaque côté de la rue ; une couple d'heures après, entendant des coups de feu, elle courut à sa fenêtre et vit que les soldats tiraient dans les maisons. Elle retourna auprès de son mari, qui venait de rentrer. Tout à coup la porte s'ouvrit pour laisser passage à un militaire qui lui dit : " Le capitaine vient d'être tué ; où est le maire ? " Mon mari me dit alors : " Voilà qui ne sent pas bon pour moi." — " Je dis au soldat : " Vous voyez par vousmême que ce n'est pas lui qui a tiré." — " Cela ne fait pas de différence, répondit-il, il est responsable." Alors mon mari fut entraîné au dehors. Mon fils me fit descendre avec lui à la cave. Le même individu revint bientôt, em-
poigna mon garçon et le fit marcher devant lui en lui assénant des coups de pied. Le pauvre enfant pouvait à peine marcher. Dans la matinée, lorsque les Allemands avaient commencé à tirer dans les fenêtres, il avait été atteint à la jambe par un ricochet de balle. Après le départ de mon mari et de mon fils, les soldats vinrent nous prendre de force, ma fille et moi, et nous forcèrent d'aller au dehors voir le cadavre de leur capitaine. Nous fûmes bousculées dans la rue, sans manteau ni coiffure. Nous dûmes rester là entourées de soldats, et assister à l'incendie du village. A une heure du matin, aux sinistres lueurs du feu, je vis passer mon mari et mon fils ligotés côte à côte ; mon beau-frère les suivait. On les menait au lieu de l'exécution."
Dans un autre endroit, sous prétexte qu'on avait tiré sur eux du presbytère, les soldats s'emparèrent du curé et le traînèrent le long du mur de l'église, en le frappant à la tête. Il demanda en français qu'on lui permît de se tourner la face au mur ; ils refusèrent d'abord, puis le laissèrent se retourner, à condition qu'il se tînt
les bras levés au-dessus de sa tête. Une heure plus tard, le témoin revit le curé encore dans la même position. Les soldats le forcèrent ensuite de marcher devant eux au milieu du village ; après quoi, le collant la face au mur d'une maison, cinq soldats le fusillèrent.
Toute une population, enfermée dans l'église de la paroisse à laquelle on finit par mettre le feu, y passa des heures d'angoisse indicible. Une femme fut prise de folie furieuse, plusieurs enfants moururent de peur, d'autres vinrent au monde prématurément.
Une femme avec un bébé dans les bras regardait passer les soldats ; l'un d'eux lui demanda à boire. Quand elle revint avec de l'eau, s'apercevant qu'ils tramaient avec eux un groupe de prisonniers, elle leur dit : " Au lieu de vous donner à boire, c'est des coups de fusil que vous mériteriez." Le témoin de cette scène vit alors un des Allemands lever son revolver et d'un seul coup tuer la femme et l'enfant.
Sur le grand chemin qui va de Québec à C . . . , un détachement allemand s'arrêta devant une pauvre maison de ferme, et, comme personne ne
se montrait, l'officier commandant ordonna d'enfoncer la porte. Le paysan vint alors et demanda ce qu'on lui voulait. L'officier répondit qu'il n'était pas venu assez vite et qu'on allait le discipliner comme bien d'autres. On lui lia les mains derrière le dos, et on le fusilla sur-le-champ. Alors, une femme accourut portant un tout jeune enfant dans ses bras. A la vue de son mari mort, elle mit le petit sur le plancher et se jeta comme une lionne sur les Allemands, leur déchirant le visage avec ses ongles. L'un d'eux l'assomma d'un coup de crosse sur la tête. Un autre tira sa baïonnette, prit le temps de la fixer au bout de sa carabine et la plongea au travers du corps du bébé. Il porta alors son fusil à l'épaule avec la petite victime au bout ; le marmot ouvrit ses petits bras une ou deux fois, et ce fut tout. L'officier ordonna ensuite de mettre le feu à la maison, fit apporter de la paille sur laquelle furent jetés pêle-mêle les trois cadavres. Ceci se passait en présence de plusieurs habitants qu'on emmenait comme prisonniers. L'officier leur dit : " Je fais cela pour vous donner une leçon. Quand
un Allemand vous donne un ordre, il faut aller plus vite que ça." ®
Dans ces abominables journées de saccage et de massacre, les églises, les presbytères, les couvents ne furent pas oubliés. La liste des victimes contenait les noms de treize prêtres et religieux qui avaient péri avec leurs ouailles. ®
Si l'on demandait à quelque officier ayant Pair plus humain que les autres pourquoi toutes ces cruautés, il répondait froidement en fixant sur le curieux ses gros yeux blancs : " Que voulez-vous? c'est la guerre ! "
Par la suite', les autorités allemandes ont osé affirmer que ces prétendues atrocités n'étaient que des histoires en l'air. Autant nier le soleil en plein midi ; des multitudes de gens avaient
© Tout ce qui précède n'est pas une invention. (Les noms seuls sont changés.) Ce sont des faits arrivés, dont la preuve a été faite sous serment devant une commission belge, et ensuite confirmée devant la commission anglaise présidée par le vicomte Bryce, dont le rapport fut simultanément rendu public à Londres et aux Etats-Unis le 12 mai 1915, cinq jours après le coulage du Lusitania.
