‹ Simon de Montfort, comte de Leicester: comte de Leicester, sa vie (120?-1265Chapitre 177 sur 232 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Simon de Montfort a été très diversement apprécié par les historiens. Exalté par les uns, sévèrement jugé par les autres, il a été du moins considéré par tous comme un homme au-dessus de l'ordinaire. Appelé par les circonstances à jouer un rôle dans un moment critique pour les destinées d'un grand pays, il a été par son caractère et par ses talents à la hauteur des événements. Élevé en France, arrivé en Angleterre à l'âge d'homme, il ne resta pas longtemps étranger aux passions, aux idées, aux besoins de sa patrie adoptive. Il aurait pu comme tant d'autres fonder sa fortune sur la faveur royale et la maintenir par un dévouement complaisant. Le métier de courtisan lui réusisit d'abord, mais il était fait pour dominer, non pour servir; brouillé avec le roi son beau-frère, il se déclara contre le pouvoir arbitraire, dont il devint bientôt, surtout après son gouvernement en Gascogne, l'adversaire opiniâtre. Ses relations avec quelques-uns des esprits les plus éminents et des caractères les plus purs de son temps exercèrent sur lui une salutaire influence. Son hostilité contre Henri III avait paru tout d'abord provenir d'un orgueil immodéré ou d'une ambition mal satisfaite ; désormais elle prenait sa source danâ une passion plus noble, celle du bien public. Avant le Par-» lement d'Oxford ses amis avaient mis en lui toute leur confiance; après 1258, le pays entier le reconnut comme lé chef de la Révolution.

Il fut et resta le chef d'un parti. La Révolution avait été faite par la haute aristocratie laïque et ecclésiastique et pour elle ; c'est à cette aristocratie qu'il voulut àssuret* lé pouvoir. La Grande Charte entravait à peine l'arbitraire royal; il fallait de nouvelles garanties. Le Parlement 6eul à ses yeux pouvait les donner en mettant le roi en tutelle. Le même débat s'agitait à la même époque dans la plupart des grands États de l'Europe : la royauté, qui tendait à orga-

niser à son profit le pouvoir absolu, avait à lutter contre la féodalité. En Angleterre, cette féodalité avait son caractère propre, très diflFérent, par exemple, de ce qu'elle était en Allemagne et en France. Les grands seigneurs anglais, comtes et barons, n'étaient pas, comme sur le continent, de petits souverains ; les baronnies et les comtés ne formaient pas comme autant d'États dans le royaume. Sans doute ils avaient d'importants privilèges ; la possession de fiefs nombreux leur donnait une réelle influence ; mais d'ordinaire ces fiefs^ au lieu de former des groupes compactes, étaient disséminés un peu partout. Isolément, ces grands seigneurs avaient peu d'autorité politique; ils ne pouvaient gouverner qu'à condition d'être unis, bien plus, à condition de ne pas rester isolés du reste de la nation. Les institutions locales de l'Angleterre interdisaient d'ailleurs cet isolement : dans les comtés, les affaires ordinaires étaient traitées en présence d'une assemblée qui réunissait à la haute noblesse et au clergé supérieur les représentants de la petite noblesse, des villes et des campagnes. Rien d'étonnant si cette pratique s'introduisit peu à peu dans le Par-: lement de la nation. Ce Parlement ne comprenait d'ordi-. naireque les prélats et les grands du royaume, comme d'ordinaire ces grands et ces prélats obtenaient d'être dispensés de paraître aUx cours des comtés ; mais dans les mo- ' ments de crise la fusion s'opéra. C'est ce qui eut lieu en 1265 : la situation était particulièrement difficile et décisive, aussi la réunion des trois ordres de l'État eut-elle lieu avec une solennité inusitée. C'est la force des institutions anglaises qui poussait à ce résultat ; ce n'est pas la volonté d'un homme. Simon de Montfort n'est pas, comme on l'a dit quelquefois, le fondateur de la Chambre des Communes. Quelle que soit cependant l'étroitesse de ses idées réformatrices, il a servi la cause des libertés anglaises avec acharnement; comme Thomas Becket, il est mort pour elles; son « martyre » a certainement plus fait pour le triomphe de la bonne cause que ses projets, s'il avait pu les appliquer à loisir. Ses rivaux, ses ennemis même reprirent son œuvre; deux ans après Evesham^ le statut de M^lborough admit en partie les Provisions d'Oxford, qui d.eyînrent ainsi des lois de l'État, au heu d'être la machine de guerre d'un parti. C'était la vraie marche à suivre; la Royauté devait céder aux désirs de réforme pour mieux

les diriger. Avec Tinstinct supérieur d'un véritable chef de gouveraeinent, Edouard I" se fit législateur; il était de ceux que les Révolutions instruisent. Vers la fin de son règne, il introduisit dans l'État un élément nouveau : à partir de 1295 il ne réunit plus que des Parlements composés sur le modèle de celui de 1265; c'est l'avènement définitif du tiers état comme pouvoir politique. A ce travail de tout un siècle, Simon de Montfort, « ce grand et hardi factieux »S donna une impulsion décisive. Sans peut-être en avoir conscience, il a créé un des précédents les plus caractérisés qui préparèrent la lente évolution de l'Angleterre vers la liberté politique; il n'a pas créé autre chose, mais cela suffit à sa gloire.

1. Guizot, Histoire des origines du gouvernement représentatif. 4* édit, t. II, p. 175.

Vu et lu, en Sorbonne, le 11 février 1884, par le doyen de la Faculté des Lettres de Paris.

HiMLY.

Vu et permis d'imprimer.

Le Vice-Recteur de F Académie de Paris,

Gréard.

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