‹ Simon de Montfort, comte de Leicester: comte de Leicester, sa vie (120?-1265Chapitre 111 sur 232 · Paris, V · texte numérisé non relu

Paris, V

3. Voyez ses plaintes au concile de Lyon, en 1245. Paris, IV, 440.

laume le Conquérant avait vaincu; aussi s'était-il montré fort reconnaissant envers le clergé. Il avait augmenté sa riche dotation, reconnu la juridiction ecclésiastique nettement distinguée de la juridiction royale, promis de payer ponctuellement le denier de Saint-Pierre, d'imposer le célibat aux prêtres, de faire adopter la liturgie romaine, et ces promesses avaient été tenues, soit par lui, soit par ses successeurs. En même temps, il avait essayé d'opposer un contrepoids à toutes ces concessions : il avait maintenu la suprématie du pouvoir royal en matière ecclésiastique : défense était faite aux clercs de quitter le royaume, de reconnaître un pape, de publier un bref, une sentence d'excommunication, sans son consentement, etc. Mais pendant les troubles du xii* siècle, Tautorité de l'Église ne cessa de s'accroître. Intermédiaire naturelle entre les vainqueurs et les vaincus, puisque les prélats étaient français el le bas clergé anglo-saxon, son influence morale grandit de jour en jour; après le meurtre de Thomas à Becket, l'Etat dut s'abaisser devant l'Église. Avec son habituelle dextérité, la cour de Rome profita de ces circonstances favorables. Déjà ses légats étaient admis en Angleterre et portaient devant les conseils nationaux les désirs ou les volontés du pape* ; Henri II fut contraint de reconnaître formellement le droit d'appel au Saint-Siège en dernier ressort pour les causes plaidées devant les tribunaux ecclésiastiques. Jean sans Terre accorda la liberté des élections canoniques. Il fit plus : il se déclara le vassal du Saint-Siège ; la couronne d'Angleterre n'était plus qu'un fief de TÊglise. Lui mort, c'est un légat qui gouverne le royaume et qui protège la minorité du jeune Henri. Le fils de Jean sans Terre n'oublia jamais l'éminent service que le pape lui avait rendu dans cette circonstance, et se montra toujours le dévoué et dévot fils de TÉglise romaine.

Cette sujétion humiliait l'orgueil légitime du clergé bri-

i. C'est en 1126, qu'un légat, Jean de Crème, présida pour la pre mière fois un concile en Angleterre. Gneist, Verf., 197. Sur les rap" ports entre TAngleterre et Rome, pendant les vingt-cinq première^ années du règne de Henri III, on consultera utilement les deux bro" chures suivantes : Luard. On the relations between England and Rom, during the earlier portion ofthe reign of Henry III. Cambridge, 1877; et Weber, Ueberdas Verhàltniss Englands zu Rom tvàhrend aer Zeit der Légation des Card. Otho, 1237-41. Berlin, 1883.

tannique*; de plus, elle portait gravement atteinte à ses intérêts. Beaucoup de bénéfices ecclésiastiques, de prébendes canoniales, de cures, étaient donnés à des étrangers, à des Italiens surtout ; sans doute on ne contestait pas au pape le droit de « pouvoir disposer librement de tous les bénéfices ecclésiastiques * » ; mais le moindre défaut de ces nominations lointaiiies était d'établir en Angleterre des gens étrangers à la langue et aux usages du pays. Le pape Innocent IV reconnut lui-même « que la brigue et les sollicitations avaient arraché de mauvais choix à la cour de Rome » , et restitua aux évêques et aux abbés le droit exclusif de pourvoir aux bénéfices (mai 1252) \

Une des grandes causes qui soumirent l'Angleterre à l'autorité du Saint-Siège et de ses légats, ce fut la multiplication des monastères exempts, c'est-à-dire aifranchis de la juridiction diocésaine, et soumis directement au Saint- - Siège*. Plusieurs prélats, et au premier rang l'évêque de Lincoln, Robert Grossetête, luttèrent tolite leur vie pour obliger les monastères étabUs dans leur diocèse à reconnaître leur autoHté et à subir leurs visites pastorales. Les satisfactions que Robert obtint du pape à ce propos montrent le crédit dont il jouissait personnellement à la cour de Rome% mais ne modifièrent pas beaucoup un état de choses dont se plaignait l'épiscopat.

Exemptions fréquentes accordées aux monastères, collation de bénéfices à des étrangers ou à des prêtres indignes,

1. En 1231, Raoul de Neville, évoque de Chichester, fut élu archevêque de Canterbury, accepté par le roi, et mis en possession de ses bénéfices. Le pape, après enquête, repoussa l'élu comme « curialem et illiteratum > . Mais dans une addition à Wendover, Paris dit que la vraie cause du refus est que l'élu fut présenté au pape comme voulant rompre le lien qui rattachait l'Angleterre à la cour de Rome. III,

2. C'est ce que reconnaît Robert Grossetête. Voyez le mémoire court, mais substantiel, de M. Jourdain, signalé plus haut, p. 92.