© Voir la lettre pastorale du cardinal Mercier de Belgique, qui lui a valu à lui-même un emprisonnement de plusieurs jours.
vu, de leurs yeux vu, des actes de barbarie dignes des pires peuplades sauvages.
Quelle dénégation peut tenir debout devant l'écrasant témoignage des victimes elles-mêmes, de ces cadavres qui dans leurs tombeaux portaient la trace ineffaçable des coups de baïonnette dont ils avaient été littéralement troués, ou des mutilations sans nom dont leur pauvre corps avait été l'objet? L'un de ces infortunés, un tout jeune homme, avait été trouvé éventré, tenant dans ses deux mains crispées ses entrailles qui débordaient.
Pouvait-on davantage récuser le témoignage horrible à voir de ces nombreux jeunes garçons qui n'avaient plus que des moignons ensanglantés à la place des mains? Presque partout en effet, les barbares semblaient avoir eu pour mot d'ordre de trancher le poignet, non seulement aux hommes, mais aussi aux petits garçons. Voyant l'un de ces misérables en train de martyriser de la sorte un bambin d'une douzaine d'années, quelqu'un cria : " Laissez-le donc, ce n'est pas un soldat ! " — " Il était pour en faire un ", répondit l'Allemand sans se retourner.
On ferait un gros volume s'il fallait tout raconter : non seulement les tueries, les incendies, les pillages, mais les sacrilèges sataniques, les actes d'immoralité sans nombre, les hontes sans nom semées sur le passage de ces brutes déchaînées ; là-dessus, il n'y a qu'une chose à faire : jeter le voile.
Bornons-nous, pour compléter cette sinistre nomenclature, à deux ou trois autres faits saillants relevés à l'enquête.
Dans une des églises profanées par les vandales, la porte d'acier du tabernacle avait été trouée de balles. Quand une religieuse l'ouvrit, elle trouva le ciboire perforé. ®
Le curé T . . . , arrêté avec le maire de sa paroisse, à qui l'un de ses confrères demandait pourquoi on l'emmenait, répondit : " J'ai fait des signes." Après lui avoir donné un peu de pain, l'abbé charitable se retira ; mais à peine avait-il fait une trentaine de pas qu'il entendait
® Sœur Julie, à Gerbéviller, 29 août 1914. (Rapport de la commission française.)
une fusillade. C'étaient les deux prisonniers qu'on venait d'exécuter. ®
L'un des derniers épisodes de ces affreuses journées fut celui qu'on va lire. Il mérite mention à cause du grand retentissement qu'il eut dans tout le pays, où la victime était connue comme l'un des plus distingués représentants de sa race. Nous nous contentons de copier le compte rendu officiel, si émouvant dans sa simplicité.
