CHAPITRE XVIII
Discours de Simon de Naiituaà des curieux quicoui-çnt en foule voir une exe'cutioii.
Nous allâmes loger dans une petite auberge sur une place publique, et nous nous couchâmes pour prendre un peu de repos; car la nuit du corps-de-garde ne nous avait pas beaucoup délassés de la fatigue de la veille. Au bout de deux heures, Simon de Nantua, qui était dur pour son corps, se leva pour aller à ses affaires et me laissa dormir tout à mon aise. Je crois que je dormirais encore, si je n'eusse été tiré de mon sommeil , par un grand bruit qui se fit sur la place et dans l'auberge même , vers les onze heures ou midi. Ou entra jusque dans ma chambre , pour me
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demander si l'on pouvait disposer de ma croisée. — Qu'est-ce donc ? dis-je a l'hôtesse. — C'est un homme qui va être fait mourir , me répondit-elle. — Ah ! vous parlez de cela bien gaiement. — C'est que c'est une bonne affaire pour nous , et nous louons nos croisées fort cher. — Vous pouvez prendre la mienne, lui dis-je.
J'aurais voulu que Simon de Nantua fût présent, car les paroles de l'hôtesse lui eussent fourni la matière d'un beau discours. Mais ce ne fut pas perdu ; il rentra peu d'instans après.
La place était couverte de monde et la maison en était remplie: des hommes, des femmes, des enfans, il y avait foule enfin , pour assister au triste spectacle qui se préparait.
— Je suis fâché que nous soyons venus nous loger ici, dis-je à mon compagnon de voyage. — Non pas moi , me réponditil, car j'ai deux mots à dire à tout ce mondelà , quand l'exécution sera faite.
Le silence profond qui régna subitement dans cette nombreuse assemblée, nous fît connaître le moment où le malheureux venait de subir la peine de son crime. Ce silence ne dura pas long-temps;
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car, au bout de quelques minutes, toutes les personnes qui avaient occupé les croise'es descendirent dans la grande salle de Tauberge, où chacun se mit à parler et à faire ses réflexions. Il y en avait beaucoup qui parlaient avec gaieté, qui riaient inconsidérément et qui se permettaient même des plaisanteries tout-à-fait hors de propos.
lime parait (dit Simon de Nantira, à très-haute voix et de manière à faire taire toute la salle pour qu'on l'écoutàt), il me paraît que le spectacle que vous venez de voir n'a pas produit sur vous une impression bien profonde, puisque vous Voilà déjà à causer et même à rire. II y a cependant , dans ce qui vient de se passer , matière à quelques bonnes réflexions. Mais apparemmentc'est une simple curiosité qui vous a amenés ici. Ce motif ne serait pas très-louable, car aller voir mourir un homme , pour le plaisir de le voir mourir, n'est pas un bel acte d'humanité. Je vois parmi vous des femmes qui ont conduit avec elles leurs enfans, et qui maintenant ont Pair de revenir d'une partie de plaisir. Ceci n'est pas fait pour donner une bien bonne idée de la bouté
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de leur cœur. Cioyez vous que ce soit une fête que la justice vous prépare , lorsqu'elle condaiiiiie un criniiuel.'' JNe voyez-vous pas cet appareil imposant dont elle en- \iroinie l't xccullon de ses arrêts ? Ce prêtre, ces gardes, cet écliataud, tout est réuni pour vous montrer à la fois la puissance et la miséricorde de Dieu, l'autorité des loisj la lionle et la fiu du crime. C'est ainsi que la socitté, en retranchant de son coips un l'e s«.s membres, veut offrir à tous les autres une grande leçon, et faire résulter un bien de ce mal nécessaire. Ce n'est pas rul)j<.t d'une curiosité baibare qu'elle vous présente, mais un sujet de me- •ditatior.spro fondes, <)ni puissent faire sentir à chacun que l'ail <le la justice divine et humaine est sans cesse ouvert sur le crime, et que le niminel est puni tôt ou tard. Ah! combien la leçon serait plus jrrande encore, si le malheureux qui périt ainsi pouvait y ajouter les détails de sa •vie; s'il pouvait vous apprendre comment il a été conduit par degrés aux forfaits qui l'ont mené à l'échafaud! Je n'ai jamais oublié les derniers mots d'un misérable qui fut pendu, dans le tems qne ce supplice était encore en usage. De même que
