‹ Simon de Montfort, comte de Leicester: comte de Leicester, sa vie (120?-1265Chapitre 11 sur 232 · Filios multos et pulcros ; Histor. de France, XIX · texte numérisé non relu

Filios multos et pulcros ; Histor. de France, XIX

Ch. BiMONT. Simon de Montfort, i

Sur l'enfance et sur Téducation du jeune Simon, nous ne sommes guère mieux informés. Il semble cependant avoir reçu une instruction assez étendue; peut-être même entendait-il le latin \ et nous le verrons plus tard se plaire dans le commerce de gens lettrés et savants. Nous connaissons mieux ses parents : sa mère, femme énergique, prit à la guerre albigeoise une part des plus actives; son père, le lieutenant d'Innocent III dans le Midi, capitaine ambitieux et fanatique, s'est acquis dans l'histoire un renom impérissable. Simon, né dix ans au moins avant la mort de son père, et treize ans avant celle de sa mère *, dut recevoir dans son enfance la vive impression des tragiques événements où les siens jouaient le premier rôle, et il hérita de leurs rudes vertus. 11 n'eut pas moins d'ambition ni moins de talents que son père ; mais il les mit au service d'une cause à certains égards plus juste : il ne combattit pas pour ruiner un peuple intelligent etanéantir une civilisation brillante; en lui les Anglais révèrent encore aujourd'hui un des fondateurs de leur liberté politique.

Lorsque le lieutenant d'Innocent III mourut devant Toulouse, son héritage revint toutentier à son fils aîné, Amauri de Montfort. Parmi les titres que le défunt avait portés, se trouvaient ceux de comte de Leicester et de sénéchal d'Angleterre. Il les tenait de sa mère Amicie, sœur aînée et héritière de Robert, quatrième comte de Leicester depuis la conquête, mort sans enfants en 1204*; mais il n'en avait jamais joui. Philippe Auguste, pour assurer sa domination dans la Normandie récemment conquise, avait obligé les

1. Voy. à rintrod. ce que nous disons au sujet de la Correspondance d*Adam de Marsh. M. Prothero fait observer, p. 39, qu'Amaun, le frère aîné de Simon, eut pour précepteur Maître Nicolas, un des meiUeurs mathématiciens de son temps, au dire de R. Bacon.

2. Simon fut tué devant Toulouse le 25 juin 1218; Alix de Montmorenci mourut le 22 février 1221.

3. Le 20 octobre, selon le Chronicon Lyrensis cœnohii publ. dans Bouq., t. XVIII, p. 35.', d'après Martène, Thés, nov, Anecdot., III, col. 1432. Cf. W. de Coventry, éd. de Stubbs, II, 197, et Hoveden, Bouq., XVIII, 165. Un nécrologe de Saint-Denis note un Robert de Leicester mort le 5 avril (nonis aprilis ; sans indic. de l'année) ; dans Félibien, Hist. de Vabb. de S.-D., Pièces, CCX. Il ne peut être ici question de Robert IV, car à la date du 8 septembre 1204, le roi Jean donne à ce comte de Leicester la garde de toutes les terres que Robert d'Harcourt, R. de Tibouville et autres seigneurs normands tenaient en fief dudit comte dans labaillie de Leicester. Voy. Rot, claus,, p. 7, col. 1.

seigneurs normands qui avaient aussi des fiefs en Angleterre, à choisir entre le suzerain déchu et le suzerain vainqueur ; ceux qui étaient restés fidèles au roi Jean se virent dépouillés de leurs fiefs normands confisqués par le roi de France. Jean sans 1 erre usa de représailles, et saisit de son côté les fiefs possédés en Angleterre par des seigneurs français*. Celui de Leicester fut du nombre*; de 1207 à 1215, il tomba aux mains de plusieurs gardiens qui ne se firent pas scrupule d'y commettre les plus grands dégâts ; en 1215 il fut confié à Ranulf comte de Chester, et neveu du sire de Montfort, qui le reçut ensuite en toute propriété avec les titres et charges qui en dépendaient'.

Amauri ne cessa de protester contre ce qu'il considérait comme unespoUation\ mais il était trop puissant en France pour avoir le moindre espoir de se faire écouter en Angleterre. Pour ne pas tout perdre, il prit alors le parti de transmettre ces droits contestés au dernier survivant de ses frères, au jeune Simon*. Celui-ci, de son côté, lui céda les revenus dont il jouissait en France, et, après avoir ainsi

i . L'acte cité à la fin de la note précédente se rapporte à cet ordre de faits.