3. Ibid. Cf. les plaintes des prélats au concile de Lyon. Paris, IV,

4. Voir la « Professîo abbatum exemptorum > dans Wendo ver-Paris, III, 318.

5. M. Jourdain (mém. cité), montre qu'il ne faut pas accepter aveuglément sur ce point le témoignage de M. Paris; que les relations de Robert Grossetête avec le pape turent toujours respectueuses d'une part et bienveillantes de l'autre ; les lettres sont lom en effet d'être écrites avec le ton acrimonieux qu'on trouve dans certains actes justement suspects.

absolutisme des légats, soumission de la couronne d'Angleterre au Saint-Siège subie avec reconnaissance par le fils de Jean sans Terre, tels étaient les principaux griefs du clergé anglais contre la papauté. A ces maux, il n*y avait pas de remèdes. Le clergé anglais ne craignait pas de montrer son indépendance à Tégard du Saint-Siège, mais il n'en professait pas un respect moins profond pour le chef incontesté de l'Église catholique. On le maudissait tout bas, et même tout haut lorsqu'il élevait des prétentions que les prélats jugeaient exorbitantes, mais on lui écrivait dans les termes de la plus entière déférence. En Angleterre, au xiii' siècle, l'idée d'un schisme n'était encore entrée dans aucun esprit.

Pour lutter contre le roi, au contraire, le clergé ne manquait pas de moyens. Les prélats, prieurs et abbés avaient leur place au Commun conseil du royaume, et ne se faisaient pas faute d'attaquer la poUtique royale ni de refuser de l'argent à ses caprices. Certains prélats comme Robert Grossetête auraient voulu diminuer, pour ainsi dire, les points de contact entre l'Église et l'État; ils protestaient contre la présence des clercs dans les conseils du roi, dans ses cours de justice ; ils auraient voulu que l'État laïque n'employât que des fonctionnaires laïques; mais la royauté avait trop besoin des clercs, et le clergé trouvait trop d'avantages au service du roi pour que ce vœu fût accueilli. Il y aurait eu enfin un remède fort simple, c'était que le clergé renonçât aux fiefs qu'il tenait du roi et qui le maintenaient sous son étroite dépendance; mais personne ne pouvait évidemment songer à une solution aussi radicale. 11 fallait attendre tout du temps et du Parlement.

Arrivés au terme de cette longue étude, quelle conclusion pouvons-nous en tirer ? Quelle est en résumé l'étendue des pouvoirs du roi, comment use-t-il de son autorité et quel prestige exerce-t-elle ?

Rien dans le royaume n'est égal ni supérieur au roi; il n'y a au-dessus de lui que la justice et la loi; il ne relève que du tribunal de Dieu. Cependant la Grande Charte contient un certain nombre de dispositions précises destinées à protéger les privilèges, surtout de la noblesse et du clergé. L'existence de ces deux ordres est donc la seule limite légale opposée aux pouvoirs du roi. Les prélats et les grands com-

posent le Commun conseil du royaume, et le roi ne peut se dispenser de lui demander son avis; c'est de lui seul qu'il peut espérer des subsides qui lui permettront de payer ses dettes ou de faire la guerre ; et le Parlement ne les accorde qu'à bon escient et en retour de formelles garanties. Mais le gouvernement de Henri III est le règne de l'arbitraire ; la Grande Charte lui met des entraves, il les brise ; le Parlement essaie de lui lier les mains; il paie ses conseils de belles paroles et applique la loi comme il l'entend,

A cette fin, il emploie de nombreux fonctionnaires dévoués à sa politique; c'est le conseil privé où ses familiers dominent; ce sont les cours suprêmes du Banc du roi et des Plaids communs où il attire les causes des autres tribunaux, les Barons de l'Échiquier qui surveillent tous les receveurs des deniers publics et, par le système de plus en plus développé des amendes [amerciamenta]^ font sentir à chaque instant la présence de l'autorité et sa toute-puissance ; les bureaux de la chancellerie qui délivrent les brefs royaux {wriis) sans lesquels rien ne peut se faire d'utile en matière de finances ou de justice, concentrent aux mains du roi tous les pouvoirs. Les tournées des juges voyageurs ou itinérants, d'autant plus fréquentes qu'elles sont une source d'importants profits pour le Trésor, rattachent étroitement les administrations locales à l'administration centrale. Les shérifis qu'il nomme, déplace, destitue, punit à son gré, sont les représentants permanents du roi dans les comtés ; mais ici encore le pouvoir populaire est organisé. Les assises plénières des comtés sont des Parlements déjà complets, où le tiers état a ses représentants réguliers, et qui serviront de modèle au grand Parlement de la nation ; les plus importantes des affaires locales y sont réglées sous la surveillance des agents du roi et sous leur responsabilité individuelle ou collective .

Le roi peut donc beaucoup, mais il ne peut pas tout ; malgré la centralisation affermie, il y a des traditions si anciennes de Selfgovernment, qu'il est obligé de les respecter. Un prince habile pouvait s'en servir au profit même de son autorité ; mais Henri III est un prince inconstant, capricieux, frivole. Ambitieux des grandes choses, il ne sait ni les préparer, ni les exécuter, pas plus qu'il ne sait réparer les nombreux échecs que son incapacité lui cause. Aussi, malgré la prospérité matérielle dont jouit l'Angle-

terre sous son règne, malgré l'éclat des arts et le développement d'une littérature qui vit encore d'emprunts, mais qui déjà se perfectionne, tous ceux qui par devoir ou par situation s'inquiétaient des affaires générales de l'État, sentaient-ils que des réformes étaient nécessaires . Non que Ton songeât peut-être à rien changer aux institutions mêmes du pays; on a vu que Simon de Montfort, dans ses plus intimes conférences avec Robert de Lincoln ou Adam de Marsh, ne sort pas des généralités sur la morale ou la politique ; mais il est certain qu'il fallait modifier le mode du gouvernement; il t*allait mettre fin au pouvoir arbitraire. Les étrangers avaient perverti les intentions du roi, il fallait les chasser, et rendre aux conseillers « naturels » du roi leur autorité légitime. En un mot, la Révolution devait se faire par le Parlement et pour le Parlement, c'est-à-dire, en dernière analyse, par l'aristocratie et pour elle.

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