A cinq heures du matin, M. 0. . ., le préfet du comté de. . . est arrêté chez lui, sous le prétexte, contre lequel il proteste, que quelqu'un de sa famille a tiré sur la troupe. Pendant qu'on l'emmène avec d'autres prisonniers, un ami le rejoint et lui propose d'aller chercher quelques notables capables d'intercéder en sa faveur. " C'est inutile, répond-il, ce sera assez d'une victime ". Conduit devant les officiers en commandement, le magistrat, pendant le trajet, est l'objet de brutalités odieuses. On lui arrache ses gants pour les lui jeter au visage,
© Assassinat de l'abbé Thiriet et du maire Bajolet à Deuxville (Meurthe-et-Moselle), août 1914. (Même rapport.)
on lui prend sa canne et on l'en frappe violemment à la tête. Enfin, vers onze heures, on le fait comparaître devant trois officiers. L'un d'eux l'interroge, persiste à l'accuser d'avoir tiré ou fait tirer sur les Allemands, et le prévient qu'il va mourir. M. 0. . . s'approche alors de ses compagnons de captivité, leur remet ses papiers et son argent, leur serre la main et, très dignement, leur fait ses adieux. Il revient, ensuite auprès des officiers. Sur l'ordre de ceux-ci, deux soldats l'entraînent à une trentaine de pas et lui mettent deux balles dans la tête. Les meurtriers creusent ensuite légèrement le sol et jettent sur le cadavre une couche de terre si mince que les pieds ne sont pas recouverts. ® A tant d'horreurs où la bête s'était surpassée, il fallait une réponse surhumaine. Ceux qui la trouvèrent n'étaient pas de grands savants, ne se prenaient pas eux-mêmes pour des surhommes. Ce furent de simples hommes des champs qui
® Ceci est textuellement, mutahs muiandis, le compte rendu officiel de la mort héroïque de M. Odent, maire de Senlis, tel que consigné au rapport de la " Commission instituée en vue de constater les actes commis par l'ennemi en violation du droit des gens." (Journal officiel de la République Française, en date du 8 janvier 1915.)
en eurent l'inspiration, dans un de ces moments extraordinaires où, mise carrément en face de l'inévitable, l'âme commence à briser les liens qui la rattachaient à la terre.
Ils étaient une dizaine que les massacreurs avaient arrêtés sous un prétexte quelconque. Sans autre forme de procès, on les menait au supplice. Ils le savaient sans qu'on leur en eût dit un mot, car pendant ces sanglantes journées ils avaient été témoins d'exécutions sommaires.
Au moment où, rangés côte à côte le long du mur d'une grange, ils se virent en face de dix carabines chargées qui n'attendaient qu'un signal pour se braquer sur eux, tout à coup une voix forte s'éleva de leur groupe, entonnant un chant solennel qui leur était familier sans doute, car tous, levant les yeux vers le ciel, firent chorus. Leur dernier soupir serait un cri de miséricorde: Parce, Domine. . . ® Parce populo tuo. . . ne in aiernum. . .
Le reste de cette sublime prière se perdit dans
(?) Dans un drame populaire qui se joue à Paris, une autre victime des balles prussiennes entend bien différemment le pardon évangélique. Elle expire en disant : " Ne leur pardonnez point, Seigneur, car ils savent parfaitement ce qu'ils font ! "
le crépitement des balles et dans le bruit étouffé produit par la chute des dix suppliciés sur la terre molle.
Après un court silence de mort, on crut entendre grincer le ricanement saccadé de Méphisto. Ce n'était peut-être que le craquement sec des éjecteurs qui, en s'ouvrant, crachaient par terre leurs cartouches vides.
Tout de même — les Allemands sont forts en latin, dit-on — peut-être les assassins avaient-ils compris ? Il sembla que leurs visages joufflus étaient soudainement devenus d'une pâleur cadavérique.
La nouvelle de ces boucheries produisit l'effet d'une traînée de poudre d'un bout à l'autre du pays, jusque dans les concessions les plus reculées des comtés du Nord. Il n'y eut qu'une voix, qu'un cri pour réclamer le châtiment immédiat des coupables. On peut dire que la population entière était prête à se lever comme un seul homme pour débarrasser le territoire de ces monstres à face humaine.