2. Robert IV en mourant laissa ses biens à ses deux sœurs. L'aînée, Amicie, apporta à son mari les titres de comte de Leicester et de sénéchal d'Angleterre. La'cadette, Marguerite, mariée à Saher de Quincy, eut le reste ; Jean sans Terre en forma, en faveur de Quincy, le comté de Winchester. Robert IV avait enfin d'importantes propriétés en Normandie, mais elles avaient été confisquées après la conquête de Philippe-Auguste. Ces biens séquestrés ne pouvant être mis en partage, Simon de Montfort dut avantager le comte de Winchester de 40 livrées de terres prises sur ses fiefs anglais. Quand la mère et la veuve de Robert IV vinrent à mourir à leur tour, leurs biens furent encore répartis entre les deux héritiers.

3. Sur tous ces faits, voirNichol, History of Leicester, I, 100, etBotfield, Manners and Household expenseSy préface. — Cf. à l'appendice, pièce n*» 34.

4. Voy. par exemple un acte de 1231 dansTeulet, Layettes du trésor des charteSf n» 2088 : c Vestre régie majestati multociens supplicavi humiliter et dévote quod mihi terram meamet jusmeumquodhabeo et habere debeo in Anglia... mihi vestro militi redderetis; quod, ... quia non placuit hucusque facere... ego ad pedes dominacionis vestre transmitto Simonem fratrem meum, qui de dominio régis F. nihil tenet ; cui si eam reddideritis, me pro bene pagato tenerem. i Cf. ibid,, n"*2l5l et 2366.

5. Juin 1232. Teulet, Layettes^ n» 2190. M. Prothero a tort de croire,

f). 40, que Simon commença par réclamer l'héritage des Leicester à 'insu de son frère aîné.

brisé le lien qui l'attachait au pays où il ëtait né, il alla chercher en Angleterre une autre patrie.

C'était alors Henri III qui régnait sur le trône raffermi de Jean sans Terre. Il avait vingt-deux ans. Il était déjà ce qu'il fut toute sa vie, frivole et prodigue; il aimait les jouissances du pouvoir ; mais, incapable de gouverner par lui-même, il se livrait à des favoris. Les étrangers surtout lui plaisaient. Tandis que parmi les barons anglais, jaloux de défendre leurs privilèges, il trouvait plus d'adversaires que de partisans, il pensait que des gens venus du dehors, établis et enrichis par lui en Angleterre, ne lui marchanderaient pas leur dévouement. C'est ainsi qu'il devait attirer et retenir auprès de lui, en les comblant d'argent et d'honneurs, ses demi-frères, les fils d'Isabelle d'Angoulême et de Hugues le Brun*; puis les oncles de sa femme Aliéner de Provence. Fils du célèbre vainqueur des Albigeois, frère du connétable de France, mais cadet riche surtout d'espérances, le jeune Simon fut bien accueiUi de Henri III, qui, dès le 8 avril 1230, lui accordait une rente annuelle de 400 marcs, en le priant de rester désormais à son service, « tant en Angleterre qu'ailleurs' » . La situation de Simon ne saurait d'ailleurs être comparée à celle des Provençaux ni des Poitevins. Ces derniers, en Angleterre, n'étaient que des parvenus. Simon s'y présente au contraire en héritier des Leicester; il ne vient pas solliciter comme une faveur des fiefs, des pensions, ni des dignités ; il redemande les biens qui ont appartenu à sa famille. Il est né en France, mais à cette époque, ce n'est pas le hasard de

1. Hugues X, comte de La Marche, avait épousé en 1220 Isabelle, veuve du roi Jean sans Terre, mère de Henri III, de Richard comte de Cornouailles, d'Isabelle d'Allemagne, deuxième femme de Frédéric II, et d'Aliéner de Leicester. La comtesse-reine donna neuf enfants à son mari, parmi lesquels Guillaume de Valence (en Poitou), tige de la seconde maison des comtes de Pembroke, et Aimar, évèque élu de Winchester. Voy. Delisle, BibL de VEc. des Chartes ^ 4« série, t. II, p. 541, et Bulletin de la Soc, archéoL de la Charente^ 1866.

