‹ Simon de Nantua ou Le Marchand ForainChapitre 22 sur 54 · LE MAITRE D'HOTEL · texte numérisé non relu

LE MAITRE D'HOTEL

^ Oui : parce que tu m'as volé quelque chose de mes bénéfices.

LA FEMME DE CHAMBRE

Est-ce qu'on peut voler aux gens ce qui He leur appartient pas?

LE VALET DE CHAMBRE

Dis-moi donc ? Cette pauvre marchande de modes est-elle enfin parvenue à faire régler son mémoire?

LA FEMME DE CHAMBRE

Ah, bien oui! madame n'ose seulement pas en parler à M. le comte. C^est énorme ! A propos, et le pauvre architecte comment s'en tire-t-il?

LE VALET DE CHAMBRE

Doucement ! les dettes de jeu passent avant tout cela.

Simon de Nantua, que ce colloque impatientait , ne put s'empêcher de s'écrier enfin : Eh! de quoi diable vous mêlez-vous?

LA FEMME DE CHAMBRE

Comment! de quoi nous nous mêlons!

Je vous trouve bien impudent ; et de quoi vous mêlez vous, vous-même, monsieur le porte-balle?

LE VALET DE CHAMBRE

Voilà un homme fort insolent.

SIMON DE NANTLA.

Il y a en effet beaucoup ^'insolence à cela. Pensez-vous m'humilier en m'appelanl poi^e-balle ? Et vous figurez-vous que je ne vaille point autant que vous? Si mes habits ne sont pas si beaux et si élëgans, j'ai l'avantage de ne servir personne, entendez vous? Et je dis tout franc ce que j'ai sur le cœur à ceux qui le méritent. Voilà une conversation bien édifiante que je viens d'entendre! que Dieu me préserve d'être grand seigneur , s'il faut être ainsi exposé à nonrrir chez soi des ingrats qui vous calomnient et qui vous volent. Ah! ne vous fâchez pas, car ce que je dis est la vérité. Ne venez-vous pas de vous vanter de vos propres friponneries et de faire d'indécentes plaisanteries sur le com^ de vos maîtres ? Et cela en

DE NANTUA. ^g

présence d'un étrangec, sans égard, sans retenue. Sur quoi , je vous prie , vous permettez- vous de juger leur conduite, et d'en parler avec une pareille impertinence ? Vous ont-ils confié leurs secrets? connaissez-vous les motifs qui ies font agir? êtes-vous sûrs de ce que vous croyez avoir vu et de ce que vous dites? et quand bien même cela serait, quand vous vous seriez aperçus de quelque chose de répréhensible, votre devoir serait encore de vous taire. Les personnes qui vous permettent d'habiter chez elles, qui vous nourrissent, qui payent vos services, n'ontelles pas des droits sacr^'s à votre respect , à votre fidélité , à votre discrétion, à votre reconnaissance ? ne devez-vous pas les servir, et prendre leurs intérêts en toute oc-casion? C'est avec de tels sentimens et une telle conduife que vous pourriez honorer l'habit que voys portez et vous faire esti- .mer dans votre état. Il n'est personne qui voye avec indifférence un de ces vieux serviteurs, qui n'ont jamais été fripons, ni ingrats, mais qui ont servi leur maîire de coeur, et qui sont, en quelque sorte, devenus de la famille dans le sein de laquelle ils ont passé leur vie. Je puis vous le dire :;

go SIMON

j'ai vu il n'y a pas long-temps une femme , qui, après avoir élevé les enfans d'une famille respectable , a eu la douleur, au bout de trente années de services dans cette maison, de voir tomber son vieux maître daws l'enfance , à la suite d'une attaque de para]3sie. Eh bien! je l'ai vue cette vénérable créature, ne pas quitter une minute, ni le jour, ni la nuit, la chambre de son maitre, pendant cinq années qu'il a vécu encore dans cet état. N'existant plus ellemême que pour lui, lorsqu'elle sentait ses forces défaillir et qu'elle succombait à la fatigue, elle se jetait à genoux : «Mon Dieu ! disait-elle , je ne vous demande qu'une grâce; accordez-moi assez de force pour servir mon bon maître jusqu'à la fin.» O bonne Fanchon ! ta vertu sublime , ton dévouement si rare , trouvent une digne récompense dans l'affection et la reconnaissance des enfans de ton maître, et surtout dans la conscience de ce que tu as fait... Mais je vous dis des choses que vous ne pouvez pas comprendre , et je vous vois sourire. Adieu , je ne reste pas avec des gens comme vous ; et si vous ne voulez pas de ma marchandise , je n'en suis pas embarrassé.

DE NANTUA, gi

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