CHAPITRE XIV
Simon de Nanlua contemple avec émotion le tableau que lui offre un ménage he.ureux et vertueux.
Quand la foule se fat retirée , un homme d'une quarantaine d'années s'approcha de nous et dit à Simon de Nantua : Père Simon , regai:dez-moi donc! est-ce que vous ne me reconnaissez pas? — Eh ! Dieu me pardonne ! je crois que c'est mon jeune ami Bernard. — C'est lui-même. — Ma foi , nion ami , sais-tu que depuis dix-huit ans tu es furieusement changé et que tu as pris la barbe noire. Embrassons-nous donc.
C'est une bien grande joie pour moi de te revoir. — Et pour moi donc! père Simon. Je passais là dans l'instant, et c'est votre voix que j'ai reconnue d'abord, tandis que Jt0m?> parliez à tout ce monde. Vous êtes donc toujours le même? — Toujours,mon ami , on ne change plus guère à mon âge. Mais toi, que fais-tu donc dans ce pays? — Je vous conterai cela: mais venez vous reposer chez moi; j'espère bien que vous ne chercherez pas d'autre logement. — De tout mon cœur. — Monsieur est avec vous?
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— Oui , c'est mon compagnon de voyage , et nous ne nous séparons pas. — Tant mieux, j'en suis enchanté. *
rSous voilà tous trois, bras dessus, bras dessous, nous rendant à la maison de Bernard , et le cheval de Simon de Nantua suivant son maître par-derrière, comme aurait fait un chien. — Est-ce que tu serais marchand de vin? dit Simon de Nantua, en voyant la maison de son ami. — A votre service, répond celui-ci. — Il me parait que tu n'as pas fait de mauvaises affaires, et tout ceci a fort bonne apparence.
— Mais je suis assez content de mon sort. Je n'ai jamaisi oublié les conseils que vous m'avez donnés autrefois à INantua, et il faut aujourd'hui que je vous en remercie , car je m'en suis bien trouvé. Voulezvous voir ma femme? — Tu es marié? — Oui vraiment, et j'ai même de la famille. Vous allez voir tout cela. ^^'^
Bernard nous présenta en effet à sa femme , qui était une personne d'nne trentaine d'années, fraîche' et fort avenante. Elle avait auprès d'elle deux petits entans „ que le père Simon embrassa, presque les larmes aux yeux. Lorsque nous fûmes un peu reposéset qu'on nous eut fait rafraîchir.
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Simon de Nantua dit à Bernard : ça, mon ami. conte moi un peu ce qui s'est passé depuis' que je n'ai entendu parler de toi, et comment tu te trouves aujourd Irji dans une [)Osition si heurt use? — Très-volontiers, père Simon, et c'est bien le moins que je vous doive.
Vous vous rappelez, continua Bernard, tous les bons conseils que vous me donnâtes , lorsque je fus obligé de partir pour l'armée. Je m'en suis souvenu , et il ne s'est guère passé de jour, où je n'aie eu l'occasion de les mettre à profit. Je n'avais pas beaucoup de goût pour l'état militaire, mais j'avais de l'honneur et avec cela on n'est jamais un mauvais soldit. Je n'étais pas, il est vrai, de ces téméraires, qui ne doutent de rien et qui se croient plus forts qu'une armée ; mais je faisais mon devoir, et, lorsque mon tour arrivait, j'étais prêt ©?|^ ne quittais jamais mon poste. Gonlme j'avais appris quelque chose et que j'écrivais assez bien , je fus distingué. Le quartier-maître me prit avec lui pour lui servir de secrétaire. Il me fît ensuite nommer fourrier. J'en remplis les fonctions avec probité; cela fut remarqué , et au bout d'un an , j'obtins le grade de sergent. J'é-
