CHAPITRE V
Vaffairede Sicile et les Provisions d'Oxford ^258). Le traité de Paris entre V Angleterre et la France (4 déc. 1259).
Le retour de Simon de Montfort en Angleterre après son gouvernement troublé et infructueux en Gascogne ouvre une nouvelle période dans la vie du comte de Leicester.
On vient de le voir : une crise violente dans le gouvernement est inévitable ; le conflit entre le roi et les grands du royaume s'exaspère chaque jour davantage. Il duçe depuis un demi-siècle. Les barons l'ont emporté une première fois en arrachant la Grande Charte à Jean sans Terre; la minorité de Henri III a sauvé la royauté qui a regagné pas à pas le terrain perdu. Une politique prudente et habile aurait pu la rendre toute-puissante ; les fautes de Henri III faillirent une seconde fois compromettre son existence même.
Ce sont les événements qui préparent les révolutions, ce senties hommes qui les exécutent. Simon de Montfort allait devenir un chef de parti ; il était prêt au rôle que la fortune lui destinait. Ses ressentiments personnels contre Henri IIÏ, aigris par ses récents déboires en Gascogne, l'inclinaient au parti des mécontents; ses besoins particuhers, les intérêts généraux de la classe à laquelle il appartenait, et dont son titre et son mariage l'avaient fait un des chefs naturels, le rendaient hostile à une politique fantasque et ruineuse ; ses entretiens sur la politique et la morale avec les esprits les plus éminents de son temps avaient changé en convictions généreuses des désirs de réforme qui n'étaient peutêtre au début que des appétits de vengeance. Ses idées n'étaient ni originales ni neuves; il ne songeait pas, du moins rien ne le prouve, à changer la forme de l'État; il ne prévoyait pas le prochain avènement politique des communes; il se contentait de vouloir rendre à la haute noblesse
et aux prélats la place qu'ils avaient occupée dans le gouvernement après la défaite et la mort de Jean sans Terre ; il avait les yeux tournés vers le passé plutôt que vers l'avenir, mais ce qu'il voulait, il le voulait fortement. Fier, emporté, opiniâtre, esprit étroit et cœur chaud, capable d'inspirer de mortelles aversions et des amitiés inébranlables, ses qualités et ses défauts le désignaient pour conduire un parti politique à une victoire éclatante ou à une glorieuse défaite. Grand caractère plutôt que grand homme, il était de ceux qui honorent les causes qu'ils servent. Ses contemporains Tout senti et ne lui ont pas ménagé la reconnaissance.
La détestable politique intérieure de Henri III avait préparé la révolution, les fautes de sa politique extérieure la firent éclater. C'est l'affaire de Sicile qui mit le feu à la mine.
L'empereur d'Allemagne Frédéric II était mort excommunié en 1250. La couronne de Sicile, fief du Saint-Siège, dont il avait été déclaré déchu, mais dont le bâtard de Frédéric II, Manfred ou Mainfroi, s'était emparé, fut offerte par Innocent IV au riche comte de Cornouailles frère de Henri III, et à Charles d'Anjou*, puis, sur leur refus, à Edmond, fils cadet du roi d'Angleterre. Le roi s'empressa d'accepter. Bien des motifs contribuèrent à lui inspirer cette funeste résolution : à plusieurs reprises, Henri III avait fait vœu d'aller à la croisade, mais il n'avait jamais tenu sa promesse ; il espérait qu'une guerre en Sicile contre un prince excommunié, d'une part, et de l'autre contre les Sarrazins d'Afrique encore fort nombreux dans l'île, pourrait lui compter comme croisade et le dégager à la fois envers le pape et envers sa conscience *. En outre, une expédition en Terre-Sainte n'eût rapporté au roi que l'honneur; les conquêtes des croisés en Palestine ne profitaient qu'à l'ÉgUse
1. Mat. Paris, V, 680. Cf. Potthast, Reg, Pontif. roman,, n« 14680, 81, 82, 15015, etc.
^. C'est ce qui eut lieu en effet, mais non pas sur-le-champ. Innocent IV s'était d'abord opposé à cette substitution; Alexandre iV y consentit, après quelque résistance; Potthast, n®» 15416, 15741, 15836, 15865. Cf. Rymep, bulle datée des nones de mai 1255 : Alexandre IV laisse à la discrétion de maitre Rostand, son clerc et chapelain, i absolvendi prefatum rej^em a voto crucis, illudc^ue in susceptionem et exequutionem premti negotii predicti regni Sicilie commutandi •. Toute cette affaire est bien résumée par M. Prothero, p. 114 et suiv.
ou aux seigneurs chrétiens établis en Orient; la Sicile, au contraire, serait rattachée au royaume d'Angleterre, et la possession de ce royaume viendrait juste à point pour compenser l'abandon, déjà décidé en principe, des provinces françaises enlevées par Philippe -Auguste et son fils après la condamnation de Jean sans Terre. Enfin, s'établir en Sicile à la demande, sous la protection et même sous le vasselage du Saint-Siège, n'était-ce pas reprendre, en partie et sous une autre forme, les projets de Henri II qui avait songé, lui aussi, à étendre son influence dans la Médi* terranée*? Aussi, dès le commencement de l'année 1254, Henri III, sur Tavis de son conseil privé, avait-il accepté pour son fils cadet Edmond la couronne alors victorieusement défendue par Mainfroi*. Un mémorandum du 29 juin 1256 nous apprend en effet « que tous les privilèges signés du sceau du roi d'Angleterre sur le fait de la Fouille furent scellés par l'ordre du roi à Windsor, et sur le conseil de vénérables personnes Pierre, évêquede Hereford, d'Aimar, élu de Winchester, de Guillaume de Valence et Geoffroi de Lusignan, frères du roi; de Richard, comte de Gloucester, de Jean de Plessis, comte de Varenne, de Jean Mansel, prévôt de Beverley, de Philippe Louvel, trésorier du roi, et autres du conseil royaP» . On le voit, si l'on excepte le seul Richard de Gloucester, aucun des grands du royaume ne fait partie du conseil privé, aucun d'eux, ni Simon de Montfort, ni Richard de Cornouailles, n'a été prié de donner officiellement son avis sur une aventure qui engageait pour de longues années les revenus de l'Angleterre.
Ajoutons que Henri III ne devait pas s'en tenir là : pour assurer le trône de Sicile à son fils Edmond, il importait de pouvoir compter sur Talliance, ou tout au moins sur la neutralité de l'empire d'Allemagne. En 1254, au moment où