‹ Simon de Nantua ou Le Marchand ForainChapitre 20 sur 54 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Diverses rencontres que fait Siraou de Nantua sur la grande roule , cl bons conseils qu'il donne sur difîërens sujets.

Je néglige toujours , mes cliers lecteurs, de vous parler des affaires de mon compagnon de voyage. IMais c'est que je pt nse qu'elles doivent moins vous intéresser que ses discours. En général ses opérations sont bientôt faites; il vend, il achète, selon l'occasion, et ses marchés sont conclus sans longues discussions. C'est même a!ors qu'il parle le moins, parce qu'il a pour principe, en fait d'affaires, qu'à l'homme bien avisé il ne faut que peu de

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paroles. Ainsi , toutes les fois que je vous dis : Nous arrivâmes dans une ville ou dans un village ; c'est que Simon de Nantua y avait quelque chose à faire. Et quand je vous dis : Nous partîmes de tel endroit; c'est-à-dire que Je père Simon avait terminé ses opérations.

Après avoir fait de tendres adieux à l'excellente famille de Bernard , nous quittâmes Bar-sur-Aube, pour nous diriger du côté de Chàlons-sur-x»Iarne. Simon de Nantua n'avait , je crois, jamais tant parlé que pendant les trois journées que nous employâmes à ce trajet. Il ne rencontrait pas uo passant sur la route qu'il ne lui adressât la parole.

Eh! l'ami , vous allez gagner une fluxion de poitrine, dit-il à un jeune villageois qui arpentait à grands pas le chemin ; où courez-vous donc si vite et surtout si paré? Allez-vous voir votre prétendue. — Ah! vraiment oui, il est bien question de prétendue I Je cours à la ville m'informer, et chercher quelque moyen pour obtenir un délai d'un créancier qui veut faire vendre les meubles de mon père.— • Peste ! si j'étais votre créancier, et que je vous visse arriver avec cet habit de beau

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drap, ces souliers minces et cette chemise fine, vous ne m'inspireriez j)as grand'pitié. Comment donc! en vous voyant passer, je vous aurais pris pour le plus riche fermier de votre village. — Oh ! mon Dieu non , nous ne sommes pas riches , et peutêtre bientôt serons-nous encore plus pauvres. — Voulez-vous que je vous dise pourquoi cela , dit Simon de Nantua ; c'est que vous avez voulu paraître ce que vous n'étiez pas. Vous m'avez tout l'air d'avoir imité la grenouille , qui s'enflait pour se faire aussi grosse que le bœuf La grenouille creva, mon ami, et j'ai grand peur qu'il ne vous en arrive autant. Allez vite, et si vous vous tirez de ce mauvais pas, souvenez-vous ensuite du proverbe que vous savez bien, et qui veut dire, qu'il ne faut pas chanter plus haut que la bouche.

Bonjour, la nourrice. Votre enfant crie bien fort. Eh! je le crois I- le voilà emmaillotté comme dans un étui. Oh ! si j'étais sa mère , vous ne le garderiez pas long-temps,pour le martyriser ainsi. Ditesmoi un peu quelle grimace vous feriez, si l'on vous enveloppait de la sorte?

Le pauvre enfant n'a pas d'autre ressource

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que de crier, lui. Je voudrais qu'il criât tant que vous eu fussiez assourdie. Ne voyez-vous pas que cette pauvre petite créature, privée de respiration et de mouvement, ne peut pas croître et se développer librement.^ Pourquoi vos enfans sont-ils malingres et maladifs ? C'est parce que vous les empêche^ ainsi de se fortifier. Est-ce que les animaux emmaillottent leurs petits? Aussi vous ne rencontrez pas d'animaux contrefaits ou poitrinaires. Je sais bien qu'il est plus commode d'arranger un enfant comme un paquet , afin de pouvoir le laisser crier, sans s'inquiéter de lui: on se dispense ainsi de le soigner. Le motif et la chose sont aussi barbares l'un que l'autre î On renonce partout à cette coutume meurtrière , et ceux qui s'obstinent à la conserver encore, sont bien entêtés , bien stupides ou bien méchans.

Salut , mon brave ! où avez-vous perdu ce bras? — A la campagne de 1814. — • Ah! et comment donc avez-vous été blessé? — Un biscajen m'a cassé le poignet; mais j'étais à mon poste , et je ne l'ai quitté que lorsqu'on m'a emporté. Et puis , on m'a coupé le bras , et me voilà. — Vous avez dû souffrir beaucoup? — Ce n'est rien qtrè

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cela. La plus grande souffrance était de ne pouvoir plus me battrt-, tandis que l'ennemi marchait sur la terre de mon pays. — Vous avez sans doute une pension? — Oui, monsieur. — Et vous ètts content? — Trèscontent. J'ai ma croix d honneur, ma petite pension , je possède un coin de terre que je tiens de mon père, et qui me suffit pour vivre. J'ai lu dans Ihistoire que les guerriers romains retournaient au soc après les batailles; je suis fier d'en pouvoir faire auiant, et je ne dois pas me plaindre, quanS je vois qu'il me reste un bras pour conduire la charrue , et pour le donner encore à la patrie, si elle en avait besoin. Ma foi , je ne regrette rien , je ne désire rien pour moi , et je n'ai plus de vœux que pour mon pays. — Et moi , j'unis les miens aux vôtres , et j'en fais en même temps pour votre bonheur. Piespect à vous, mon brave militaire et honnête citoyen.