Aussi le recrutement, qui naturellement n'avait pas encore pu être terminé après cinq ou six jours à peine d'alerte dans un pays aussi vaste que le Canada, marchait-il désormais tout seul.
Les agents recruteurs n'avaient plus à battre la grosse caisse, ni à dépenser des flots d'éloquence pour attirer et retenir les rassemblements qu'ils convoquaient aux différents chefs-lieux.
Les capitaines n'étaient plus obligés de faire des visites domiciliaires pour décider les parents à se séparer de leurs garçons et ceux-ci à quitter
le foyer paternel ; encore moins de faire des battues dans les bois à la recherche des récalcitrants.
Aux abords des bureaux de recrutement, on n'entendait plus que des conversations comme celles-ci :
— Vous savez ce que ces satanés d'Allemands viennent de faire dans les environs de Québec ?
— Oui, croyez-vous si c'est effrayant, des abominations comme ça ! C'est donc pas du monde humain que ces gens-là ! Des vrais sauvages ! Faut les écraser comme des vermines qu'ils sont.
Ou encore :
— Eh ben, Baptiste, diras-tu encore qu'il ne faut pas crier aïe ! aïe ! avant d'avoir le mal, et que les querêles des vieux pays ne nous conçarnent pas ?
— Non, vois-tu, j'ai été trompé par ces beaux parleurs qui faisaient des discours à la brasse pour nous prouver que c'était à l'Angleterre de défendre ses colonies. Mais je vois ben à l'heure qu'il est que c'est, pas seulement à l'Angleterre et à la France que l'Allemagne en voulait, mais au monde entier. Quand ben même
le Canada ne serait pas allié à l'Angleterre, quand même nous aurions été annexés aux Etats-Unis, encore ben mieux si nous avions déclaré l'Indépendance, le Canada était une trop belle bouchée pour ne pas tenter ces gourmands d'Allemands, qui se croient supérieurs à toutes les autres races, et qui par-dessus le marché sont assez bêtes pour le crier sur les toits. Eh ben ! ces safres-là, on va leur en faire avaler jusqu'à ce qu'ils en crèvent. J'ai pour ma part deux garçons d'enrôlés ; ils partent aussi enragés que moi-même. Je voudrais être à leur place, et si mon tour arrive, je t'assure qu'un homme fier, ce sera Baptiste !. . .
Si l'enthousiasme était à ce point monté dans les campagnes, que dire donc des grands centres ? L'immense ville de Montréal, sur son demi-million de population, fournissait à elle seule chaque jour des milliers de jeunes soldats. Etudiants, employés de commerce, ouvriers, riches et pauvres, c'était à qui passerait le premier à l'examen. Comme la plupart avaient déjà fait l'exercice, soit à l'école comme cadets ou comme volontaires à l'époque des camps
annuels de milice, ils étaient naturellement les premiers prêts à partir pour le front.
Tous les jours, le Champ-de-Mars voyait passer en revue de nouveaux régiments parfaitement équipés en guerre, et lorsqu'ils défilaient par les grandes rues qui conduisent aux gares, c'était au son de brillantes fanfares, au milieu d'assourdissantes acclamations ; les femmes leur jetaient des fleurs du haut des balcons, au passage leur distribuaient force cadeaux de tabac et de bonbonnières. On se serait cru en France, dans les grands jours où la Patrie en danger appelle tous ses enfants à son secours.
Le cri favori de ces foules presque folles d'exaltation était : "A Québec ! à Québec !" car si l'ennemi menaçait un peu de tous les côtés, c'était avant tout de Québec qu'il fallait commencer par le déloger. Jamais le sentiment de solidarité nationale ne s'était aussi spontanément imposé à tous les esprits.
La population de Montréal, fière à bon droit de sa supériorité matérielle, n'avait jamais aussi bien senti que, si cette métropole commerciale était la tête de la nation, le vieux Québec en était le cœur. Et c'était ce cœur qui saignait !
Entendons-nous. Ce qui se passait à Québec était très étrange. Pendant que les campagnes environnantes goûtaient de la Terreur prussienne, la ville elle-même avait été ménagée.