2. Shirley, Royal letters^ I, 362. Simon vint pour la première fois en Angleterre en 1229. Appendice, n« 34. M. Prothero, p. 40, note 1, doute à juste titre que Simon ait réclamé le comté de Toulouse au concile de Bourges en 1226. Roger de Wendover s'est ici trompé, et d'après lui Mat. Paris. La chronique de Tours met avec raison le nom d^mauri à la place de celui de Simon. Labbe, Sacrosancta Concilia, XI,

Îars 1, 291. M. Luard n'a pas relevé l'erreur dans son édition, II, 106.

la naissance, c'est le lien féodal qui fait la patrie. Dès qu'il rentre en possession de ses fiefs anglais, il prend son rang parmi les barons anglais, à côte des Despenser, des Chanteloup, des Pembroke, et, tandis que les étrangers se font détester chaque jour davantage, qu'enfin une révolution éclate pour les chasser d'Angleterre, Simon de Montfort est considéré par tous comme un homme du pays ; nul acte, aucun chroniqueur, ne le flétrit de l'épithète d'étranger, dUalienigena; il n'est pas de ces aventuriers, véritables suspects, que, vingt ans plus tard, il contribuera lui-même autant que personne à dépouiller de leurs biens injustement acquis. Sans doute Henri III faisait à Simon une grâce en lui rendant ses fiefs, et il avait le droit de compter sur sa reconnaissance, mais il paraissait réparer une injustice plutôt que faire acte de générosité .

Tout résolu qu'il était à restituer à l'héritier des Leicester son comté et son titre de sénéchal, Henri III devait attendre que Ranulf de Chester consentît à s'en dessaisir^; ce qui d'ailleurs ne tarda pas : au lendemain de la vaine expédition de Henri III en France, où Simon avait peutêtre fait ses premières armes dans les rangs anglais, Ranulf ramena aon jeune cousin avec lui en Angleterre, et n'hésita pas à lui rendre son comté (1231)'.

Il fallut cependant plusieurs années encore avant que les dernières formalités fussent accomplies. Enfin, en 1239, à la veille de partir pour la croisade qui devait lui coûter la liberté et la vie, Amauri de Montfort vint à Westminster, et là, en présence du roi, du cardinal légat Otton et des principaux barons du royaume, il renonça solennellement à tous ses droits sur le comté de Leicester' (11 avril).

il Rot. litL pat.y anno ié, m. 6, deuxième partie.

i. Append., pièce n<> 34 ; cf. Teulet, Layettes, n»» 2088, 2151, 2190. On litaans les Ëxcerpta e rotulis finium, I, 217, à la date d*aoùt 1231 : c De relevio Simonis de Monteforti. Mémorandum de relevio S. de M., Cûjus homagium rex cepit de honore Leicestrie, sicut plenius in rotulo olausaram. > Le 13 août, Henri III mande en effet au shériff de Leicester de délivrer sur-le-champ à S. de M. pleine saisine « de tota terra quam S. de M. pater ejus quondam comes Leicestrie de rege tenait de honore Leicestrie, et que ipsum S. jure contingii hereditario, » Shirley, Boyal letters, I, 401.

3. Teulet, ibid., n» 2789. Amauri ne paraît pas avoir cédé gratuitement ses droits à son frère. 11 s'exprime ainsi aans une charte donnée « apud sanctum Leodegarium, mense aprili 1234 » (Saint-Léger-en- Iveline, avril 1235, n. st.) : < quod si canssimus frater noster S. de M.

C'est à partir de cette époque seulement que, dans les actes délivrés au nom du roi en faveur de Simon, celui-ci porte les titres de comte de Leicester et de sénéchal d'Angleterre. Pendant les huit années qui s'écoulèrent entre la cession de Rauulf et la renonciation d'Amauri, Simon de Montfort se montra dévoué au roi et à sa politique. Ses disgrâces ne commenceront qu'en 1239. En 1236, il assiste au mariage du roi avec Aliéner de Provence (20 janvier)., et y remplit les fonctions de sénéchal \ L'année suivante, nous le trouvons au nombre des conseillers du roi*, et il fut un de ceux qui poussèrent Henri III, comme dit Mathieu Paris, « à se soumettre à l'orgueilleuse volonté du légat » ; associé à des favoris étrangers, il défend une politique de violence et d'arbitraire dont il devait être un jour l'adversaire acharné ^ Mais ce qui met le comble à sa fortune, c'est son mariage avec la propre sœur de Henri III.

comes de Leicestria ab instanti Pascha înfra aliud Pascha de 1500 libris paris, fecerît gratum nostrum, omnia que nobis tradidit sicut ea tenebat, nos vel heredes nostri eidem tenebimur resarcire, sicut continetur in litteris suis quas habemus. Nos vero conventiones istas juravimus super sacrosancta evangelia inviolabiliter observare, salvîs tamen quibusdam conventionibus quas prius babebat nobiscum. • B. N., Brienne, 34, p. 29.

1 . Au moment où Henri III allait se mettre à table, Simon lui présenta de l'eau dans un bassin. Mat. Paris, III, 337. c Servivit autem ea die, de senescalcia Simon de Monteforti, comes Leic, cui de jure competit illud officium, licet contradiceret Rogerus Bigod comes Norff... » Brit. Mus., Cotton, Claudius C. IV, fol. 234-V35, ex Rubeo libre Scaccarii. C'est la copie d'un rôle où Ton avait consigné les services que chacun devait remplir au couronnement royal, et les compétitions auxquelles avait donne lieu le couronnement d'Aliéner en 1236.

