OBLIGATION DU SERVICE MILITAIRE
" II — Tous les habitants mâles du Canada, âgés de dix-huit ans et plus, et de moins de soixante ans, non exemptés ou frappés d'incapacité par la loi, et sujets britanniques, peuvent être appelés à servir dans la milice ; dans le cas d'une levée en masse, le Gouverneur-général peut appeler au service toute la population mâle du Canada en état de porter les armes.
" 12 — Seules les personnes suivantes sont exemptées de servir dans la milice, savoir :
" Les membres du Conseil Privé du Roi pour le Canada ;
" Les juges de toutes les cours de justice ;
" Les membres des conseils exécutifs provinciaux ;
" Les sous-ministres des gouvernements fédéral et provinciaux ;
" Le clergé et les ministres de toutes confessions et sectes religieuses ;
" Les télégraphistes en activité d'emploi ;
" Les fonctionnaires et commis régulièrement employés à la perception du revenu ;
" Les directeurs et officiers de toutes prisons et de tous les asiles publics d'aliénés ;
" Les membres de la milice navale ;
" Les membres de la police et des corps de pompiers employés en permanence dans les cités, villes et villages constitués en corporation ;
" Les professeurs des collèges et universités, et les instituteurs des ordres religieux ;
" Les personnes rendues impropres au service militaire par quelque infirmité physique ou mentale ;
" Le fils unique d'une veuve, s'il est son seul soutien ;
" Les pilotes et apprentis pilotes durant la saison de navigation ;
" Les gens auxquels, à raison des doctrines de leur religion, il répugne de porter les armes ou de faire eux-mêmes du service militaire — dans les conditions établies."
" 15 — La population mâle ainsi sujette à servir dans la milice est partagée en quatre classes :
" La première classe comprend les hommes âgés de dix-huit ans et plus, mais de moins de trente ans, célibataires ou veufs sans enfants ;
" La deuxième classe comprend ceux âgés de trente ans et plus, mais de moins de quarantecinq ans, célibataires ou veufs sans enfants ;
" La troisième classe comprend ceux de dixhuit ans et plus, mais de moins de quarante-cinq ans, mariés ou veufs avec enfants ;
" La quatrième classe comprend ceux âgés de quarante-cinq ans et plus, mais de moins de soixante ans.
" Et tel est Tordre dans lequel la population mâle est appelée au service."
" 70 — Le Gouverneur en conseil peut mettre la milice, ou toute partie de la milice, en service actif partout dans le Canada et en dehors du Canada, pour la défense de ce dernier, en quelque temps que ce soit où il paraît à propos de le faire à raison de circonstances critiques."
Il y eut du débat dans le conseil des ministres avant que le projet de décret pût être définitivement adopté.
Mais il survint à ce moment quelque chose qui coupa court à la discussion. Un câblo-
gramme venait d'arriver, annonçant avec un sinistre laconisme que le feu était aux quatre coins de l'Europe ; l'Allemagne, sous un prétexte quelconque, avait déclaré l'état de guerre, et ses armées envahissaient d'un côté la France par le territoire belge, de l'autre la Russie, pendant que sa flotte menaçait les côtes anglaises. Ainsi, au lieu de la Paix universelle — ce rêve évangélique des âmes honnêtes et généreuses, des hommes de bonne volonté — c'était la Guerre universelle — le déchaînement de tous les diables de l'enfer sur la terre !
Oreste et Pylade n'avaient pas eu besoin de se faire automobiliser à une grande distance dans la campagne pour se renseigner exactement sur la situation. Joyeux et chargés de nouvelles, ils rentraient en ville en plein jour, au risque de se faire trouer la peau; ils échappèrent aux balles indiscrètes en rampant à travers champs pour regagner leur chemin de bois.
Belmont, pour un, avait raison d'être content de sa journée. Par un rapide échange de télégrammes, il avait pu s'assurer que Marie-Anne et sa mère étaient en sûreté chez ses vieilles parentes de là-bas, à l'autre bout de la Province, dans une petite ville du district de Montréal tout à fait en dehors de la zone dangereuse.
Le premier soin des deux inséparables fut de courir à l'imprimerie pour aviser au moyen de communiquer la bonne nouvelle à la population. Le moyen fut vite trouvé ....
La ville n'avait rien perdu de sa physionomie
affairée et riante de jour d'été. Tant que le soleil fut assez haut pour chauffer à blanc la moitié des rues, l'amuence des piétons se portait naturellement du côté de l'ombre.
Le commerce ne souffrait pas encore trop du régime militaire, car ce jour-là on pouvait voir un peu partout, comme à l'ordinaire, les petits commissionnaires se faufiler à travers la foule, distribuant de droite à gauche ou jetant aux portes les feuillets imprimés dont leurs bras étaient chargés. Si les mouchards du Kaiser, faisant leur ronde par la ville comme la veille, avaient eu réellement le bon Dieu de leur côté comme l'affirmait leur orgueilleuse devise, ils auraient eu assez de nez pour filer quelques-uns de ces messagers au pied léger.
Non pas que la circulaire volante que ceux-ci prodiguaient avec tant de largesse fût en soi fort compromettante. Ce qui tirait l'œil tout d'abord, c'était en très grosses lettres le nom et l'adresse d'un grand magasin à rayons célèbre pour ses " occasions ".
En tête des " réductions inouïes " que promettait cet affriolant prospectus, figuraient des
jupons en percale, des cache-corsets, des caleçons divinement brodés et autres intimités féminines à faire frémir un escadron de hussards Tête-de- Mort. On offrait des valeurs de 2 dollars pour $1.69; ce qui était déjà pour rien à $1.20 était réduit à 99 cents, et ainsi de suite, d'après la même échelle de rabais décimal et infinitésimal.
Parmi les petits porteurs de ces merveilles, il s'en trouva d'assez osés pour induire quelque kaiserlick en tentation en lui tendant au passage leurs séduisantes " occasions ", accompagnées d'un petit clin-d'œil espiègle. Dans ces cas-là, le tenté eut tort de s'offusquer et de refuser le cadeau à coups de crosse de fusil.
Il eût mieux fait de se mettre à la remorque du tentateur, si peu kolossal qu'il fût; il aurait peut-être découvert à sa profonde stupéfaction que les jupons roses et les chemisettes ajourées n'étaient qu'un prétexte pour faire passer une autre marchandise qu'il eût volontiers payée au poids de l'or, certain d'en tirer bon bénéfice pour lui-même.
Ne faisons pas comme lui notre petit saint
130 SIMILIA SIMILIBTJS
Antoine, allongeons le pas pour ne pas nous laisser distancer par le gamin aux circulaires.
Tiens ! voilà qu'il s'arrête devant une maison, il regarde en l'air; c'est bien le bon numéro sans doute, car il sonne et disparaît presque aussitôt dans l'entrebâillement de la porte, où heureusement, invisible comme nous le sommes, nous avons juste le temps de nous glisser sur ses talons.
Sa mission n'est pas longue; il demande à voir le patron, à qui il remet discrètement, un doigt sur la bouche ... la circulaire aux rabais inouïs ? — ah ! non, un autre carré de papier beaucoup plus petit qu'il tire de sa poche. Puis il s'en va, tandis que le maître de céans ajuste ses lunettes et déchiffre lentement, avec des marques d'intérêt croissant, ce que nous allons lire avec lui :