Pourquoi ? Probablement parce que d'abord le commandant militaire de la place ne se sentait pas de force à terroriser et à pousser au désespoir une population de cent mille âmes, avec les deux ou trois mille hommes qu'il avait sous la main et qu'il était obligé de disséminer sur plusieurs points à la fois ; il attendait pour cela du renfort, qui n'arrivait pas assez vite à son gré.
Ensuite, parce qu'on lui avait déjà signalé, sous la surface en apparence limpide et placide de la résignation populaire, un bouillonnement à peine perceptible, certains agissements ténébreux dont ses espions, malgré leur flair infernal, n'avaient pas encore pu saisir les fils. Il y avait certainement conspiration quelque part, mais où ? et quels en étaient les meneurs ?
Ce n'était assurément pas le maire, gardé à vue à l'Hôtel de Ville, où il était bravement retourné et avait repris l'exercice de ses fonc-
tions comme si de rien n'eût été. Il avait réussi à négocier un emprunt temporaire qui lui avait permis de verser au trésor militaire la rançon de deux cent mille piastres imposée à la ville.
En échange, il avait obtenu, non sans peine et misère, après force pourparlers où il avait énergiquement tenu son bout, le rétablissement de la circulation des tramways à certaines heures du jour, ainsi que la reprise du service d'éclairage limité à quelques grandes rues seulement et aux usages domestiques.
Il ne cessait de défendre les intérêts de ses concitoyens et sa propre dignité contre les continuelles vexations du pouvoir militaire. Celui-ci avait exigé qu'on logeât un officier avec douze soldats dans l'Hôtel de Ville. Le commandant avait ordonné d'y installer treize lits. " Mettezen quatorze ", avait ajouté le maire. (1) Et il s'était lui-même installé en permanence, jour et nuit, dans ses appartements officiels. Surveillé comme il l'était, ce n'était donc pas lui qui pouvait rien tramer dans l'ombre.
Non plus les membres du gouvernement, qui
(1) Mot du bourgmestre de Bruxelles, août 1914.
étaient détenus comme de vulgaires prisonniers dans les baraques provisoires de la citadelle, où ils n'avaient la permission de recevoir personne autre que les gardiens qui leur apportaient à manger à heures fixes.
Outre les corps de garde établis aux différents postes de police de la ville, des agents secrets, les seuls permissionnaires de nuit, faisaient le guet un peu partout, surtout dans les quartiers excentriques, qui généralement, à cause de leur isolement, sont les plus suspects dans les temps de guerre et de conspiration.
L'attention de ces argus de gouttière était parfois mise en éveil par des éclats de voix perçus à travers les persiennes de quelque habitation d'apparence louche.
Comme ils avaient pleins pouvoirs, ils se faisaient ouvrir bon gré malgré, entraient comme chez eux, furetaient d'une pièce à l'autre, n'y découvraient le plus souvent qu'un paisible ménage en train de faire la partie de cartes ou d'écouter la lecture du feuilleton d'un vieux numéro de journal ; alors ils s'en retournaient bredouille, mais toujours en se grattant l'oreille, se demandant s'ils n'avaient pas été dépistés.
Si les fameux plans détaillés de la cité de Québec que le Service d'intelligence secrète s'était procurés avec tant de peine n'eussent pas été littéralement superficiels, l'état-major aurait su qu'à une certaine profondeur au-dessous du niveau de certaines rues, non pas dans les faubourgs excentriques, mais au cœur même du quartier des affaires, il existe encore sous certains immeubles des voûtes en solide maçonnerie comme on savait les faire il y a un siècle ou deux, structures souterraines, à plafond cintré, souvent assez spacieuses et toujours remarquablement sèches, pas trop hantées par les rats et adroitement aérées.
C'est dans une de ces cachettes que nous retrouvons enfin deux vieilles connaissances sur lesquelles, nous le craignons, le lecteur commençait à avoir de sérieuses inquiétudes, car il y a déjà un certain temps que nous n'en avons parlé: Oreste Belmont et Pylade Smythe.
Ils n'ont pas l'air heureux. Le ton de leur conversation du moment est celui de la mauvaise humeur, et pour cause.