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celui qui vient de mourir aujourd'hui, il avait assassiné son bienfaiteur, pour s'emparer de ce que celui-ci possédait. Quelques iastans avant qu'on le conduisît à la mort, sa mère voulut le voir pour la dernière fois. Elle se présenta désespérée et
tremblante devant lui «Malheureuse,
M s'écrie-t-ilen la voyant, venez-vous con- » templer votre ouviage ! C'est vous, c'est » votre faiblesse, votre négligence qui )i m'ont lais^ entrer dans la route du cri- » me. Ah ! si dès mon enfance je n'eusse « pas été livre à moi même ; si vous eussiez » pris quelque soin de mon éducation; si » vous ne m'eussiez pas laissé croître dans » l'ignorance, l'oisiveté, la paresse; si » vous eussiez combattu mes premiers pen- » chans, l'échafaud ne serait pas aiijourii d'hui dressé pour moi. Pourquoi, lorsque » vous me voyiez prendre des habitudes » vicieuses, ne les avez-vous pas répri- » mées?Pourquoi avez-vous fermé les yeux » sur les premiei'svols que je vous ai faits? )) Pourquoi ne m*avez-vous point mis en état M de gagner honnêtement ma vie? Pour- » quoi n'avez-vous pas chassé loin de moi » les amis dangereux que je fréquentais, » et qui ont commencé à ni'égarer par
» leurs mauvais consei]s?Pourquoi ne vous » êtes-vous point élevée contre mes pre- » mi ères débauches ? C*est ainsi que je me » suis familiarise' avec le crime. Mes he- » soins se sont accrus, et tout m'a paru » bon pour les satisfaire. Une fois lancé » dans cette malheureuse route, il ne m'a « plus été possible d'en sortir. Je l'ai suivie » et me voici arrivé au terme où elle con- » duit. J'ai déshonoré ma famille; j'ai » commis tous les forfaits; mes mains ont )) versé le sang du bienfaiteur qui m'avait ;) ouvert ses bras. Je vais enfin subir le )) juste châtiment de tant d'horreurs. Mal- » heureuse et coupable mère ! tout cela » est votre ouvrage ! pouvez-vous soutenir » ma vue ! Ah ! retirez-vous, retirez- » vous » L'infortunée, pâle et mourante, veut embrasser les genoux de son fils. « Ne m'approchez pas, s'écrie-t-il avec )) fureur et désespoir; votre enfant maudit )) le jour qu'il a reçu de vous ! » A ces mots, la malheureuse mère, accablée sous la malédiction de son fils , tombe sans force; sa respiration s'arrête , sa poitrine se gonfle, ses yeux se ferment, elle expire. (( Elle meurt! s'écrie le misérable, « elle n'est plus ! Ma mère !... Ah ! voilà
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w donc mon dernier forfait ! » Il ne peut en dire davantage et tombe lui-même dans une sorte d'évanouissement , duquel il ne revint que pour être porté au supplice. Hommes, femmes, enfans, qui m'écoutez ! qu'eussiez-vous ressenti, si le criminel que la loi a frappé aujourd'hui vous eût doimé un semblable spectacle ! Ah ! sans doute il eût fait sur vous une impression profonde. Eh bien ! il pouvait peutêtre vous dire aussi tout ce que vous venez d'entendre : mais son accent eût été plus terrible et plus dic!iirant que le mien î
Je n'avais Jamais vu Simon de Nautua déployer autant d'éloquence que dans ce discours. Ses yeux, ses cheveux blancs, l'expression de sa physionomie, sa voix avaient quelque chose de terrible qui parut glacer tout son auditoire. On était dans une sorte de stupeur. L'hôtesse même en était pâlé et ne savait plus que penser de l'homme qu'elle avait ch' z elle. Tout le monde eufin se retira lentement, en silence et dans un recueillement digne du sujet qui l'avait fait naitre.