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tais aimé des soldats, parce que je les traitais avec douceur, et que je me rappelais avoir été leur égal. J'étais estimé par mes ofliciers, parce que je savais obéir ^(^ue j etais fidèle à mes devoirs et très-ami de la discipline. J'ai fait ainsi la guerre pendant sept ans, et je serais saas doute officier aujourd'hui , sans une blessure grave, qui me força à demander mon congé et à quitter le service. J'en fus fâché : non pas que je regrettasse la profession à laquelle il me fallait renoncer, mais parce que je ne voyais pas trop ce que je pourrais faire pour exister. Allons, me dis-je, courage , Bernard ; tu n'as pas mal mérité, tu ne dois pas être mal traité. Avec quelque argent que j'avais eu la prudence d'amasser, je pris la route de Paris. En passant à Bar-su r- Aube , le hasard fit que j'entrai dans cette maison pour me rafraîchir. Tandis que je buvais un verre de vin , le maître de la maison , qui était un bon Français, et qui ne voyait pas un soldat blessé au service de son pajs sans s'intéresser à lui , me fit quelques questions : Je lui répondis; il en fit de nou\ elles Je lui contai toute mon histoire et lui avouai l'embarras où j'allais me trouver^ dès que
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mes fonds seraient épulse's. Après m'avoîr regarde un instant fixement, il me dit: Camarade, j'ai besoin d'un commis pour m'aider dans mon commerce; voulez vous rester chez moi? — Pourquoi pas, Monsieur? — Eh bien ! touchez là; vous n'irez pas plus loin.
Me voilà installé chez M. Antoine. Je n'eus pas plus de peine à m'y bien conduire que je n'en avais eu à le faire au régiment. Il me prit en affection, et finit par me regarder comme son fais.
Il y avait quatre ans que j'étais chez lui, lorsqu'il m'appela un jour dans son cabinet et me dit : Mon cher Bernard , je suis content de toi , et tu sais combien je te suis attaché. Je commence à me faire vieux , et je ne veux pas attendre plus long-temps pour assurer le sort de ma fdle. J'ai bien vu que vous ne vous regardez pas de travers tous les deux ; je veux que tu l'épouses et que tu prennes mon commerce. — Mais, irionsieur Antoine, songez-vous que je ne suis qu'un pauvre diable.... — Allons, je le veux. Vas-tu me désobéir aujourd hui? ■ — Oh ! mon cher bienfaiteur ! — C'est bon, c'est bon, je te charge d'annoncer cela à Marianne.
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Je sautai au cou du bon Antoine, et je courus chercher 3Iariaane, à qui cette nouvelle ne fit guère moins de plaisir qu'à moi. Nous fûmes mariés ; je pris la direction des affaires , et je n'ai pas à me plaindre de celles que j'ai faites. J'aurais peut-être pu devenir plus riche, mais peut-être aussi serais-je un peu brouillé avec ma conscience, et cela fait qu'on ne dort pas si bien. Le ciel m'a donné deux enfans que voilà j je lui en rends grâce tous les jours. Ils aiment bien leur père et leur mère , et ils seront bons fils. J'ai soin de leur éducation, père Simon, et je n'oublie pas que je dois tout à celle que j'ai reçue dans mon enfance. Enfin , depuis que je suis établi , ma bonne femme et moi , nous n'avons éprouvé qu'un seul chagrin ; c'a été la perte de notre excellent père. Il y a deux ans qu'il nous a été enlevé, et nous n'y pensons pas que nos yeux ne se mouillent. Voila, mon vieil et digne ami , l'histoire de cet orphelin auquel vous avez donné des avis si paternels,- et qui est bien heureux de vous montrer qu'il a su en profiter.
A la fin de ce récit , Simon de Nantiia ne se possédait pas de joie. Il embrasse le .
père, la mère, les enfans; c'était im spectacle tout-à-fait attendrissant. Je n'ai pas besoin de dire comment nous fûmes traites dans cette maison. Simon de Nantua se félicita d'avoir, à Bar-sur-Aube , des affaires qui l'y retinrent plusieurs jours. J'en fus également charmé; car il n'est rien de plus doux selon moi que le spectacle que présentent un bon ménage et de bonnes gens.