Depuis deux ou trois jours, c'est-à-dire depuis
l'instant où l'état-major d'occupation a lancé ses bandes dans les comtés environnants, toutes les routes y compris l'impasse qui n'en était pas une pour nos deux confrères, sont infestées de casques à pointe et de baïonnettes. En termes de guerre, on leur a coupé leurs communications.
La dernière fois qu'ils avaient tenté une sortie, juste au moment où ils allaient débusquer hors de leur petit bois familier, ils virent la clairière où ils allaient s'engager, et de fait toute la vallée aussi loin que la vue pouvait porter, illuminées ça et là de ce qui leur parut tout d'abord de grands feux de joie.
Au cri de stupeur que tous deux poussèrent à la fois, répondirent des détonations d'armes à feu, évidemment en leur honneur, car tout autour d'eux les arbres se mirent à siffler et à répandre sur leurs têtes une pluie de feuilles déchiquetées.
Au même moment, ils apercevaient, à quelques centaines de pas, à la lueur d'une grange en feu, des silhouettes pointues qui venaient à leur rencontre. Ils ne mirent pas de temps à comprendre qu'ils assistaient sans payer à un feu d'ar-
tifice made in Germany, et, comme ils n'y avaient pas été invités, ils en mirent encore moins à détaler.
Les longues gigues de l'Anglais et l'agilité naturelle du Canadien leur furent d'une merveilleuse utilité ; connaissant bien tous les sentiers du fourré qu'ils fréquentaient toutes les nuits depuis près d'une semaine, ils n'eurent pas de peine à dépister ceux qui les pourchassaient.
Ils n'avaient pas été les seuls spectateurs de ces fêtes de nuit. Québec est une ville drôlement bâtie, à plusieurs étages; de ce vaste amphithéâtre, la plupart des fenêtres donnent de haut sur un parterre de villages et de montagnes ; la vue porte à vingt milles à la ronde.
L'eussent-ils voulu, les maîtres temporaires de la place ne pouvaient donc pas lui cacher leur crime. Ces incendies allumés un peu partout dans la plaine avaient de sanguinolentes rutilances.
La conséquence fut que la même pensée vint à tout le monde: puisque c'était une question de vie ou de mort, mourir pour mourir, une population de cent mille âmes devait être capable de
se débarrasser, par un vigoureux coup d'épaule, de cette canaille étrangère qui faisait la guerre à la manière des Sauvages.
Tous ne rêvèrent que vêpres siciliennes. Bref, les esprits étaient préparés, il ne manquait plus qu'un Jean de Procida pour donner le signal et mettre le feu aux étoupes.
Les deux " inséparables " ne furent pas les derniers à songer aux moyens héroïques. La preuve, c'est qu'au moment où nous les retrouvons au fond d'une cave, secrète pour bien des gens de la place même, ils y attendent d'une minute à l'autre un certain nombre de citoyens, triés avec soin parmi leurs principaux amis dans les différents quartiers, qu'ils ont discrètement convoqués pour délibérer sur la situation et surtout, dans leur pensée, pour organiser un soulèvement général.
Ils appellent cela leur conseil de guerre, et ce sera aussi l'Entente Cordiale puisque, sur l'invitation de Jimmy et de Paul, il y aura un égal nombre de Canadiens Anglais et Français.
Drôle d'Entente Cordiale tout de même, à en juger par le ton de plus en plus acariâtre de la
discussion qui s'est élevée entre les deux confrères. L'Anglais venait d'exprimer des doutes sur le succès de l'entreprise, parce que, disait-il, il va falloir un mouvement d'ensemble parfait, chose à ses yeux impossible dans une population en majorité française, c'est-à-dire un peu trop tête chaude.
— Tes gens, continue-t-il, ont horreur de l'unité d'action, de la méthode, de tout ce qui est système et ce qui sent l'organisation. D'après les historiens, ce sont eux qui vous ont fait perdre la bataille des Plaines d'Abraham par leur tir désordonné, par la confusion qui s'en est suivie dans les rangs de l'armée de Montcalm.