2. C'est ainsi qu'il est cité comme témoin du traité d'York conclu avec le roi d'Ecos.se, en juillet 1237 (Rymer, à la date ; Paris, III, 373, 413 et 415), — d'une confirmation de la Grande charte en 1237 {Ann, Théokesber., p. 103),— d'une charte par laquelle Henri III établit ane foire franche a Bayonne, 3 août 1237 (fchampollion. Lettres de rois et reines, I, 52), —d'une charte de confirmation en faveur de Cluni, 22janv. 1238 (Biblioth. Cluniac, col. 1400), — d'une charte par laquelle Henri III confirme, le 24 mars 1237, les privilèges accordés par Henri II à la ville d'Exeter (d'après un Vidimusdu 4 mai 1300 dans les Monumenta Guildhallae Lonain.^ II, 669). — 11 assista aussi au Parlement (placitum) de Westminster, 12 oct. 123i, où fut modifiée la condition légale des bâtards. Bracton, éd. Twiss, II, 606. Dans la liste que publie ici M. Twiss pour la première fois, Simon de Montfort vient aussitôt après ceux qui sont qualifiés comtes, mais il ne porte pas encore ce titre. Tous ces faits réunis montrent qu'il est excessif de dire avec M. Prothero, p. 41, que, de cette période de la vie de S. de M., nous ne connaissons presque rien.

3. Mat. Paris, III, 412: « Consiliarios quoque (rex) habuit infâmes et

N^e vers 1212, Aliéner, Taînée des filles de Jean sans Terre, avait été mariée de bonne heure au corate Guillaume de Perobroke, fils aîné du grand Maréchal *. Restée veuve sans enfants, en 1231 , la jeune princesse se laissa persuader de faire vœu de chasteté; le saint archevêque de Canterbury, Edmond, et Tévêque de Chichester reçurent sa foi, donnée peut-être un peu à l'étourdie. Elle prit alors l'anneau, mais non le voile des veuves et, au lieu de vivre dans la retraite, elle resta à la cour du roi son frère *. Simon la vit et l'aima; peut-être se laissa- t-elle séduire*. Coquette et frivole, Aliéner était peu faite pour cette vie à demi religieuse qu'elle avait acceptée. D'autre part, Simon était passionnément ambitieux, et dans le mariage il voyait surtout une affaire ; c'est ainsi que déjà peu après 1234, il recherchait la main de la comtesse de Boulogne, plus âgée que lui de dix ans environ \ et qu'en 1237 il s'engageait avec la comtesse de Flandre, qui aurait pu être sa grand'mère*. D'ailleurs, si Aliéner fut coupable, Henri III ne s'en montra pas fort irrité, et, pour que sa sœur pût aimer sans déshonneur, il fit célébrer secrètement le mariage à Westminster, par son propre chapelain (7 janvier 1238). a II mit lui-même la main de sa sœur dans celle du comte ; celui-ci la reçut avec plaisir, à cause de l'amour qu'il ressentait pour la comtesse, de sa beauté, du haut rang qu'elle occupait et de son illustre naissance \- »

suspectes ; . . . et hi erant J. cornes Lincolnîe, S. cornes Legrecestrie, frater J. Templarius. »

i. Voir la généalogie des Pembroke dans la préâice du Liber de anliquU legibus, p. xvii et suiv. Cf. P. Meyer, Bomanta, XI.

^. Botfield, Manners and household expenses, préface. Green, Princesses, II, 61.

3. C'est un bruit qui courut alors et dont Mat. Paris s'est fait Fécho, III, 567. Plusieurs historiens modernes l'ont reproduit. Il n'y a naturellement aucun compte à tenir en ce point de la chronique de Lanercost.

4. Aubri de Trois- Fontaines, dans Pertz, XXIII, 9*0, et dans Uistor. de Fr., XIX, 619. Mahaut était veuve de Philippe Hurepel, mort en 1234. En r238, elle épousa Alfonse, frère de Sanche II, roi de Portugal, et de Ferrand, comte de Flandre.

5. Jeanne de Flandre était veuve depuis 1Î33, du comte Ferrand, prisonnier à Bouvines. L'opposition du roi de France fit rompre l'accord, et la comtesse de Flandre dut jurer qu'elle « n'avait point fait mariage avec Simon de Montfort >. Layettes, n« 2492. Cf. Mat. Paris, ÏII, 327.

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