CHAPITRE XVII
Simon de Naatua passe la nuit dans un corps-de-garde, où il trouve l'occasioti de dire de bonnes choses au sujet de la garde nationale. .
Je ne sais comment Simon de Nantua fit son compte ; mais lui , qui était ordinairement si prévoyant et qui mesurait si bien son temps , se trouva en défaut cette fois-ci. Nous nous arrêtâmes si souvent en route pour cai|^er avec Tun et avec l'autre, que nous fumes surpris par la nuit avant d'arriver à Châlons.
Irons-nous coucher à la ville , dit Simon, ou passerons -nous la uuit dans quelque au]:)er^e sur la route? — Bon , lui disje, il fait beau ; continuons de marcher jusqu'à Chàlons j nous n'avons plus que deux petites lieues, — Eh bien ! soit.
ISous étions un peu fatigués, et nous ne marchions pas vite ; en sorte qu'il était près de minuit quand lious fûmes à Chàlons , chose qui ne nous était jamais arrivée. Tout était fermé dans la ville , et nous ne savions où nous adresser pour trouver un logement.
Voici, me dit Simon de Nanlua, qui est fort désagréable. Moi , qui m'avise de donner des conseils aux autres , je viens de faire une véritable étourderie. 11 s'agit de la réparer. Je ne veux pas coucher à la belle étoile , et risquer de nous endormir à côté de mes marchandises ; car il n'y a pas de ville, grande ou petite, qui ne renferme son contingent de filous. Savez-vous ce qu'il nous faut fiaire ? — Non. — Eh bien ? suivez-moi.
Il me conduit à l'hôtel de ville, où il y avait un poste de garde naèionale. — Qui vive ! crie le factionnaire. — Amis ; je voudrais parler à l'officier du poste.
L'officier est averti et vient nous reconnaître. Simon de Nantua lui expose notre situation , lui fait voir nos p^ipiers , et demande la permission de passer la nuit dans le corps-de-garde. Cela ne souffrit pas la moindre difficulté. Le cheval et les paniers furent consignés à côté de la guérite, et nous entrâmes dans le corps-de-garde , dont je ne vous ferai point la description, attendu que tous ces lieux-là se ressemblent , et qu'il est peu de personnes aujourd hui qui n'en aient vu au moins un.
On nous offrit très-poliment une place
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sur le lit de camp , mais nous remerciâmes ; Simon de Nantua , parce qu'il aimait mieux une place dans la conversation ; et moi , parce que je suis malheureusement de ceux qui n'ont pas la faculté de dormir au corps-de-garde. IS ous restâmes donc autour de la table , avec les gardes nationaux , dont quelques-uns jouaient à diffërens jeux , d'autres buvaient une goutte d'eau-de-vie, et d'autres fumaient. Un de ces derniers ôtait de temps en temps la pipe de sa bouche et jurait , en disant : « Quel chien de métier ! ils feront bien ce qu'ils voudront, mais c'est la dernière fois que je monte la garde. » — Que dites-vous donc la , camarade ? dit Simon de Nantua. Vous ne voulez plus monter la garde !
vous ne parlez pas sérieusemcntsans doute? — Comment je ne parle pas sérieusement ! — Eh ! non ; vous êtes trop bon citoyen pour cela, j'en suis sûr. Si chacun en disait autant tout de bon , où serait la sûreté publique? — Que m'importe? je n'ai pas de propriétés à garder. — Je vous disais bien que vous ne parliez pas sérieusement, puisque voilà encore que vous plaisantez. — Je ne plaisante point. — EL! si, vousdis-je; vous ne me ferez pas croire
que vous regardiez comme étrangères à vous, les propriétés de vos concitoyens, non plus que les monumens publics, et toutes les choses qui font la richesse de votre pays. Vous êtes Français enfin. — Oui, je suis Français. — Eh bien! vous ne le seriez pas si vous refusiez de partager, avec tous les citoyens, un service honorable et utile à la tranquillité de l'État et des individus. ISe voilà-t-il pas un bien grand malheur que de passer , de loin en loin, une nuit au corps-de-garde? Eh!
mon Dieu, si c'était pour votre plaisir, vous ne vous en plaindriez pas. Allons , ne murmurez donc plus ainsi, si vous.voulez que Ton croie à votre patriotisme. Lorsque toute une nation se soumet à une tâche nécessaire au bien général , celui qui s'y refuserait aurait bien à rougir. Vous voyez mon front chauve etle peu de cheveux blancs qui me reste, cela n'empêche pas que j e monie aussi la garde à mon tour , quand je suis à Nantua. Mon âge pourrait m'en exempter; mais je pense qu'il faut bien que quelques vieillards robustes remplacent les jeunes gens énervés qui sont vieux avant le temps.
Ces mois firent rougir le jeune homme
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qui n'osa rien répondre ; car la physionomie de Simon de Nantua avait quelque chose de vraiment respectable.
Tout à coup nous entendons une dispute dans la chambre de l'officier. C'était un garde national qui venait seulement de rentrer au poste, et qui ne s'était pas trouvé présent à l'heure où il devait prendre la faction. — Je vous préviens , Monsieur , disait le capitaine, que vous êtes porté sur le rapport comme ayant manqué au service. — Comme vous voudrez, capitaine, mais j'ai autre chose à ^ire que d'être là au moment précis pour me fourrer dans votre guérite. — Vous le prenez sur un ton peu convenable , reprit l'officier. 11 paraît que vos affaires vous ont retenu longtemps à table , car vous sentez le vin bien fort. — C'est possible : mettez cela aussi sur le rapport. — Je n'y manquerai pas.
Camarade , dit Simon de Nantua, si j'étais à la place de M. l'ofiicier, je n'aurais pas autant d'égards pour un homme qui oublie son devoir comme vous le faites. Il me semble que vous ne savez guère ce que sont la subordination et la discipline , non plus que la politesse. Vous allez me dire que vous n'êtes pas soldat^ et c^'on ne
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VOUS paie pas pour être à votre poste. Mais vous oubliez que , dès l'instant que vous faites partie d'un corps, dans lequel vous avez une portion de service à faire, si vous manquez au service , vous manquez à tous vos camarades, qui sont bien bons de ne pas vous le faire sentir. Lorsqu'ensuite vous parlez à votre ofKcier comme vous venez de le faire , vous ne songez pas qu'il est le dépositaire dune autorité que le Roi lui a confiée. S il n'use de cette autorité qu'avec réserve , avec égards , c'est, qu'il pense avoir affaire à des hommes dignes de pareils ménagemens, et qui n'ont pas besoin d'être contraints pour remplir leur devoir. Les fonctions d'un officier de la garde nationale deviendraient cruellement pénibles, s'il était obligé décommander toujours à des hommes comme vous. Il faudrait bien alors qu'il mît de côté la politesse, et qu'il vous parlât comme on parle à des soldats indisciplinés. Vous verriez qu'il a le pouvoir et le droit de se faire obéir. Voyez si quelqu'un de vos camarades vous donne raison en ce moment.
Tenez, mon ami, celui qui manque à son devoir , et qui ajoute à cette première faute la grossièreté et l'impertinence, ne.
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trouve jamais d'hoanêlesgens de son parti. Je crois que ce que vous aurez de mieux à faire demain, sera de faire des excuses à M. l'officier,
Simon de iSantua parlait ainsi lorsqu'une patrouille rentra , conduisant un homme au corps-dc-garde.
Capitaine! dit le caporal, voici un homme qui nous a insultés, quand nous lui avons demandé ce qu'il faisait dans la rue , à deux heures du matin.
LE c A P I T A I rs E.
Comment vous a-t-il insultés?