— Non, se récrie Belmont, la vérité historique est que ceux qui tirèrent avant le temps et qui rompaient les rangs en s'arrêtant pour recharger leurs armes, étaient les bandes de Sauvages qu'on avait malheureusement distribuées entre les régiments réguliers. Vas-tu me faire croire, mon cher Saxon, que mes compatriotes ont dégénéré, que le temps a tué chez eux l'esprit chevaleresque, la noble vaillance qu'ils tiennent de leurs pères ?
— Je ne dis pas cela, répond Jimmy, bien que cent années de prosaïque paix puissent avoir un peu cet effet sur le tempérament particulier à ta race. En deux mots, tes gens ne se battent bien que lorsqu'ils sont en colère, et cela prend pas mal de temps pour les faire fâcher. J'ai peur de les voir hésiter, reculer, chercher des biais lorsque tout à l'heure nous leur proposerons à froid de monter le grand coup.
— Parle pour toi-même, interrompt la voix irritée de Paul. Pour être bons organisateurs, ah ! oui, vous en êtes de fameux, vous autres les Angliches. . . à condition de pousser les autres en avant.
— Dont1 you get excited, old boy ! dit froidement l'Angliche. Oui, c'est vrai, nous avons la bosse de l'organisation, et c'est ce qui fait notre supériorité.
— Oh ! oh ! reprend Belmont, nous y voilà revenus, à cette vieille histoire de race supérieure. Eh bien, mire-toi ! Sais-tu ce que tu vas combattre chez les Prussiens? Précisément tes pêches originels : cet esprit d'arrogance autoritaire; cette manie de dominer, de régenter,
de refaire le monde à votre image, de vouloir loger toutes les têtes dans le même bonnet ; cette prétendue supériorité dans l'ordonnance des choses, qui n'est après tout que de la vile arithmétique . . .
Smythe commence à s'échauffer. D'un ton concentré, où perce une pointe d'émotion, il s'écrie :
— Oser nous comparer aux Allemands ! Tu sais pourtant bien, Paul, que leur empire estfondé sur la force brutale, tandis que le nôtre repose. . .
— Sur la contrainte légale, ce qui est presque dito sous un autre nom, achève Paul Parce que vous êtes la majorité ailleurs qu'à Québec, est-ce une raison pour imposer votre langue, vos coutumes, vos caprices à des gens qui nous veulent point et qui ont droit de n'en point vouloir? Apprenez donc une bonne fois que vous n'êtes pas tout seuls au inonde; il n'est pas de races vraiment supérieures en tout, chacune a ses qualités et ses défauts et toutes ont besoin les unes des autres. Ah ! que n'êtes-vous tous aussi broadminded que l'un de vos hommes
d'Etat, aujourd'hui disparu ®, qui, lui, ne craignait pas d'affirmer publiquement que le Canadien de langue française, le pionnier de ce pays, avait droit d'être admis de moitié dans la formation du sentiment national !
— Broadminded ! Narrowminded ! nasilla Smythe d'un ton gouailleur. Grands mots qui au fond ne signifient pas grand'chose. Ignores-tu que, quand une rivière est large, c'est. aux dépens de sa profondeur. J'aime mieux, pour ma part, passer pour narrowminded, et être . . .
— Creux ! riposta Paul, encore plus sarcastique.
Cette dispute acrimonieuse n'aurait pas eu de fin si les convoqués n'avaient commencé à se glisser discrètement dans le souterrain par un couloir latéral.
Un instant auparavant, ces sombres conspirateurs étaient en apparence d'honnêtes clients de l'établissement d'au-dessus, qui, sous prétexte de faire un meilleur choix, avaient demandé d'aller voir les marchandises dans les caves.
(1) Feu (Sir) Oliver Mowat, ancien premier ministre d'Ontario.
Sur un signe convenu, on leur avait ouvert un panneau adroitement dissimulé derrière une pile de caisses vides, pour masquer l'escalier obscur qui accédait aux voûtes.
C'est notre ami Belmont qui, autrefois, dans ses courses de reportage avait découvert cet antre sur lequel il avait bâti tout un roman, sans se douter qu'un jour le roman serait la tragique réalité.
