CHAPITRE XIX
Simon de î^antiia démontre que la propreté ne coûte rien.
Depuis Cliâlons jusqu'^à Amiens , nous ne nous arrêtâmes plus dans aucune ville, mais nous allàm.es de village en village, le plus souvent par des chemins de traverse^ Cela n'empèeha pas que Simon delNantua n'eût mainte occasion de satisfaire son goût pour la conversation.
Ayant e'té surpris, le premier jour dç notre route, par un violent orage, nous nous re'fugîàraes dans ime chaumière d'apparence très-pauvre, où il y avait une femme d'une quarantaine d'anuées et deux jeunes enfans. I^e mari était apparemment dans les champs. Il ne, fallait pas moins que la pluie qui tombait par torrens, pour nous engager à rester dans ce lieu, où nous respirions un air infect , qui paraissait n'avoir pas été renouvelé depuis long-temps. Tout y était d'une saleté excessive, et la mère et les deux enfans étaient eux-mêmes ce qu'il y avait de plus malpropre dans la maison. Je ne pouvais m'empécher de
rire au milieu de tout cela, en voyant la drôle de grimace que ce spectacle faisait faire à Simon de PSantua. Il ne put garder long-temps le silence,et parla ainsi à cette femme : — Savez vous, ma bonne dame, que votre habitation n'est pas des plus propres, et que vous vous exposez beaucoup en n'ayant pas plus de soin que cela de votre maison, de vos enfans et de vous même? — Eh! mon cher monsieur, il faudrait avoir les moyens de prendre ces soins-là. V^ous vo)ez,uous sommes si pauvres! — Cela est vrai et je vous plains de tout mon cœur. Mais croyez-vous donc que la propreté soit une chose dispendieuse? Etes-vous obligés de payer l'air que vous laisseriez entrer chez vous , ou bien l'eau avec laquelle vous nettoieriez vos effets et vos corps? La misère ne peut pas excuser la malpropreté, car enfin l'eau et l'air sont des choses qui appartiennent à tout le monde. Je ne conçois pas comment vous pouvez vivre là-dedans. Cette malpropreté même vous coûte plus cher que vous ne pensez; elle est extrêmement nuisible à la santé , et je ne m'étonnerais pas qu'elle eût des suites fâcheuses pour la vôtre et pour celle de vos enfans. Il n'y a rien de plus
mal sain d'abord que de respirer toujours un air infect et corrompu. Si vous laissez vos corps couverts de crasse et de vermine, voilà un commencement de corruption , et il en peut résulter des maladies très-graves. Voyez les animaux qui vont se plonger dans l'eau pour nettoyer leur corps; l'instinct les conduit à prendre ce soin qui est naturel et nécessaire. Pensez-vous aussi que ce soit une cLose bien saine que cette humidité qui couvre vos murs? — Eh!
mon bon monsieur, dit la femme,comment faire pour l'empêcher? — Comment faire! Il n'y a pas d'autre moyen que de tenir vos murs très-propres et de donner souvent de l'air à votre maison. Je sais bien que vous ne parviendrez pas à chasser ainsi complètement 1 humidité, nais à coup sur vous la diminuerez beaucoup; au lieu que si vous ne renouvelez jamais l'air ici dedans, comment voulez-vous que cette eau s'évapore et s'en aille? Voilà des vases, dans lesquels vous faites la cuisine , qui n'ont pas l'air dêtre lavés bien souvent; je vous avertis que cela est fort dangereux et que vous risquez de vous faire beaucoup de mal. Regardez le visage de vos enfans, comme il est couvert de boutons. Cela
DE NAIN TU A. iqO
augmentera et ils finiront par être ronges d'ulcères. Eh ! mon Dieu , est-il donc si difficile de se tenir propre? encore une fois cela ne coûte rien. Quelque pauvre que l'on soit, il ne faut jamais oublier qu'on est homme et se rendre repoussant aux yeux des autres. En vérité, ma bonne dame, je vous le conseille, ayez plus de soin de vous et de tout ce qui vous entoure, et soyez sûre que vous y trouverez une sorte de bien-être qui adoucira votre position.
Simon de Nantua aurait parlé plus longtemps , mais il n'était pas fâché de sortir de ce mauvais air; et, comme il s'aperçut qtie la pluie avait cessé, nous dîmes adieu à ces pauvres gens et nous continuâmes notre route.
IIO SIMON
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