Tiens; c'est vous, monsieur Raymond!

— Ah ! bonjour, père Sirnon. — Vous n'êtes donc plus dans la brigade de Nantua ? — Non ; depuis l'année dernière , je suis dans ce pays-ci. — Je me félicite bien de cette rencontre. Quels hommesconduisez-vous donc-la? — Ce sont des déser-

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leurs. — Des déserteurs ! Ces gens-là parîeut-ils français ? — Oui, vraiment; ils le sont aussi. — Allons donc , cela est impossible : un soldat français ne quitte pas ses drapeaux et ne renonce pas au service de son pays et de son Roi. N est-ce pas, messieurs , que vous n'êtes point Français ?

IjCS déserteurs n'osèrent répondre , et ce nom de Français , dont ils étaient indignes , leur fit baisser les yeux.

Comment donc êles-vous là ? reprit Simon de Nantua , ( en s'adressant à un soldat en uniforme , qui marchait à coté d'un déserteur, et qui paraissait accablé de chagrin). Vous ne me semblez pas être des leurs. — Des leurs ! dit le soldat en relevant la tête avec indignation ; moi , déserteur ! non, non, monsieur. — Eh! que faites-vous ici, mon camarade ? — Un de ces malheureux était mon ami d'enfance; nous étions compagnons d'armes , et j'aurais donné pour lui ma vie. Son crime , dont je ne puis concevoir la cause , m'a mis au désespoir. Forcé de ne plus l'estimer , je n'ai pu cependant cesser de l'aimer , et j'ai voulu lui en donner une dernière preuve , en lui faisant la conduite jusqu'à sa destination. On connaissait mon

amitié pour lui , en sorte que j'ai obtenu une permission de mon colonel. — Voilà qui est très-bien ; mais ne craignez-vouS pas que cette démarche vous fasse tort ? être l'ami d'un déserteur ! — Tort ! pour ma paye, oui; mais pour l'honneur, non. On me connaît, Monsieur, et j'ai fait voir que je suis bon soldat. — Je n'en doute pas , mon camarade ; avec des sentimens comme les vôtres , on n'est jamais capable d'une action basse. Tenez, prenez ceci pour votre malheureux ami. — Je l'accepte pour lui. Monsieur, parce que je ne suis qu'un pauvre soldat 5 mais, si j'étais riche , je ne l'accepterais pas , et il n'en aurait pas besoin. — Allez, vous êtes un brave homme , et je voudrais que toute l'armée fût composée de gens comme vous. — Ah ! soyez tranquille , je ne suis pas le seul qui ait bon cœur, et il y en a qui valent mieux que moi. — Adieu, père Simon , dit le brigadier Raymond , en se remettant en route : bon voyage. — Je vous le souhaite pareil , monsieur Raymond.

A revoir.

Un peu plus loin, Simon de Nantua s'adressa à un cultivateur qui travaillait dans les champs sur le bord de la route. — Dites-

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moi donc , l'ami , pourquoi cette terre estelle en friche ? — Eh ! Monsieur , il faut bien qu'elle se repose! — Comment, qu'elle se repose î Vous figurez-vous que la terre soit paresseuse comme les hommes, et qu'elle ait besoin de repos? C'est un préjugé , mon ami ; et pendant» que votre terre ne vous rapporte rien, elle ne gagne pas de quoi produire davantage, et elle n'en paye pas moins l'impôt. Savez-vous lire?

— INon, Monsieur.— Tant pis : je vous aurais engagé à lire ce qu'on écrit tous les jours sur l'agriculture. Vous auriez trouvé là de bonnes instructions, qui auraient pu vous mettre en état d'augmenter le produit du terrain que vous cultivez. Vous croyez, vous autres, qu'il ne peut y avoir rien de meilleur que ce que vous avez tonjours pratiqué , comme si l'on ne faisait pas sans cesse des découvertes utiles. Si vous vouliez écouter les conseils qu'on vous donne , vous feriez souvent de meilleures affaires. Avez-vous des enfans ? — Oui , j'ai un fils. — Sait-il lire ? — Non.

— Eh bien ! envoyez -le à l'école. Ensuite il vous lira des livres d'agriculture, et, si vous avez le bon esprit de suivre les conseils que vous y trouverez, vous serez bien-

tôt content de ne vous être pas entêté à J «la routine. li y a des hommes qui s'occupent de votre bien , sans que vous vous en doutiez ; mais ils perdent leur temps et leur peine , si vous ne vouiez pas les écouter. 11 serait pourtant de votre intérêt et même de v(*tre devoir de le faire. Car enfin , si vous êtes bon Français, vous devez désirer ce qui peut nous rendre plus riches et plus puissans que les autres peuples. Ce sont les productions de notre sol qui peuvent faire notre richesse. Mais le sol ne produit pas de lui-même ; il veut être aidé par l'industrie. 11 faut donc que vous soyez industrieux, pour que votre pays et vous soyez riches.

Je ne finirais pas, mes chers lecteurs, si je voulais vous répéter tout ce que Simon de Nantua dit à chacun de ceux que nous rencontrâmes sur la route , et nous n'arriverions jamais , si je m'arrêtais à chaque instant, comme nous le fimes alors.

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