L'apparition des nouveaux venus n'avait pas seulement brusquement coupé court à la dispute des deux journalistes, elle leur avait aussi changé l'humeur en un clin d'œil.
Eux qui, il n'y a pas une minute, étaient à couteaux tirés, les voilà tout sourire, compères compagnons, les deux doigts de la main. La transfiguration était si complète que ceux mêmes qui étaient arrivés assez vite pour entendre leurs derniers mots aigre-doux les félicitaient sur leur bonne entente, les montraient du doigt à leurs compagnons en disant : " Voilà deux vrais amis ! "
Bientôt, ce caveau nu, à voûte cintrée, où l'obscurité était mal combattue par quelques chan-
délies fumeuses, fichées dans le goulot de bouteilles vides qu'on avait à la hâte disposées tant bien que mal sur les saillies de la maçonnerie, avait tout à fait l'air d'un de ces rendez-vous de conspirateurs comme on n'en voit généralement que dans les romans.
Bientôt en effet, l'assemblée était presque au complet ; on s'était compté, il ne manquait que trois ou quatre noms à l'appel.
A l'étonnement marqué de Jimmy Smythe et à la vive satisfaction de son ami, l'élément français était en ordre de bataille, c'est-à-dire dans un état de surrexcitation voisin de la rage. On avait eu des nouvelles plus ou moins complètes des horribles scènes qui se déroulaient dans un large rayon autour de la ville. Au milieu du brouhaha des voix irritées, un vieux citoyen de Saint-Roch prit la parole.
— S'ils pensent nous faire peur, cria-t-il assez haut pour imposer le silence, ils se mettent le doigt dans l'œil, ces suppôts de l'enfer. Dans toute la ville, si j'en juge par ce que je viens de voir, on ne parle que de marcher en masse sur la Citadelle et d'y étouffer la garnison. Ces
massacreurs se prennent pour des héros parce qu'ils ont une baïonnette au côté, un fusil sur l'épaule et un paratonnerre sur la tête. Mais qu'étaient-ils, eux, avant d'endosser leur sale défroque? Des bourgeois, des ouvriers comme nous autres. Notre peau vaut la leur. Les vrais héros sont ceux qui se battent pour défendre leurs foyers. Il s'agit de savoir si nous allons attendre que ces sacripants viennent nous assassiner pendant notre sommeil, violenter nos femmes et nos filles, mettre le feu à nos maisons, fusiller les citoyens comme ils viennent de le faire autour de Québec. Ils ont la Force, mais nous avons le Droit, et par dessus le marché le Nombre. Pour ma part, je suis prêt à me mettre à la tête des hommes de mon quartier, à donner la dernière goutte de mon sang pour délivrer la ville de ces bêtes féroces. Nous savons qu'une armée vient à notre secours, mais il sera peut-être alors trop tard. N'attendons pas une journée de plus. C'est une question de vie ou de mort ! Voilà mon avis.
C'était aussi l'opinion unanime de l'assemblée. Tous avaient la même idée, la même
conscience du danger, la même solution à proposer : un coup de main général.
Dès la nuit prochaine, à une heure convenue, on créerait une fausse alerte à Tune des extrémités de la ville pour y attirer une partie de la garnison ; tous les hommes se rassembleraient, s'empareraient des corps de garde, puis marcheraient par milliers, les uns au Château pour y égorger l'état-major, les autres sur la Citadelle, bien décidés à écraser par le nombre ceux qui y seraient restés, puis à délivrer les ministres qu'ils ramèneraient en triomphe.
Le plan était hardi ; il donnait à réfléchir. Il y eut un court moment de silence pendant lequel quelqu'un se mit à dire :
— Ah ! si seulement nous avions mille fusils !
— Mille fusils ! vous les aurez ! éclata tout à coup une sorte d'écho qui semblait partir d'un coin de la salle.
Tous se retournèrent et restèrent bouche bée, comme pétrifiés.
Deux ombres, dont l'une en costume d'officier allemand, venaient d'apparaître à l'entrée du couloir de communication.